Guillaume Kidula

Culture - 14 décembre 2016

Schiev Success Story

 

Un festival multidisciplinaire, ouvert sur le monde et mettant à l’honneur une pop avant-gardiste chiadée, mixte et intergénérationnelle dans ta ville ? C’est le défi relevé par l’équipe du Schiev Festival, qui s’est tenu à Bruxelles en novembre dernier. Un festival urbain unique, et un grand succès de l’année artistique. Retour sur la dernière édition avec Guillaume Kidula, l’organisateur.

Du 11 au 13 novembre dernier s’est déroulé le Schiev Festival, au beursschouwburg, à Bruxelles. Selon les termes du festival, l’ambition était de « proposer une vision étendue de la musique dite “pop” avant-gardiste et de chercher à la rendre accessible à un public aussi large que possible ». Alors, première question, en forme de bilan : le défi est-il relevé pour l’édition 2016 ?

À dire vrai, on a l’impression que c’est une question qu’il faudrait poser au public plutôt qu’à nous. On n’est pas du genre à s’auto-congratuler ?

Après, en toute transparence, on a l’impression d’avoir présenté un line-up artistique varié où on espère que chacun a pu se retrouver, peut-être pas sur tout mais sur au moins partie de la programmation. On a parfois adopté un grand écart stylistique (pour faire vite, entre IVVVO et Raze de Soare on est sur des propositions presque radicalement différentes), mais on a l’impression que cela a marché.

Encore un élément de bilan : quelle fut la fréquentation de cette année ? Avez-vous un profil-type du festivalier Schiev ?

Du point de vue de la fréquentation, on aurait pu difficilement rêver mieux puisqu’on a été sold-out les deux premiers jours, et qu’un public conséquent s’est déplacé le dimanche. C’était moins évident l’année passée, donc on voit une vraie progression. On remercie les gens de nous avoir fait confiance.

En terme de public, on a été très gâté. Depuis la billetterie ou le bar, on a eu des retours de gens très polis, qui avaient envie de s’amuser, de découvrir des choses, de partager un moment, et pas des « consommateurs ». C’est hyper important pour nous de faire en sorte de créer une ambiance intime et conviviale, de faire que les gens passent un moment agréable, et le public est parti intégrant de ça.

On a trouvé aussi que le public était vraiment mixte et qu’on avait un mélange générationnel assez chouette, ce qu’on a essayé de provoquer avec la programmation. Voir les plus âgés lever un sourcil pendant le set de Kablam, où les plus jeunes être dans le recueillement total pendant le live de l’Ocelle Mare, ce sont des choses qui nous font plaisir. On essaie de provoquer la surprise, quand ça marche c’est assez magique.

Ce festival est plus qu’une suite de concerts. Vous y proposez des conférences, un marché aux vinyles et disques, et des rencontres. Pourquoi cette volonté de mélanger les ambiances et les découvertes ?

D’un certain côté, on a l’impression que chaque activité informe l’autre, lui donne une autre substance. C’est une chose de voir un artiste en live, une autre de comprendre en quoi son dispositif audiovisuel s’inscrit dans une réflexion (pour faire référence à nos conférences), une autre encore de se rendre compte qu’il est distribué discographiquement par un artisan qui plie des pochettes dans son salon après le boulot (pour faire référence à notre label market). Je pense qu’on essaie dans une certaine mesure de montrer l’écosystème autour d’une création.

Quelque part il y a aussi l’idée de faire de la « pop », ou de la « techno », appelons ça comme on veut, un sujet digne de réflexion. En ça on est beaucoup inspiré et admiratif de nos collègues français des Siestes électroniques qui réalisent la revue Audimat ainsi qu’un volet conférence durant leur festival, Futurism.

Comment fut effectuée la sélection des labels représentés sur le marché ?

Je crois que ce qu’on a essayé de faire à travers ce marché c’est de rendre un hommage à tous ces artisans qui dépensent leurs économies et leur temps libre pour nous permettre de découvrir de nouvelles choses. Pour nous les labels sont un maillon crucial de la chaîne, c’est l’interface directe entre les artistes et le public : évidemment un artiste peut s’autoproduire, peut être plus facilement encore qu’avant, mais un label te donne une légitimité et une visibilité qui est plus dure à trouver seul.

Personnellement, quand on cherche des nouvelles choses à écouter, on va vers les labels auquel on croit, dont on connaît le travail etc… Il y a une surabondance de musique et cette question du choix de quoi écouter devient cruciale. On peut bien sur faire confiance à l’algorithme d’une plateforme de streaming ou à la presse pour ça, mais les labels sont en prise plus directe avec ce qui se passe, et ils prennent plus de risques artistiques.

Quand il a fallu choisir qui on allait inviter, on a eu plusieurs critères : des structures belges, dans une acception large, à savoir avec des gens opérant en Belgique ; des structures « DIY », où chacun fait ça avec sa conviction et souvent son porte-monnaie perso, et enfin des structures chez qui on pioche des groupes de la programmation, passée, présente, ou future.

On a donc laissé de côté des plus grandes structures, même si certaines font aussi un boulot incroyable. On aimerait les inviter aussi, mais ce sera pour plus tard ?

Vous avez présenté, cette année, des artistes français, Norvégiens, Portugais, Roumains, Italiens, et j’en passe. L’idée était de présenter un panel de ce qui se fait de mieux en musique avant-gardiste, ou de proposer un événement fédérateur de toutes les influences électro-pop ?

Quelque part, ni l’un ni l’autre. On n’a pas la prétention de montrer ce qu’on fait de mieux, par contre on vous présente un choix, éminemment subjectif bien sur, de ce qu’on a aimé, de ce qui nous a touchés, récemment ou de manière plus ancienne.

