Théo Mercier

Art - 13 avril 2016

Hybridation mi-Punk mi-Vaudou

Théo Mercier est un artiste français né en 1984 à Paris. Après avoir étudié la production industrielle à l’ENSCI, il devient, pendant 2 ans, l’assistant de Matthiew Barney en 2008.
En 2012, il part en résidence à la Villa Médicis à Rome et est, en 2014, alors âgé de vingt ans, en lice pour le prix Marcel Duchamp. Trublion né, l’artiste explore l’objet au gré des découvertes et s’imprègne de son environnement ne perdant jamais le fil de sa liberté.
Son travail, inclassable et insoumis comme lui, met en valeur un geste. Il articule, comme un assemblage ou un cadavre exquis, des images et des notions antinomiques rendues, par mutation, exsangues de leur signification.
Les 21, 22 et 23 mars 2016 Théo Mercier prend un virage et déploie un nouveau projet dans l’espace de la Ménagerie de Verre. Il signe, aux côtés de François Chaignaud,Cyril Bourny et Marie-Pierre Brébant un spectacle : RADIO VINCI PARK. 
Dans cet ancien parking de retour à ses origines, clavecin, moto, danse et chant, baignés dans cet enfer contemporain, y jouent le répertoire d’une apaisante angoisse.

Peux-tu nous parler de toi et de ton parcours ?

Jusqu’où je remonte ?
Pour le dossier enfance : je suis né il y a une belle trentaine d’années à Paris. Une enfance heureuse et aventureuse.
J’ai étudié la production industrielle à Paris à l’ENSCI pour ensuite travailler comme assistant chez Matthew Barney à New York pendant 2 ans. C’est là que j’ai décidé d’arrêter mes études pour devenir artiste. Ça ne m’était pas forcément venu à l’idée avant cette rencontre, mais, en voyant en vrai ce que pouvait être un artiste, je me suis dit que peut-être c’etait aussi fait pour moi…je pose toujours la question.
Ce que je fais aujourd’hui ce sont des objets et tout ce qui est survenu dans ma vie ces dernières années est arrivé de manière très organique, je n’ai vraiment pas décidé, j’ai suivi un flux parfois délicieusement agréable parfois très très violent…

Donc ça n’a pas été toujours dans la facilité ?

Non, et même quand c’est facile c’est parfois beaucoup plus difficile que lorsque c’est simplement difficile.
Surtout en France où, lorsque ça ne fonctionne pas tu n’intéresses personne et quand ça marche tout le monde te déteste, c’est très français.
J’ai découvert ce métier en le faisant, mais n’ayant pas étudié les beaux-arts, n’ayant pas d’amis artistes, ne fréquentant pas ce milieu et ne le fréquentant toujours pas, j’ai vraiment découvert ce “monde” en y mettant les pieds, je n’y ai pas fait que de belles découvertes…
Il est compliqué de ne pas appartenir au milieu si l’on veut faire ce métier.
Depuis 2 ans, je me suis intéressé et investi de plus en dans les arts dits vivants, c’est très rafraichissant d’aller voir ailleurs, là-bas je suis un “exotique”, c’est un autre public, d’autres enjeux… et pas d’argent ! je crois que c’est ça qui m’attire aussi.
Je pense que beaucoup de choses doivent changer et vont changer dans le système de l’art actuel… J’espère que tout ça va un peu se casser la gueule pour être honnête. On a fait le tour de l’artiste superstar et milliardaire… Ça représente tellement un système économique qui s’effondre… donc voilà… on est pas mal : l’artiste pauvre ça avait du bon aussi. J’ai débuté très naïf…très jeune artiste, je le suis un peu moins aujourd’hui. Je gravite et essaye d’avoir un statut un peu moins net, un peu plus trouble, un peu plus libre, je ne veux pas me dissoudre, je veux travailler et devenir chaque jour un meilleur artiste. C’est pas un cadeau d’avoir commencé par le succès… jeune artiste… un drôle de truc… la critique et les médias sont très immatures avec les jeunes artistes : il faudrait faire plus attention avec les nouveaux… Ceci dit, cela m’a permis également d’avancer beaucoup plus vite que si je n’avais pas été aussi sollicité.

Tu déclares ne pas parler d’art dans ton travail. Pourtant tu es un peu l’idole de l’art contemporain… L’art ne reconnaît-il que ceux qui tente de lui échapper ?

J’ai déclaré ça moi ?
Je produis des objets bavards, plus bavards que moi.
Ce sont des histoires, mon langage pour parler du temps qui passe, de la mort, de l’histoire grande ou petite.

