Laurie Charles & Rémi Groussin

Art - 9 novembre 2017

« Il y a une fin mais elle n’était pas programmée, le but était donc de dériver en cours de route »

Cela fait plus d’un an que le projet de film intitulé CRUE réunit Laurie Charles et Rémi Groussin autour de la disparition de l’humanité.

« S’il existe une finalité c’est qu’il y a un commencement. »

Dans ce film qu’ils nous présentent, une coquille d’huître vide, transformée en marionnette animée, récite et chante le devenir de la vie sur terre juste après la disparition de l’espèce humaine. Le défilement de nombreuses images filmées au plus près des choses, telle une frise évolutive ininterrompue, exulte une hybridation de style entre documentaire entomologiste et anticipation naturaliste. L’absence de l’humain laisse des traces dont le film nous révèle les vestiges en voie de dissolution. Dans la forêt, dans l’atelier, dans la maison, dans l’aquarium, devant la mer ou bien sous la terre, le regard se déplace et scrute ce qu’il reste de vie, dans un futur dont nous ne ferons pas partie.
C’est à l’occasion de la première diffusion de CRUE à Glassbox, espace d’art dans le 11e arrondissement de Paris, que je les ai rencontrés pour en savoir plus sur les origines de leur travail en commun.

« Il y a une fin mais elle n’était pas programmée, le but était donc de dériver en cours de route. »

H : Pour rentrer directement dans le vif du sujet ma première question concerne l’unité sonore dans CRUE. Tout le long du film une voix off décrypte et perturbe les images qui se dévoilent sous nos yeux. Cette voix est associée à une étrange marionnette. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’origine de cette voix et l’univers post-apocalyptique dans lequel elle nous invite ?

L.C & R.G : Un des premiers choix qui nous a réunis autour de ce projet a été l’envie d’évacuer au maximum la présence de l’homme et la main de l’artiste. Nous avons travaillé autour d’une narration qui ne laisserait la parole qu’aux choses et qu’aux espaces. Cela a été pour nous le moyen de réunir les convergences et les divergences de points de vues sur le cinéma que nous entretenons chacun dans notre propre travail.
Nous cherchions alors une entité physique pouvant incarner une voix off et réunir en une même parole la diversité des images que nous avions déjà tournées. Au cours d’un repas que nous avions partagé, l’huître s’est révélée comme une évidence, pour des raisons à la fois métaphysiques, philosophiques, humoristiques et techniques. Non seulement une icône historique, de notre complexité culturelle gastronomique, l’huître est avant tout un très ancien mollusque bivalve qui renvoie au souvenir universel de nos origines aquatiques communes. La vie est née dans les océans il y a des milliards d’années et dans CRUE, nous imaginons le retour de l’eau recouvrant la planète. Dans un futur incertain des colonies de coquillages tapisseront sans doute les pavés de nos villes en décomposition. Recouvrant les vestiges que nos civilisations ont érigés, elles seront alors les gardiennes de toute l’histoire de l’humanité.

D’un point de vue technique, la forme de l’huître, avec sa double coquille, nous a permis de suggérer l’ouverture et la fermeture d’une bouche de manière radicale. L’huître est un être vivant mais recouvert de minéral, elle s’apparente à une sculpture de pierre qui renferme en elle-même la vie. La construction de ce travail s’est faite dans des conditions locales de petite production. Il était très important pour nous de pouvoir parler de temporalités et d’espaces qui semblaient très éloignés en se servant des choses qui étaient les plus proches de nous. Pour incarner la voix off nous avons également proposé à une personne qui a soutenu depuis le début le projet dans nos premières phases de recherches. Il s’agit de Manuel Pomar, artiste, commissaire et directeur de Lieu-Commun, Artist Run Space à Toulouse. Manuel nous avait alors invités dans son propre atelier pour laisser incuber les prémices de ce film. C’est d’ailleurs ce même atelier qui constitue le décor des premières images de CRUE : un quartier résidentiel constitué de maisons en plastique et matériels de peinture de l’artiste. Nous avons travaillé ce texte à quatre mains, en utilisant une frise chronologique directement empruntée à une émission documentaire diffusée sur RMC Découverte qui traitait de nos préoccupations, c’est à dire de l’état du monde après la disparition des hommes sur terre. Nous avons alors conservé le ton objectif de la voix off qui nous permettait une fois de plus d’éloigner l’homme de ce dont il parle. Enfin, tout le long du film un son de vagues apparaît et disparaît de manière furtive, on ne sait plus vraiment si l’on se trouve perdu au milieu d’un océan ou bien sur une plage déserte.

