Nathalie Stutzmann

Culture - 9 mars 2017

Tout en élégance

Première femme à diriger en fosse en Principauté, première femme à diriger un opéra de Richard Wagner, Nathalie Stutzmann multiplie les interventions en Principauté tour à tour en récital, à la direction d’Orfeo 55, orchestre baroque qu’elle a constitué ou à la direction de l’Orchestre Philharmonique dans la saison de l’opéra de Monte-Carlo.

« C’est qu’il y a de l’ogresse comme du funambule chez Nathalie Stutzmann, prête à toutes les métamorphoses pourvu qu’elles servent l’essentiel : l’interprétation » disait d’elle le journaliste Bernard Schreuders dans le magazine Forum Opéra en novembre 2014.

Entretien avec une artiste multiple qui visiblement, à la scène comme à la ville, à la direction d’orchestre comme dans le simple entretien, transforme tout en élégance.

Quelques mois après Heroes from the shadows donné à Monaco avec Orfeo 55, quelques jours après la direction de Tannhäuser, le public vous entendra dans un récital avec Inger Södergren. Comment les multiples activités artistiques de « l’ogresse funambule » entrent-elles en résonance ?

J’ai grandi dans une famille de musiciens. Je suis instrumentiste, j’ai une voix mais je me suis toujours pensée musicienne avant tout. Mes choix ont toujours été faits par rapport à la musique et non par rapport à la seule voix. Pour cette raison, ma carrière s’est construite tout naturellement dans différentes directions musicales. Cela peut surprendre mais pour moi diriger un orchestre allait de soi. Lorsque Orfeo s’est constitué, j’ai commencé à diriger tout en chantant mais j’étais un instrument au milieu des autres. La première fois que j’ai dirigé un orchestre j’avais réellement l’impression de transmettre enfin tout ce que j’avais à transmettre. Être chanteuse et instrumentiste permet de changer de langage en permanence, de passer en mode chant pour expliquer ce que les mots exprimeraient de manière moins précise, de ressentir en son for intérieur les sonorités que je souhaiterais entendre. Par exemple, à la fin du deuxième acte de Tannhäuser, quelques mesures de violoncelle accompagnent le départ des pèlerins. Le son qui était rendu me semblait trop précieux, trop léché pour des pèlerins qui partent à l’aventure. En discutant avec Thierry Amadi, violoncelliste solo de l’orchestre nous avons fini par produire la sonorité que je recherchais. Voici comment mes différentes valences entrent en résonance.

Entre Il duello amoroso et Heroes from the shadows avec Orfeo 55, la Symphonie résurrection de Gustav Mahler, la direction de L’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti ou Tannhäuser de Richard Wagner, vos rendez-vous avec le public monégasque sont réguliers depuis quelques mois. Quels sont les atouts qui vous font revenir en Principauté ?

Présenté ainsi, c’est impressionnant. Je suis dans ma vie professionnelle comme dans ma vie sociale une fidèle en amitié. Ensuite je ne peux m’épanouir que lorsque je me sens en confiance. À Monaco, j’ose tout car je me sens en confiance. Ensuite, il y a ma collaboration avec Jean-Louis Grinda, le Directeur de l’Opéra de Monte-Carlo. Nous sommes tous les deux des gens multiples, lui par ses fonctions artistiques et politiques, moi par ma polyvalence musicale ce qui fait que nous nous comprenons. Et puis, il y a l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo avec lequel je prends plaisir à travailler car il a une vraie personnalité et recèle quelques pépites individuelles inestimables.  

TENTEN questionne souvent les relations entre art et territoire. La question du territoire joue-t-elle un rôle dans vos différentes approches artistiques ?

La question du territoire est de plus en plus vitale pour moi. Plus je vieillis, plus elle est centrale. Pour faire écho à la question précédente, je me sens bien dans les territoires de confiance. Il est des territoires où les ondes sont positives, où le courant passe rapidement. C’est ce qui s’est passé récemment à Dublin dès ma première rencontre avec l’Orchestre Symphonique de la radiotélévision irlandaise de Dublin (RTÉ National Symphony Orchestra of Ireland). L’excellence du contact fait que je suis nommée officiellement chef principal invité de l’orchestre, fonction que j’occuperai dès septembre 2017. Pour Orfeo 55, la question s’est posée de manière différente, compte tenu du répertoire et de la nature même de l’orchestre. Il lui fallait un support solide, un lieu de création, d’expérimentation et de diffusion. C’eut pu être Monaco mais ce sera finalement l’opéra de Montpellier.

São Paulo, Paris, Dublin autant de lieux où vous êtes très officiellement artiste associée, votre carrière de direction d’orchestre connaît une envolée, n’y a-t-il pas un risque de voir disparaître une de vos facettes artistiques comme les récitals ou la direction d’Orfeo 55 ?

C’est une question que je me pose d’abord à moi-même et l’équilibre n’est pas forcément facile à trouver d’autant que je ne me résigne pas à abandonner une des activités qui se nourrissent l’une de l’autre.  Les choses s’équilibrent pour l’instant de manière presque naturelle. Les rôles que j’aurais pu occuper dans des opéras baroques par exemple sont aussi des rôles occupés par des contre-ténors souvent talentueux, même si j’aime jouer, tenir un rôle, mon énergie s’est reportée sur une autre activité. Cela ne signifie pas que j’y renonce. Ensuite, cela me permet également d’aller prioritairement vers des équipes et des territoires de confiance, plus faciles à gérer, moins chronophages. Enfin, j’essaie de maintenir l’équilibre : en visant une dizaine de récitals par an et une vingtaine de dates avec Orfeo 55, cela devrait me permettre de tout assumer.

