Sunda Limbu

Art - 13 juillet 2015

Tricher n’est pas jouer !

Sunda ne triche pas avec l’image. Sa propre image est liée au parti pris de son travail qui consiste à restituer des images telles qu’elles, laisser les clichés parler d’eux-mêmes, faire librement des associations de photos, de pensées. Des « ponts » entre sa façon à elle de voir le monde et la perception des spectateurs. Au final, chacun raconte sa propre histoire face au travail de Sunda, fait ou non des rapprochements, est sensible ou pas à la juxtaposition de ses clichés. C’est là sa démarche, laisser les photographies en liberté, à l’état brut, les laisser dire, se raconter d’elles-mêmes et observer les réactions des spectateurs, leur perception. Le charme et la magie opèrent…ou non. La démarche et le processus l’intéressent toujours plus que le résultat.
Elle nous parle de son projet « Sorry I’m not sorry », de son enthousiasme face aux champs des possibles qu’ouvrent ses binômes visuels.

Présente-toi s’il te plaît, que retiens-tu de toi ? ! Quel est ton parcours ?

Native des Alpes Françaises,  j’ai grandi au sein d’une double culture, dans un univers créatif et artisanal.
Après avoir étudié les arts appliqués j’ai suivi une formation de stylisme et modélisme en trois ans, d’abord à Lyon puis à Paris.
Naturellement, la suite logique de ce parcours, c’est mon début de carrière dans le milieu de la mode, d’abord en tant que styliste, ensuite j’ai été responsable d’un studio de création. J’ai eu la chance de travailler dans une très bonne ambiance,  avec une équipe qui mettait l’accent sur l’ouverture culturelle et  « l’équilibre » du produit, entre forte créativité et adéquation avec le marché correspondant. Aujourd’hui je me consacre davantage à la photo sans perdre de vue le design mode.

Tu n’es pas photographe de formation, quel est ton rapport à l’image en général ? Pourquoi le choix de vouloir présenter des photos à l’état brut ?

J’aime utiliser la photographie comme moyen de sauvegarder un instant. Je ne suis pas dans la technique photographique, je favorise un travail de l’instant et de l’œil en amont, avant le déclenchement concret de la photo. Je ne shoot jamais plusieurs fois la même scène, comme je ne les retouche pas avec des logiciels.
C’est pourtant grâce à ces outils de retouche informatique que je travaille au quotidien en tant que designer mode mais, jamais en tant que photographe.
Les photographies sont donc telles que je les ai vues au moment de la prise de vue. Il faut laisser une forte part au doute jusqu’à l’excitation des développements encore hasardeux.
Les photos sont une base de travail, j’ai besoin de les savoir naturelles, justes.

Explique-nous l’intention de départ pour ce projet intitulé « Sorry I’m not sorry ».

Sorry I’m Not Sorry, découle d’une envie de regrouper des images, textes, musiques, sur un seul support, faire une banque de données pratique à consulter. À la base très personnelle, la page web est devenue un moyen de classer naturellement des images en les associant, pour finalement devenir un blog de perception des tendances et envies.
soimnotsorry.tumblr.com

Quel est le matériel que tu utilises pour tes photos ? Aucune d’entre elles n’est retouchée grâce à un logiciel ?

Aujourd’hui je shoot avec un MINOX 35 GT, déniché dans une ancienne boutique de Budapest.
Petit, pratique et surtout sans prétention technique je l’ai constamment avec moi. Parfois couleurs, parfois N/B.
Uniquement et depuis toujours en argentique, de temps en temps j’aime utiliser le Konica C35 ou le Nikon anciennement à mon père.
Ce que j’aime c’est le moment, sans artifices, sans transformation. Je ne corrige, ni arrange aucun cliché. Si certains plaisent suffisamment pour être accrochés chez vous, c’est cool.

Quel(s) rapprochement(s) fais-tu entre l’œil et l’objectif de l’appareil ?