H : Le monde que décrit votre film est un monde où l’humain n’a plus sa place. L’homme a totalement disparu et les dernières traces de nos civilisations en ruines continuent à disparaître pour finir par ne plus être présentes de la surface de la terre. CRUE est-il un film fataliste ?

L.C : CRUE c’est un film qui nous aide à penserla fin de la vie humaine sur terre, mais c’est aussi un hymne à cette même vie. Je dirais que c’est une poésie de l’érosion naturelle. Il y a un découpage temporel, qui rajoute une sorte de rythmique de la disparition, “a song of dilution”. Notre film révèle le paradigme d’une vie humaine car elle contient en elle-même sa propre fin. Au sens premier du terme CRUE serait un film fataliste mais s’il existe une finalité c’est qu’il y a un commencement. L’idée pessimiste de la fatalité ne correspond pas à notre point de vue. Crue est un moins un film sur la chute de l’homme, qu’une rêverie sur tout ce qui pourrait nous succéder. Je ne perçois pas la fin de l’humanité comme négative, car Crue est justement une tentative de dés-anthropomorphiser notre rapport au vivant. En ce sens, la vie après l’homme, c’est toujours de la vie.
Il est pour moi essentiel de parler de ce qui anime les choses et même les choses que nous fabriquons, que nous créons. C’est une façon de donner une impulsion animiste au point de vue. Ainsi, après l’homme demeurent les insectes, les animaux, les plantes, les éléments. Aux prémices de notre collaboration avait émergée une longue recherche s’apparentant à une méthode dite de la “science forensique” qui, allant d’un point à un autre, tente de dévoiler des liens d’intercommunication agissants entre chaque élément. L’idée était de créer un langage cinématographique qui soit lui-même une forme de vie en soi.

R.G : Crue est tout sauf fataliste. Ce travail soulève des questions essentielles sur l’avenir sur ce que l’on crée et de ce que l’on est. CRUE est une ode à la vie mais qui est consciente de son propre changement perpétuel. Les insectes présents dans ce film nous renvoient à notre part animale la plus élémentaire, ils évoluent dans des espaces parcellaires d’une nature totalement fictive. Par là sa forme le film révèle ses propres ficelles, comme avec le fil de nylon qui est visible au dessus de l’huître qu’il anime. Donc à chaque fois que l’on voudrait plonger dans une forme de fatalisme fantasmé nous sommes retenus par le détail de la réalité, par le fil matiériste et la forme même des effets utilisés. Nous sommes continuellement raccordés au réel comme une huître est fixée à son rocher.
Le sujet qu’aborde notre film n’est pas directement la disparition de l’homme mais ce qu’il adviendrait quand l’Homme viendra à ne plus être. D’ailleurs nous ne donnons aucune indication sur l’origine de cette disparition. De plus, lors de la construction de nos images, j’ai réalisé qu’une critique de notre rapport moderne à la conservation pouvait être soulevée. CRUE propose d’accompagner le changement et la dissolution. Il y a une sorte de vanité à vouloir conserver et figer dans le temps ce qui ne l’est pas indéfiniment. Les objets, les rites, les oeuvres, les architectures que nous construisons ont également une finitude.  Dès lors que l’on pense cela nous accordons une vie propre aux choses et nous en faisons nos égales. C’est une question vertigineuse mais nous avons tenté d’y répondre avec des moyens simples, des matières, des images, des morceaux de fer et des éléments désuets trouvés dans mon atelier de manière hasardeuse. Comme si nous trouvions un sens métaphysique au moindre petit grain de poussière qui nous accompagne dans notre travail.

H : Tout le récit se déroule au présent comme si il n’y avait pas de futur. Est- ce que tout est déjà fini ?

R.G : Oui certaines choses sont entrain de prendre fin. Cela n’est pas inhérent à notre ère, à notre société, à notre actualité, c’est simplement que nous en prenons conscience depuis quelques années. La nature reprend une place importante aujourd’hui et la nature humaine ne peut l’accompagner. Avec cette question sur la temporalité du film vous déterminez exactement que le point de vue de l’Homme est la notion qui régit notre manière de penser le monde. Nous omettons d’imaginer qu’il existerait peut-être d’autres points de vue. L’utilisation de la vidéo est une des meilleures manières d’isoler la question du point de vue par le regard direct et sélectif du cadre. Nous avons décontextualisé notre regard d’humain dans celui d’une huître. Est-ce qu’une huître pense au passé au présent ou au futur ? Nous avons choisi d’utiliser le présent non pas parce que tout se termine mais parce qu’au contraire tout commence.