Qu’est-ce que l’art selon toi et qu’est-ce qui le différencie de ton travail ? Comment définirais-tu ton travail ?

Je produis beaucoup, ma production est très vaste, mouvante. J’ai l’impression qu’on ne peut pas, pour l’instant, juger d’une ou deux œuvres que j’aurais pu présenter. Il y en quelques-unes qui s’installent mais je pense que mon travail se fait dans l’œuvre qui est en train de se constituer. Ce sera vraiment intéressant de regarder mon travail dans quelques vingtaines d’années je crois . C’est vraiment comme de regarder un album de famille : il y a un vrai lien tendu entre mes premiers empilements d’objets avec des crânes, des farces et attrapes, des espèces de vanités de boutiques de souvenirs et un travail plus récent d’affichages sauvages sur la Via Appia Antica à Rome avec des banderoles qui confesseraient plutôt de la chanson populaire sur la jeunesse, sur les amours perdus… Les préoccupations sont relativement les mêmes et tournent autour de la mort, du temps qui passe, du présent, de la jeunesse du futur.
Des allers-retours permanents entre l’archéologie de ce qui n’a pas existé et la nostalgie des mondes perdus. Mon histoire est à peu près la même depuis 7 ans maintenant, les visages changent, les tonalités, les ampleurs se transforment aussi.

Quelles sont tes influences ? La mort est-elle ton influence majeure ?

La vie davantage ! Mon travail c’est la fabrication, l’enthousiasme, le pessimisme joyeux !
Mon travail parle de savoir-faire, d’endroits précis de fabrication et de production. Les dernières pièces que j’ai créées depuis que je vis au Mexique parlent clairement du Mexique, de mon époque, de l’ailleurs, de l’étranger, d’être étranger, d’ici et maintenant.
Mes dernières pièces sont beaucoup plus “simples” d’aspect mais sont plus chargées dans la matière même qui les compose.

Quelle est la part de l’imaginaire et de l’intuition dans ton travail ?

1/4 intuition 2/4 imaginaire et 3/4 de travail en plus… ça fait beaucoup de quarts…

Peux-tu nous raconter ta résidence à la villa Médicis ?

Je suis passé par des phases très différentes.
J’y suis arrivé un peu par hasard. J’ai fait mon dossier comme tout le monde mais sans me poser de questions. Ça s’est passé très simplement. Le soir j’ai tapé “résidence d’artistes” sur google, ce fut une des premières à tomber. Le concours était 3 semaines après. J’ai fait mon dossier, je suis parti au Mexique et pas de bol, ils m’ont appelé pour me dire “vous avez eu le premier tour, c’est dans une semaine”, ça commençait déjà à me gonfler… Donc voilà, je l’ai eu et j’étais très content mais sans me dire “est-ce que j’ai envie de faire une résidence d’artistes ? Qu’est-ce que la Villa Médicis ? Est-ce que Rome ça me parle ?” J’étais très bien où j’étais mais j’y suis allé avec beaucoup de curiosité et a priori, je ne me posais pas ces questions parce que c’était parfait.
Au bout de deux jours, après m’être dit : “qu’il est beau mon château”, je me suis demandé ce que j’allais faire tout seul dans mon grand atelier et mes kilomètres de gravillons blancs. J’avais l’impression d’avoir 100 ans, C’est la première fois que j’ai été confronté à l’ennui, j’ ai réagi violemment de manière adolescente pour survivre. Comme je ne pouvais pas taguer les murs, j’ai commencé à aller chercher des trucs dans les poubelles, à peindre des sortes de slogans plus ou moins acides , à écrire des espèces de pamphlets contre la Villa et ses pensionnaires… Dans toute cette beauté, je me retrouvais avec un atelier fait de tas de cartons cornés, de bout de mauvais tissu, de vieux trucs en plastique de farce et attrape…
Mon atelier est devenu une manifestation fermée sur elle-même, j’étais terrifié en me disant que je ne produisais rien jusqu’à ce que je me rende compte que mon atelier était entièrement tapissé de slogans et qu’en fait, j’avais une production monstrueuse. Un travail était en train de naître, j’ai finalement osé le regarder et le reconnaître. J’y ai trouvé des choses intéressantes et comme je n’avais pas envie de travailler sur la Villa Médicis j’ai décidé de sortir de mes murs d’enceinte dans Rome, j’ai changé mes cartons en draps ou en tissu et j’ai troqué la Villa Médicis pour des ruines, qui me touchaient un peu plus. J’ai commencé à sortir ce travail d’atelier, qui était en fait juste un travail de recherche que je n’avais pas vraiment cherché, mais qui existait comme souvent dans mon travail.
Donc j’ai commencé à écrire ces grandes banderoles que j’ai installées sur ces monuments sans aucune autorisation. C’était très amusant, je me faisais arrêter par les flics tous les 3 jours, j’expliquais que j’étais à la Villa Médicis, ils appelaient le directeur et ça passait avec une petite amende.
De ce premier projet de manifestation impossible contre la marche du temps et l’Histoire est né ce projet photographique et mon premier spectacle “Du futur faisons table rase” que j’ai écrit là-bas , une sorte de grande fresque de 60 minutes sur les 4 grands moments du temps à traverser en 1 heure. J’aime beaucoup ce spectacle.