C’est une identité complémentaire, un prolongement de l’œil, simple, pratique mais efficace.
C’est le côté puriste, l’essence du lien instantané œil/photo qui me séduit, la retranscription d’un moment brut et sans filtre.

Dans ce projet, où tu confrontes 2 images pour en proposer une nouvelle, pour susciter toutes sortes de rapprochements chez celui qui regarde (mais qui ne verra rien peut-être d’ailleurs), le résultat n’est pas ce qui t’intéresse semble-t-il. Tu préfères la démarche ou le résultat, pourquoi ?

C’est l’association des deux qui rendent le projet intéressant. Dans un premier temps la démarche créative se fait autour des clichés cumulés et triés. Je fais machinalement des micro-thèmes, qui se croisent pour en créer d’autres. C’est la partie la plus excitante pour moi. Trouver un sens évident ou absurde à des photographies groupées. Une photo seule montre une scène, deux réunies racontent une histoire et amènent une piste fondamentalement différente.
Les parallèles photographiques peuvent être évidents graphiquement, ou carrément tordus intellectuellement. Je ne mets pas de barrières, la source peut être une anecdote de vie très personnelle comme un fait de conscience collective qui va donc forcement toucher plus de spectateurs.
Le résultat est un cumul de deux clichés minimum, une confrontation interchangeable et sans limites.
Les mises en pages sont simples et évidentes comme une photo face à son homonyme, ou dans #LAND deux photos côte à côte décalées pour obtenir un seul et unique horizon.
C’est en cela que le résultat plastique est moins important que la démarche de recherche d’histoire.
Enfin la partie tout aussi intéressante est l’analyse que font les spectateurs, leur perception. Certains vont voir la même anecdote que moi, certains vont instantanément ressentir une autre histoire souvent plus personnelle et d’autres ne vont faire aucun parallèle, restant insensibles face à ces associations. Il y a autant de réactions possibles que de spectateurs, et face à une même confrontation d’images, les réactions peuvent être très différentes en fonction des gens, de leur histoire personnelle, de leur sensibilité.
Si les spectateurs comprenaient la totalité, je veux dire s’ils « voyaient » la même chose que l’artiste, ce serait effrayant. Il n’y aurait pas de singularité et d’histoire propre à chacun.

Tes rapprochements sont des associations d’images comme autant d’anecdotes possibles, pourquoi n’avoir pas accompagné tes photos de textes ?

Je veux laisser travailler l’imagination du spectateur, ne pas le prendre par la main pour l’inciter à penser, le laisser libre de voir ou de ne rien voir.
Ce qui m’intéresse c’est d’aller chercher chez les personnes la spontanéité, l’excitation de l’intellect qui m’anime en début de processus créatif. J’espère susciter des réactions particulières et différentes pour chaque personne et pourquoi pas même des façons de réagir différentes à chaque visualisation de la même association. Car les moments sont uniques et conditionnent notre façon de réagir aux choses : c’est presque une approche sociologique !

Pourquoi les légendes ou titres de tes diptyques photographiques ne se trouvent qu’à la fin des livrets ?

Pour les plus curieux, une annexe est proposée en fin de livre, mais sans numérotation de pages, encore un moyen de laisser le spectateur choisir.
C’est comme un texte de présentation, une déclaration d’intention comme on peut en lire au début d’une exposition, certains le lisent d’autres non.

Tes photos « en couple » sont réparties et regroupées en 3 livrets: « Entre-vue », « Land » et « Collection ». Quel est ton préféré ? Pourquoi ?

Aucun / Tous, j’ai des rapprochements favoris dans chacun des trois livres. Avec le temps je me suis rendu compte que je prenais inconsciemment les mêmes types de photographies (circonstance, lumière, graphique, personnage …)  J’ai donc pu constituer des regroupements, un classement en catégories comme des familles dans lesquelles je peux venir piocher. Pour cette première édition de Sorry I’m Not Sorry, je suis partie sur trois éditions. J’ai travaillé dans un premier temps le#1 puis les #2 et #3 en parallèle, sans favori, j’ai avancé confrontation après confrontation. Il n’y a pas de meilleur, ni de dernier de classe.
Malgré tout, ENTRE-VUE, numéro #1 représente la naissance du projet, sans être le favori, ça lui donne tout de même une place particulière, l’histoire du projet, c’est sentimental presque !