L.C : L’écologie profonde “Deep ecology” apparaît dans les années 1973. C’est le début d’un mouvement qui va s’intéresser à donner à la nature une place centrale dans laquelle l’homme a le même statut que l’animal. En 1995, le mot anthropocène est devenu populaire avec le prix Nobel de chimie de Paul Crutzen. L’anthropocène désigne une nouvelle ère géologique où l’homme a commencé à avoir un impact global sur l’écosystème terrestre. Depuis ces années là, une mise en lumière de plus en plus évidente a montré que l’homme était bel et bien en train de détruire sa propre planète. Ce n’est pas de la science fiction, et c’est pour cela que nous parlons au présent. Tout est déjà là, la planète subit déjà un réchauffement climatique considérable, et des catastrophes parsèment le globe. Contrairement à des blockbusters comme “Le jour d’après”, il me semble, que notre film, pourrait finalement s’appeler “le jour d’aujourd’hui”.

H : Vous vous êtes engagés dans la création d’une oeuvre qui déconstruit la hiérarchie que nous entretenons avec les choses et avec la nature. Il y a une forme de contradiction à vouloir créer un film d’art (un objet d’art) qui appartient au monde culturel des humains et qui ne sera vu que par eux. Comment travaillez-vous alors avec cette contradiction ?

L.C & R.G : C’est exactement ce que révèle notre travail, non seulement dans ce film mais dans sa généralité. Il y a donc évidemment un paradoxe mais il y a aussi et surtout une absurdité qui fait écho à la vie que nous menons. Cette contradiction nous l’expérimentons au quotidien. Refuser d’admettre notre propre fin en est l’exemple le plus frappant. On vit pour mourir un jour. Ce qui se passe entre le début et la fin constitue  ce que nous appelons notre réalité. Pour nous l’art, la vidéo, la sculpture, l’écriture etc. sont d’autres réalités dans lesquelles nous pouvons inventer une autre contradiction. Être contradictoire est pour nous le seul moyen de se représenter l’irreprésentable.
Avec CRUE nous n’avons pas pour ambition de traiter de sujets sociologiques,  anthropologistes, ni même entomologistes. Nous essayons d’être des observateurs du mouvement de la vie. Nous avons passé des jours ensembles à capturer des insectes, à être épidermiquement en contact avec eux et nous nous sommes reconnu en eux.
Ce film n’est pas non plus engagé dans l’écologie. Il n’est même pas un film de science fiction, ou un film catastrophe. C’est à la fois la construction d’un espace sculptural, et à la fois une invitation à ressentir la sensibilité des choses pour se poser des questions sur notre propre sensibilité personnelle.

H : CRUE ?

L.C & R.G : CRUE, n’est pas vraiment un mot mais ce n’est pas non plus un sigle. Utilisé directement sans pronom, en capitales, ce titre suggère différents états. C’est à la fois la montée des eaux, l’origine de la croyance mais ça vient surtout de l’huître que l’on consomme crue. Le mot évoque des images récentes de catastrophes naturelles, les ravages des tsunamis et des ouragans que nous connaissons de plus en plus fréquents sur notre planète. Ce mot n’est rattaché à aucune phrase, c’est presque trop court. Un doute plane, le mot est un titre auquel il semble manquer une suite logique comme un titre égaré. C’est aussi l’idée de ne pas avoir à donner d’explication. C’est CRUE et c’est tout. Voilà tout est dit. C’est la vérité crue. Nous avons décidé d’utiliser un titre qui étirait le sens de tous les côtés et laisserait en suspens des indices narratifs sur ce que l’on donne à voir, un titre qui n’en dit pas trop et laisse le film parler de lui même.

H : Tout au long de votre film, on alterne entre différentes séquences. L’huître narratrice et toute une série d’insectes, dont on ne sait pas toujours très bien distinguer s’ils sont filmés dans des aquariums ou des espaces naturels, mais ou on sent bien qu’ils sont en situation de cobayes. Pouvez-vous expliquer ce que signifie pour vous cette alternance des points de vues entre mise à distance et proximité, entre intérieur et extérieur et entre champs et hors – champs ?