Tu as lancé un nouveau spectacle “RADIO VINCI PARK” les 22, 23 et 24 mars à la Ménagerie de Verre à Paris. Dans quel contexte, de quelle envie, est-il né ? En quoi consiste-t-il ? 

Marie-Thérese, la directrice de la Ménagerie de Verre me propose de faire un spectacle dans ce lieu dont je suis un fidèle spectateur et qui a vu passer beaucoup de choses depuis plus de 30 ans en terme de danse principalement.
Je suis très honoré mais je suis assez embêté à cause de tout ce monde passé dans cette drôle de salle qui est quand même un ancien parking.
Justement, comme chacun essayait d’en faire une salle de spectacle en arrangeant de belles lumières, la question de l’origine du lieu m’a paru le seul recours. Donc j’ai viré toutes les lumières au plafond, les gradins, on a vidé de l’essence sur le sol et on passera par l’entrée voiture pour revenir comme il y a 35 ans : dans un parking.
Ça m’inspire plus de faire un truc dans un parking que dans une salle de danse.
Comme toujours, le projet est né de l’endroit comme mes sculptures naissent souvent d’un objet. Ici mon premier objet étant cet endroit, il est mon acteur principal.
Maintenant il me fallait trouver une histoire, avec ce lieu, son odeur si particulière, son calme qui n’est pas du tout apaisant.
Et cette petite musique, celle qui est diffusée dans les parkings VINCI (la première radio d’entreprise de France qui est Radio VINCI Park). À ce moment-là j’avais un deuxième élément !
Il me fallait donc inventer un nouveau mythe dans cet enfer contemporain. Un duel, une rencontre amoureuse, un viol…

Qui sont les protagonistes ?

François Chaignaud, avec qui j’ai l’honneur de collaborer pour la deuxième fois et qui travaillera à mes côtés dans le prochain spectacle.
Cyril Bourny qui est champion de stunt, cascade de moto et Marie-Pierre Brébant qui est claveciniste classique.
Clavecin moto danse et chant, un beau trio !

Fais-tu une différence entre “spectacle” et “performance” ? Comment définirais-tu Radio VINCI Park ?

Un spectacle.
Le mot “spectacle” me fait un peu rêver, alors que celui de “performance” me dégoûte un peu dans son côté exhibitionniste.

« Un climat apaisant et élégant dans l’univers du stationnement » telle est la vocation du premier exploitant européen de parkings. Pourtant, dans l’imaginaire collectif (et dans le cinéma), le parking est plutôt lié à l’angoisse…Comment lies-tu ces deux notions pour le moins antinomiques ?

Ça c’est l’authentique texte de présentation de la radio écrit par l’entreprise Vinci.
Le parking est un lieu très élusif, un lieu de fantasmes et d’angoisses incertaines. Les 2 personnages qui s’y retrouvent détiennent en eux cette même ambiguïté.
C’est un duel, une corrida, une scène de film de cul, un spectacle de foire, un grand mythe. Il se dérobe devant chaque tentative d’interprétation. La scène est trouble : les liens entre les personnages obscurs, le rapport des spectateurs avec les acteurs : il n’y a plus de gradin, on est derrière des barrières, tout le monde est debout, on est dans un parking…

Ce spectacle va-t-il partir en tournée ?

— Oui à Marseille, Genève, Montréal, Lisbonne, il y a un vrai enthousiasme autour de radio Vinci Park, c’est plutôt de bon augure.

theomercier.com


Propos recueillis par Sunda Limbu
et Crapaud Mademoiselle
Texte Crapaud Mademoiselle

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