Jean Claude Wouters

Art - 11 janvier 2018

Il y a toute l’humanité dans un visage.

Devant ces portraits presque entièrement blancs, bordés d’un cadre blanc et adossés à un mur blanc, l’œil cherche ses repères dans les limbes de l’immaculée. Des yeux, un regard… On fait le point, puis on le perd… On s’accroche à la bouche, aux sourcils, on se concentre sur le connu, on s’épuise, fasciné.
C’est un visage, on le sait sans trop le voir. Un visage, réduit à son essence, à une pureté, à presque rien.
Un homme passe et s’exclame ; « Hé mais c’est Natalie Portman ou quoi ! »
Une naïveté pleine de bon sens, car, comme me le dira Jean Claude Wouters au détour de notre conversation ; « Quand on connait la personne on la reconnaît instantanément, mais lorsqu’on ne la connait pas, on peut y reconnaitre cinquante visages, parce qu’il y a toute l’humanité dans un visage. »

Rencontre avec Jean Claude Wouters, artiste Belge tout terrain, à l’occasion du Photo Brussels Festival, au Hangar art center, Bruxelles.

Après la danse au côté de Maurice Béjart à la fin des années 70 vous vous êtes tourné vers la performance et la réalisation.  Cette époque a-t-elle tracé un sillon dans votre démarche ? A-t-elle développé un rapport au corps ou un regard singulier ?

En réalité j’ai étudié la danse parce que je voulais être réalisateur de films, donc ça s’est fait en sens inverse. Jeune, à l’âge de douze ans, je voulais être peintre et j’allais à l’académie. Or, il n’y avait pas d’académie pour les réalisateurs. Je me suis donc retrouvé dans une école de danse parce que l’on y apprenait aussi la musique, l’art dramatique etc. L’idée, puisque j’étais pressé de faire du cinéma, c’était d’apprendre ce qu’est un interprète afin de pouvoir bien les diriger plus tard. Il se trouve que j’étais doué pour la danse mais en parallèle je faisais des films, à l’époque, en super 8.

Le corps est-il une des frontières du visible ?

Franchement non. Pour moi il n’y a pas de frontière entre quoi que ce soit. Tout est fondamentalement lié. La sensation du corps est fondamentale dans tout mon travail et dans mon approche de la vie. Souvent on apprend une chose, puis on en apprend une autre On peut très bien apprendre à faire du pain après avoir appris les mathématiques : on fera du pain comme un mathématicien. Je ne danse plus depuis longtemps mais je fais tout comme un danseur, c’est pourquoi le corps et la sensation du corps est primordiale dans tout ce que je fais, et je dirais : « même dans ces portraits-là qui ont une certaine immatérialité. »

En parlant de vos portraits, le percevoir n’a-t-il pas une force de suggestion supérieure au voir ?

Je trouve que cela a une force supérieure, de loin, mais j’enlèverais la suggestion de la phrase. Je garderais tout le reste mais je ne parlerai pas de suggestion puisque pour moi c’est de l’ordre du fondamental. Ce que l’on voit est plutôt un filtre entre nous et la réalité. On perçoit mieux la réalité sans ce filtre qu’est cette illusion de voir très clairement les choses, les couleurs et les formes. Aujourd’hui, on est de plus en plus capable de démontrer par la science ce que beaucoup de traditions savaient déjà depuis longtemps : ce que l’on voit n’est qu’un faible pourcentage de la réalité.
Je ne dis pas que l’on a besoin de percevoir plus que ce que l’on voit, ni que l’on doit être forcément conscient du monde à cent pour cent, mais selon moi, le fait d’effacer l’apparence peut révéler la réalité, la vérité ou en tout cas, quelque chose de primordial.

Quel est votre rapport au temps ?

J’ai une fascination pour la notion de temps. Du peu que j’en sache, le temps est pour moi une convention tout en étant une chose différente pour chaque être vivant. C’est très relatif. Je ne sais pas si vous connaissez le Zen, mais, pour donner un exemple, maître Dogen, un des plus grands maîtres Zen au treizième siècle, a écrit un livre qui s’appelle le Shobogenzo dans lequel il y a tout un chapitre qui s’appelle « l’être-temps ». Les textes zen peuvent être lus et relus. Je lis tout le temps les mêmes choses jusqu’à ce qu’à un moment cela fasse sens : j’appauvrirais beaucoup cette notion du temps des montagnes à essayer de l’expliquer. Pour moi le temps est primordial et c’est une convention, une convention réelle que l’on vit, qui comporte en elle la naissance et la mort. Tout ce que je fais, je le fais dans ces perspectives-là, et justement dans celle de la mort aussi.

Quelle est la place de la spiritualité dans votre démarche ? Dans votre vie ?