L.C & R.G : Une des décisions les plus importantes et plus signifiantes de la fabrication de nos images, que l’on a prise, a été de tourner principalement des plans fixes. Les seuls mouvements de caméra qui existent dans le film sont des effets de post-production et ne sont donc pas animés par notre propre main. Seuls les éléments qui sont filmés au sein même des images sont en mouvement.
L’aquarium nous a permis d’insister sur un enchaînement permanent de mise à distance objective, et d’immersion totale. Avec des objectifs macros nous avons pu nous approcher au plus près des choses, dans des écosystèmes dérisoires créés de toutes pièces. La paroi en verre transparente offre cette possibilité d’immersion et nous invitions le regard à la traverser. Ce terme d’immersion est crucial dans le rapport que nous entretenons avec notre travail, il opère un lien métaphysique avec le monde aquatique dont nous parlons. Comme une “crue”  nous désirons aussi emporter le regard à vivre ce moment comme immergé à l’intérieur des aquariums avec les insectes.
Nous alternons aussi entre fascination et contemplation. Nous avons grandi à la campagne, et nous avons passé notre jeunesse a capturer des insectes pour les observer et tenter de les comprendre. Il y avait déjà à cette époque ce mélange de curiosité et de désir prédateur, avec lequel aujourd’hui nous avons du interagir précautionneusement, car il était primordial de traiter les insectes comme tout autre être vivant.

H : On sait donc que vous vous êtes rencontré et que vous connaissez depuis très longtemps, mais vous n’aviez jamais collaboré jusqu’ici. Il y a-t-il eu quelque chose qui vous a à ce point approché pour qu’il fût nécessaire de trouver un terrain commun ? Comment cela se passe dans les coulisses de la production Groussin/Charles?

L.C & R.G : Cela se passe de façon très instinctive. Tous les deux nous avons des pratiques  différentes, mais nous entretenons ensemble une certaine forme de connexion infaillible. On pourrait parfois ressentir la même vibration à deux pôles opposés sur la planète et on sait aussitôt que l’autre l’a également ressenti. Notre collaboration est un peu comme un acte d’amour, elle est compliquée à décrire aux autres car nous avons peur que personne ne comprenne les subtilités qui nous réunissent et celles qui nous séparent parfois. Elle nous a permis de créer ensemble une nouvelle pratique en réunissant nos deux univers opposés. Le fait de se connaître depuis si longtemps a été bénéfique pour savoir et comprendre les limites de chacun, et de transformer les problèmes en débats productifs.
Nous avons travaillé par intermittence sur ce projet durant plus d’un an. Chacun de notre côté nous avons mené notre propre travail d’artiste en gardant toujours en tête cette pensée constitutive qui nous gardait en contact. Cela nous a permis d’extraire chacun un concentré de notre propre travail pour l’injecter dans ce duo. Nous n’avons pas fonctionné avec un plan prédéfini. ”Il n’y avait pas de fin programmée, le but était donc de dériver en cours de route”. A l’image du film notre travail a été évolutif et très ancré dans une réalité économique de très petit budget. Nous avons passé beaucoup de temps à chercher les moyens les plus basiques pour produire une oeuvre ce qui parfois pouvait être absurdement compliqué. L’Esthétique désuète de notre film s’en ressent alors et c’est également une ode à la survie de l’Art, à notre propre résistance. CRUE symbolise donc une vraie rencontre dans le travail. C’est un film fait à quatre yeux, quatre mains, quatre pieds, deux coeurs, deux cerveaux et deux caméras. D’autres projets nous attendent et sont en cours de réalisation.

H : Crue n’est pas qu’un film :

L.C & R.G : Mais ce projet CRUE, n’est pas qu’un film puisqu’il s’accompagne également de deux autres éléments, deux sculptures. La première est une enseigne en forme d’huître fermée, sculptée par Rémi et présentée devant l’espace d’exposition de Glassbox. Visible jour et nuit cette enseigne révèle un possible vestige d’indication commerciale ou publicitaire. Sculpter et peindre une forme d’huître géante pour l’ériger en enseigne est notre propre moyen d’envisager un futur peut-être tout aussi absurde et paradoxal que notre présent.
Pour accompagner la construction de la salle de projection, Laurie a réalisé des coussins pour les assises. Ces coussins représentent des demi-huîtres ouvertes et sur la face où l’on va s’asseoir est peint à la main l’anatomie d’une huître. Ce sont des peintures abstraites, issues d’un travail sur les planches schématiques des dessins scientifiques expliquant les différentes parties de l’huître. Chaque coussin est une sculpture et une peinture avec son caractère unique, car ils sont tous légèrement différents. En proposant au spectateur de s’asseoir sur une huître nous tentons de créer une homogénéité spatiale incluant le regardeur au coeur de notre film.

lauriecharles.net
remigroussin.com
Glassbox

Propos recueillis par L’Huitre

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail to someonePrint this page

Articles reliés