Ce n’est clairement pas un panel fédérateur : l’idée de curation est super importante pour nous. On ne veut pas être un grand fourre tout. Si un artiste est dans le line up, c’est parce qu’on l’a choisi pour l’amour qu’on a pour son travail mais aussi pour sa capacité à rencontrer un public, à cet endroit, à ce moment, dans ce contexte.

Après, au vu du public du festival, on a l’impression d’avoir été fédérateur malgré notre intransigeance. On espère en tout cas ?

Vous accordez également une grande importance à la représentation, sur le Schiev, de la scène belge. Selon votre expérience de cette année, la création belge s’inscrit-elle dans la continuité des influences internationales, ou a-t-elle une identité singulière ?

À dire vrai, c’est un peu des deux. Pas mal des artistes qu’on a présentés sont inscrits dans des scènes bien délimitées à l’international. C’est le cas de SKY H1 (très active auprès de Bala Club par exemple), de Ssaliva (qui développe une myriade de projets de collaboration à l’étranger) ou de Front de Cadeaux (qui trouvent des affinités avec les Parisiens de 33RPM +8%).

Maintenant, on a quand même le sentiment qu’à chaque fois les artistes belges ont ce côté qui ne rentre pas dans les clous, ce petit twist très personnel, ce côté un peu schiev. Plus qu’une unité en terme de style, il y a une unité en terme d’approche, d’attitude et de nonchalance un peu. C’est notre ressenti, mais ça reste subjectif.

On passe backstage. Un souvenir particulièrement marquant, cette année, ou une anecdote à partager ?

Avant le festival nous avons fait un radioshow, le Focus Brolcast pour ne pas le nommer, et on s’est fait un peu chambrer, pendant et après le show, sur notre utilisation du mot « pop » pour décrire la musique qu’on présente. Mais pendant le festival, en toute fin d’un live post rave super frontal, IVVVO a diffusé un a cappella de Wonderwall d’Oasis à plein volume. Ça a beaucoup désarçonné une partie du public, mais on avoue que ça nous a fait beaucoup rire et qu’on a adoré ce côté « anti-climax » de fin de live. Le lendemain Kablam a aussi maltraité des standards pop, de Beyoncé à Michael Jackson, donc on a eu une sorte de continuité.

On est aussi très fier du concert de L’Ocelle Mare. C’est quelqu’un qui a une pratique presque purement acoustique, qui demande une vraie attention de la part du public, et on a eu une petite heure très magique. Il a joué à même le sol, avec tout le monde autour, et il a réussi à toucher des gens très différents.

Pour ce qui est d’une anecdote plus backstage, on a eu une situation assez cocasse. La conférence en présence de Romain Tardy (Est-on condamné à présenter des projets audio-visuels ?) est la suite de blagues et de discussions en interne sur le Vjing. Dans sa conférence, Romain a dit qu’il était passé à autre chose. Mais quand Peder Mannerfelt est arrivé pour sa balance de l’après-midi, on s’est rendu compte qu’on s’était mal compris par mail et qu’il avait besoin… d’un VJ. Romain a gentiment

accepté d’assurer ce rôle au pied levé : all hail to him.

Le Schiev fait partie de la plateforme Shape de l’UE, qui promeut l’innovation et l’art dans les domaines de la musique et de la création audiovisuelle. Comment cette collaboration a-t-elle vu le jour, et que vous apporte-t-elle dans une vision de mise en commun de l’expérience et des bonnes pratiques de promotion des arts ?

Sarah et Guillaume, deux membres de l’équipe, ont fait partie de festivals par le passé (Les Siestes électroniques et Cimatics), qui s’inscrivaient dans un réseau international de festivals, ICAS (International Cities of Advanced Sound). Lors de la création de schiev, nous avons eu la chance d’être accompagnés par le directeur de Cimatics, Nicolas Wierinck, qui nous a permis d’accéder à la plateforme SHAPE. On aimerait en profiter pour le remercier publiquement et lui redire à quel point c’est grâce à lui que le festival existe et à quel point on lui est reconnaissant.

D’un point de vue opérationnel, SHAPE nous apporte de la visibilité sur un grand nombre d’artistes qu’on ne pourrait pas découvrir autrement ou plus difficilement, comme Raze de Soare par exemple. Le fait qu’Europe Creative (via SHAPE) nous apporte un soutien financier nous permet aussi de prendre plus de risques en terme de programmation et d’inviter des artistes moins connus.

SHAPE nous permet aussi, et surtout d’essayer d’accroître la notoriété d’artistes auxquels on croit. Ça nous a permis d’envoyer Lawrence Le Doux se produire à Mutek au Canada cette année par exemple, ou de mettre Orphan Swords et Ignatz à l’avant sur une compilation de Wire.

Déjà l’heure de la planification de la prochaine édition ? Que prévoyez-vous d’améliorer, comment voulez-vous innover, si ce n’est pas encore trop tôt pour se projeter ?

C’est peut-être un peu tôt pour nous. On a tous des boulots et plein de choses à côté, donc on va devoir un peu se concentrer sur le reste. Ceci étant dit, on prévoit évidemment de recommencer l’année prochaine et d’affiner certaines choses. Notre label market pourrait si ne pas s’étendre, au moins donner l’occasion à une réflexion de fond, certains thèmes nous tiennent à cœur pour les conférences et on doit trouver les bons intervenants, et on a déjà plein d’idées en ce qui concerne les artistes à inviter l’an prochain. Mais c’est encore un secret !

schiev.com

Propos recueillis par Charles Shinaski

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