Quelle place accordes-tu à la liberté dans ton travail ? À deux niveaux: dans ta démarche de composition et dans la réception de ton travail (la position du spectateur).

Totale.
Je ne me mets pas de barrières en terme de conception. C’est pour cela que les trois volets sont différents dans la mise en page et dans les regroupements (le fond et la forme). Certains sont plus contemporains, d’autres plus conceptuels ou classiques. Il y a une esthétique similaire pour les trois livres – format, typographie – c’est une première édition de 3 volets, je voulais une cohérence dans le produit.
Totale.
Pour le spectateur, c’est là où j’espère le plus de spontanéité dans les réactions. J’aimerais que certains soient touchés, gênés, ou ne ressentent rien. C’est là que l’observateur va marquer son individualité.
Je serais très déstabilisée si chaque personne trouvait immédiatement l’histoire telle que je l’ai pensée au moment de sa création.  Au cas où j’ai déjà testé un peu autour de moi, j’ai eu des retours variés, ça me rassure.

Quel est selon toi le rapprochement le plus insolite ou le plus incongru parmi tes clichés ?

Pour moi, le plus marrant c’est la compo 6 du livre 1.
C’est d’un côté, sous la jupe de Marilyn à Palm Springs, sa culotte en gros plan et de l’autre un chameau ruminant, à vous de juger ! Ou encore compo 8, un face-à-face, tour Eiffel (prise de Las Vegas) et la statue de la Liberté (prise à Paris).

Où pouvons-nous trouver les livrets « Sorry I’m not sorry », maintenant que l’expo chez LO/A galerie à Paris est terminée ?

Chez LO/A galerie d’art et librairie  thématique à Paris au 17 rue Notre-Dame de Nazareth/ 75003.
J’ai pris possession des lieux début Mars pour une semaine avec une installation plastique et vidéo crée spécialement pour l’exposition. Vous pouvez aussi les retrouver sur leur eshop : shop.libraryofarts.com
Je suis déjà sold out sur des tirages, mais je propose des éditions sur demande directement sur le site de Sorry I’m not sorry : sorryimnotsorry.fr
Vous y retrouverez aussi les livres, ainsi que les photos de l’installation à Paris.

Quels sont tes projets à venir ?

Je vais travailler toujours autour des associations, mais étendre l’idée à la vidéo. J’aimerais aussi faire voyager Sorry I’m not sorry, exposer dans d’autres lieux et réfléchir à des installations spécifiques.

Quel est ton « rêve artistique » le plus fou ?

J’ai toujours rêvé d’attraper la balle de base ball en home run, ce n’est pas forcément artistique mais ça pourrait le devenir. Sinon j’aimerais collaborer avec des artistes que j’admire comme Maurizio Cattelan, Wolfgang Tillmans et tant d’autres sur différents types de projets, supports.

Toi qui aimes les histoires, as-tu un livre « coup de cœur » que tu conseillerais ? Fais-nous quelques commentaires sur ton choix !

Un livre qui m’a beaucoup troublée, c’est Éloge de l’ombre par le très touchant écrivain Junichiro Tanizaki. Une œuvre remplie de sensibilité entre le monde traditionnel et le monde moderne japonais. Il pose des questions sur ce qu’est le beau, pour qui et par quels biais.
Cet essai m’a ouvert les yeux sur l’esthétique dictée par les traditions occidentales. On se laisse surprendre à discerner ce que peut être l’essence du beau, là où l’on ne l’aurait jamais compris, ni même imaginé.

sorryimnotsorry.fr
shop.libraryofarts.com


Propos recueillis par Virginie Jux

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