Annemie Verbeke

Mode - 22 septembre 2016

Sobriété anti-conformiste

Annemie Verbeke, styliste belge, a lancé sa marque en 1986. Inspirée, passionnée et autodidacte, elle a suivi un parcours singulier et hors du commun marqué par la maille et la couleur. Ses créations, détachées de la mode, se distinguent par leur élégance chic et audacieuse dont l’identité forte échappe aux clichés et autres règles. De l’aventure humaine à l’expérience tactile, le pas est vite franchi.

Ses collections, allusions poétiques ou engagées et dévoilées par leur titres sont signées de leurs différences. La dernière, RECREATION, dédiée à la philosophe Martha Nussbaum nous raconte et expérimente le quotidien des femmes tout en questionnant les façons de s’extraire d’un destin souvent assujetti au carcan du patriarcat.

Quel est votre parcours ? Comment devient-on styliste ?

C’est la passion qui m’a guidée, atypique et autodidacte dans la mode, j’ai très vite su me distinguer en me spécialisant dans la maille dans les années ‘70. Le reste est venu en me construisant toute seule, en ’88 et ’89, ce qui restait des 6 d’ANVERS m’ont choisie pour exposer avec eux à PARIS, j’ai ensuite arrêté ma propre collection et me suis engagée dans des contrats internationaux avec deux spécialisations : couleurs et maille, tout en étant capable de consacrer du temps à mes deux enfants. En ’98, nous avons relancé notre marque et entre-temps créé 19 collections et je n’ai jamais joué le jeu…

On devient styliste parce que c’est incontournable, inévitable, je n’ai aucun rapport rationnel avec ce métier, c’est donc une passion, mais ne sous-estimons pas le paradoxe qui réside en dessous de ce qui est pragmatique : la construction d’une collection, l’écoute, la capacité de motiver et collaborer avec d’autres, les prix cohérents, le bon emplacement pour la boutique, c’est une véritable aventure humaine avant tout !

Quelles sont vos influences ?

Essentiellement culturelles : cérébrales et physiques, j’ai besoin des trois pour être créative, mais parfois l’un l’emporte sur l’autre, ce qui amène des collections dissemblables mais quand même connectées par un fil rouge qui est continu et dans lequel on me reconnaît.

Qui est la femme Annemie Verbeke ?

D’abord une ANTI-CONFORMISTE, celle qui échappe au clichés, aux règles, qui n’a pas peur des pieds de nez, qui veut se distinguer par une certaine forme d’élégance, pas une élégance du passé mais une élégance à la fois sobre, parfois animée, qui ne saute certainement pas aux yeux et qui se découvre de plus en plus avec le temps qui passe…

Comment choisissez-vous les titres de vos collections ?

Je lis beaucoup par périodes, et j’adore les titres qui dévoilent un petit peu plus sur la collection, un clin d’œil jamais gratuit…

Pourriez-vous nous parler du titre RECREATION et nous présenter la collection ?

RECREATION vient de la philosophe MARTHA NUSSBAUM à qui je dédie cette collection, elle nous parle dans son livre CAPABILITIES, de la capacité de détente qu’il faudrait cultiver dans notre vie quotidienne ainsi que de la difficulté qu’ont les femmes à échapper à leur destin souvent asservi : c’est clair que c’est un discours de féministe, mais elle donne des solutions et des exemples abondants ; elle voyage et analyse, motive, théorise…

Comment débutez-vous la création d’une collection ?

Je commence toujours en écrivant un petit texte avec des désirs forts, des silhouettes esquissées, des époques de femmes dont les silhouettes me connectent le mieux avec le futur, ensuite, je commence des ambiances de couleurs qui peuvent venir de n’importe où. Des artistes souvent également, je choisis une femme artiste, écrivain ou femme engagée, je fais des moodboards assez tôt, pour les laisser mûrir et voir si cela tient la route, je modifie aussi, ensuite, j’achète les tissus et joins les coloris et matières de maille, je change quelquefois avec le temps qui passe, et vérifie si tout est cohérent, sinon je jette au panier et recommence, cela arrive aussi. Il faut être mobile et ne pas rester coincé quand cela n’est pas assez fort !

Existe-t-il, dans vos collections des récurrences d’une saison à l’autre comme une signature Annemie Verbeke ?

Si je n’avais pas cela , je n’existerais déjà plus depuis longtemps, cela me semble une nécessité absolue ! Certaines mailles sont des incontournables, et les clientes les reconnaissent très vite, aussi, en tissu j’ai mes ventes assurées sur certaines pièces, souvent des robes et jupes plissées que je fais depuis toujours, certains pantalons, mais les robes sont souvent mes favorites : j’y mets tout mon coeur, mon cerveau et mon travail…

Pour vous, que représente le plissé ? A-t-il une symbolique particulière ?

Je trouve souvent le plissé très intéressant par son rythme et sa matière vibrante, dans les collections commerciales je les trouve souvent trop mécaniques, j’aime quand il est moins mécanique et texturé, par des smocks à la main par exemple, qui est un plissé placé. J’adore le pantalon à plissés Watteau que j’ai fait pour cet hiver, avec la ceinture rayé, un côté sport décalé, il n’y a pas de symbolique non, cependant j’ai un côté très pragmatique, c’est super pratique et sensuel à porter, le plissage est permanent, toutefois il faut le chérir, et ne pas le mettre dans la machine, le lavage à la main est le plus indiqué, il faut un peu d’amour dans tout cela !

Quel est votre regard sur la mode aujourd’hui ?

J’ai toujours eu une attitude de distance par rapport à la mode, je ne changerai plus à mon âge, mais je serais tentée de dire que toutes les époques sont intéressantes, et je sens que la mutation est là et qu’une rupture est imminente, comme on l’a connu dans les années ‘80.

Avec qui aimeriez-vous collaborer ?

Aucune idée, laissons venir ….

Quelle est, selon vous la pire faute de goût en matière vestimentaire ?

Je trouve que cela est devenu terrible, il n’y a jamais eu autant de liberté et cependant c’est très contradictoire : selon les milieux il y a beaucoup de clichés dans lesquels les clientes sont prisonnières, et n’osent pas se distinguer. Je trouve très peu de gens bien habillés dans la rue, je suis consternée de voir des gens aussi mal habillés alors qu’ils sont dans la mode… c’est peut-être un signe que je suis trop décalée… quand c’est drôle, j’aime vraiment bien, c’est quand c’est mièvre, fade avec des vilaines matières que j’ai le plus de mal…

Quels sont vos projets à plus ou moins long terme ?

Je ne réfléchis plus sur le long terme, le court terme me va, c’est l’ici et le maintenant qui compte, cela prend toute une vie pour l’apprendre…

annemieverbeke.be

Image du haut : Annemie Verbeke AW2016 ©Tine Claerhout

Propos recueillis par CocoVonGollum

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