Fondamentale. C’est le cœur de magie, et cela prend, au fur et à mesure du temps, de plus en plus d’importance. Je ne peux pas imaginer ma vie, mes perceptions, et encore moins mon travail artistique (si on peut appeler ça comme ça), sans la dimension spirituelle. Pour moi la nature même de l’art est spirituelle. Nous vivons à une époque de grand foisonnement et, même si les neuf dixièmes de l’art contemporain ne sont pas spirituels en soi, cela ne m’empêche pas de les trouver très intéressants également, bien évidemment ! Cela dit, j’ai une attirance naturelle pour les artistes qui s’accordent à une forme de spiritualité. Je vois, par exemple, une spiritualité totale dans Giacometti (même si c’est plus moderne que contemporain). À vrai dire, je pense que les mots comme spiritualité, religion, sont très vilains dans le vocable de l’art contemporain : ce sont des mots à plutôt éviter. Personnellement, je n’ai pas de problème à les utiliser puisque je suis assez en marge. J’aime les arts traditionnels ; je me sens assez animiste en tant que personne. Pour moi il y a un esprit dans tout : dans l’arbre mort, dans le canapé, dans une chaussure… Cela amène au respect de tout, ou, en tout cas à une appréciation de tout, voire même à une sensualité. Moi j’aime tout même si je préfère la ville à la campagne : l’eau qui coule du robinet, je peux aussi apprécier les reflets des arbres à la surface de l’eau, tout comme j’aime faire couler un bain ou m’endormir sur un matelas un peu dur.

D’un point de vue technique, comment réalisez-vous vos images ?

C’est un long processus, entre quatre et six semaines. C’est important afin être en accord avec cette démarche spirituelle dont on parlait. Tout est purement argentique, il n’y pas de « truc », pas d’ordinateur, même en chambre noire, ce ne sont pas des photos surexposées ou floues. Le processus normal est en train d’évoluer progressivement par la force des choses. J’utilise des technologies qui sont en train de disparaître, comme le Polaroid ou les diapositives.
Je fais des portraits à la commande : il est donc rare que j’ai des portraits disponibles pour des expos.
Pour résumer, je fais une première image de toi assis devant une fenêtre, (je ne veux utiliser que la lumière du jour) et j’essaie de te mettre dans une position où tu es le plus centré possible.
Même si on ne se connait pas, tu vas poser, on va se voir en tout une demi-heure, le temps de faire la photo. Ensuite je vais passer un mois avec toi jusqu’à partager une forme d’intimité parce que je passe mon temps à photographier et re-photographier les photos. En toute pudeur évidemment, je vais rentrer dans ton visage.

Quand j’ai commencé à faire ce travail à la fin des années 90, je peignais plutôt, mais mon ambition était déjà de révéler la lumière des gens. Comme je réalisais des films et que je faisais parallèlement de la photo de mode, je me suis dit, assez pragmatiquement, qu’il fallait que je travaille avec la seule chose photo-sensible : le négatif et le papier photo. J’ai donc commencé à développer une technique me permettant de capter la lumière des gens. Il m’a fallu 5 ans pour y arriver et réaliser la similitude avec ce que l’on appelle le Satori en langage zen « c’est le visage que tu avais même avant que tes parents ne te conçoivent ».
Je suis ému quand je dis ça, alors, pour continuer dans la spiritualité et les comparaisons, c’est comme lorsque l’on dit « quand tu étais encore dans les étoiles ». C’est bien de cet ordre-là puisque ta matière vient bien de quelque part. Il y a donc d’une part ta vraie nature fondamentale et d’autre part toutes les histoires que l’on s’invente et que l’on se raconte qui nous définissent tout autant.
Le principe du Zen, de Satori, est de retrouver cet état originel. Ce n’est pas quelque chose que l’on cherche, c’est là… Mon intention de départ était d’exprimer cela, de le révéler.
La personne représentée peut alors être un peu perturbée et se voir de l’intérieur, rentrer comme dans un corridor à la rencontre d’elle-même : c’est mon ambition.
Je te parle, je te mets un peu de son pour que tu sois le plus proche de cet état-là.
Je pars d’une diapositive que je projette et que je re-photographie à l’aide d’un polaroid. Ce polaroid devient ma matrice. Je le re-photographie encore avec un Mamiya RZ utilisant des négatifs 6×7 afin d’éviter le grain. Ensuite, j’utilise des lentilles dans lesquelles se reflète le ciel. Je re-photographie alors encore le visage, déjà photographié deux fois. J’obtiens des planches contact regroupant toutes les images : celles où l’on voit trop, celles où l’on ne voit pas assez. J’emmène le négatif qui me semble être le plus juste à mon laboratoire et j’attends mon tirage une bonne dizaine de jours.
Je vérifie qu’il soit réussi, sinon, au besoin je retourne en arrière, C’est un processus long.
Je peins beaucoup plus vite que je ne photographie. Tu parlais du temps : une photo c’est un temps arrêté qui immortalise une image à un instant T. Alors que si je fais ton portrait aujourd’hui ou dans dix ans, il ne sera pas tellement différent. Je suis assez fier de ça : d’atteindre la limite de la photographie, la limite de voir, la limite de tout.

jeanclaudewouters.eu

Image du haut : Jean Claude Wouters @ Loo & Lou Gallery – Paris 2016

Propos recueillis par Thibault Fournal

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail to someonePrint this page

Articles reliés