À ma connaissance vous fûtes la première femme à diriger l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo avec L’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti et vous êtes sans doute la première femme à diriger un opéra de Richard Wagner : est-ce navrant ? Symboliquement important ? Révolutionnaire ?

C’est un peu tout cela à la fois. Tout d’abord c’est curieusement une idée qui ne m’était jamais venue à l’esprit : je me projetais sans aucun problème à la direction d’orchestre avec le plus grand naturel. Les questions sont venues finalement après. Évidemment il est navrant de constater que les femmes sont encore très largement minoritaires à la tête d’un orchestre, de constater que cela représente toujours un événement en 2017. Être chef d’orchestre c’est avant tout une fonction : homme ou femme une bonne direction est une bonne direction et une mauvaise, une mauvaise.  Il n’est pas question de genre de ce point de vue. Malgré tout, si je puis ouvrir une voie, j’en serai fort contente.

Vous participez à cette grande aventure qu’est la résurrection de la « version de Paris » de Tannhäuser en français de Richard Wagner 156 ans après ses premières représentations interrompues ; en dehors de l’anecdote ou de la performance, quelle est l’importance artistique de faire ressurgir cette version?

Effectivement la commande passée par Napoléon III à Richard Wagner d’un Tannhäuser en français n’a pas franchi la troisième représentation et n’est plus donnée depuis. Étant de culture franco-germanique, le travail sur les langues, sur les niveaux de langage m’intéresse. L’intérêt de cette résurrection tient sans doute au fait que j’ai pu faire un travail de défrichage avec les chanteurs qui, évidemment, étaient tous en situation de prise de rôle. Le travail sur les legati, sur le phrasé est un travail que la langue française permet et qui tient à la structure même de la langue. Entendre Tannhäuser en français permet de comprendre pourquoi Claude Debussy faisait le pèlerinage à Bayreuth. Quand Jean-François Lapointe chante Wolfram en français, cela évoque Pelleas. La version de Paris en français de Tannhäuser fait passer le langage lyrique d’un langage soutenu à un langage plus proche du quotidien et c’est une vraie révolution dans le monde de l’opéra.

Quelques jours après la direction de Tannhäuser, vous revenez accompagnée d’Inger Södergren pour un récital allant des lieder de Franz Schubert aux mélodies françaises de Gabriel Fauré, Ernest Chausson ou Claude Debussy en passant par les Wesendonck Lieder de Richard Wagner. Clin d’œil à la modernité ou à l’intemporalité de Richard Wagner ? Richard Wagner comme trait d’union ?

Richard Wagner c’est le trait d’union, a fortiori après la proposition du Tannhäuser en français et la filiation entre Richard Wagner et Claude Debussy que je viens d’évoquer. L’idée de mettre en écho les deux prestations musicales était une idée de Jean-Louis Grinda à laquelle j’ai immédiatement souscrit. Elle me permettait de ne pas me mettre en congés de la voix et de symboliser cette résonance entre les différentes activités musicales que nous avons évoquées au début de l’entretien. Du reste diriger Pelleas et Mélissande de Claude Debussy est une proposition que j’étudierais avec intérêt … et je suis sûre que cela se fera.

Si vous aviez quelques minutes dans vos multiples activités, quels ouvrages rares, perdus, oubliés rêveriez-vous de faire revivre sur scène ?

Pour l’instant effectivement, les heures me sont comptées. Je n’ai évidemment pas d’idées sur le sujet tout simplement parce que faire une proposition signifie faire des recherches au préalable qui ne sont pas dans mes priorités actuelles. Rechercher est particulièrement chronophage. Par exemple, pour Orfeo, les recherches pour constituer un répertoire, des programmes, un corpus ont demandé des heures et des heures de travail. Par ailleurs, les enregistrements que je poursuis sont des enregistrements parfois plus thématiques. Que cela soit le disque consacré à des airs italiens, qui sortira à l’automne 2017 ou encore le disque en préparation, sur les grands contraltos, ce sont des productions qui ont nécessité un grand temps de recherche avant leur enregistrement même.

Il se murmure dans les milieux mélomanes monégasques que votre merveilleuse entente avec les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo pourrait engendrer d’autres aventures. Confirmez-vous ?

Je suis évidemment flattée d’une telle rumeur et j’ai précisé en début d’entretien le plaisir que j’avais à diriger l’Orchestre Philharmonique de Monaco. Lorsque je débute un travail avec un orchestre, j’ai bien présent à l’esprit qu’il est composé d’une agglomération de talents, de personnalités et qu’il est plus facile de faire avec eux que malgré eux ou contre eux.  Ce que je cherche à faire avec un orchestre c’est contaminer, irradier chaque musicien, les convaincre. Un jour une musicienne qui semblait avoir du vague à l’âme depuis quelque temps a dit que je lui avais ouvert le cœur et fait reprendre le goût de son instrument même. C’est sans doute un des compliments les plus touchants que j’ai entendus. Et si d’aventure d’autres projets doivent prendre forme avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo… pourquoi pas ?

nathaliestutzmann.com

Propos recueillis par Ce cher Théodore Charles

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