n°4 2016 Brussels / Monte-Carlo

Le geste et l’instant

À quelques secondes du coup d’envoi, les couleurs s’intensifient et les hymnes s’estompent dans une clameur chantée par des masses informes. Le coup strident de l’homme en noir, ce sifflement-là change la temporalité.

Commence alors la valse jouissive du cœur emballé, du plaisir instinctif et du désespoir sans conséquence. Reviennent en mémoire les instants figés, ceux où je me rêvais, dans un jardin familial, gardien de but de l’équipe locale, défiant les lois de la gravité pour aller boxer d’une petite main ferme un ballon frappé par mon frère. Les acteurs réels de ce cirque moderne ne sont, pour moi, que la réminiscence de ce mélange enfantin d’une complicité impérissable et d’une compétition acharnée. Leurs passes sont miennes. Leurs gestes exécutés à la perfection, fruits d’un stakhanovisme passionné, sont ceux dont mon cerveau m’avait doté dans l’imagination fertile d’un enfant ému par leur apparente simplicité.

Je regarde leur spectacle et j’ai huit ans. Je me rappelle les frappes incontrôlées qui finissaient leur course chez un voisin. L’escalade du mur et l’avancée à pas feutrés qui s’ensuivait pour ne pas éveiller les soupçons endormis d’un chien de garde vieillissant. La reprise en pieds de cette balle magique, défouloir de notre jeunesse insouciante. J’ai huit ans, et je vis dans l’instant.

Le geste et l’instant. Ainsi vont les mauvais enfants. Ceux de la balle et ceux du vent. En cela se rejoignent l’émotion du regardeur et l’intensité de l’acteur. L’affrontement débute ; j’attends les buts. Je regarde comme j’écris, pour résister à l’oubli. Je n’ai que faire des conclusions d’experts, des critiques d’après-spectacle. Ceux-là ne sont que la tentative déçue de revivre l’instant, de le prolonger. Le geste perd tout son intérêt quand on en connaît l’issue ; il est un passe-temps perdu.

L’art connaît aussi son essence dans le cheminement. N’avons-nous jamais

entendu : “ça, j’aurais pu le faire”, devant l’intensité sans fin d’un bleu de Klein? Le profane qui élude l’instant de l’art, la ferveur des émotions, est comme le bœuf rugissant sa compétence gestuelle supérieure, engraissé dans son fauteuil et imbibé de sa distance.

Seuls l’art et l’instant font sauter nos cœurs hors du temps.

Alors, oui. J’ai parfois cédé aux sirènes de la supposée supériorité. Je pensais ne pas les aimer, ces poussifs pousse-ballons gominés à la valeur marchande et à la syntaxe pourrie. Mais il est nécessaire de reconnaître l’art sans l’artiste, les colonnes sans Buren et la Vénus sans Milo. Il faut se rappeler que l’on cherche sans cesse à saisir l’instant, à savourer le geste en se souvenant, inconsciemment.

Les acteurs courent derrière leur sphère comme je cours après tout. Ils se heurtent, se chevauchent et trichent, notre reflet sur fond vert, comme celui qui permet les effets spéciaux au cinéma. Les effets spéciaux seront ceux qui nous mettent en scène à leur flanc, courant quand ils courent et pleurant comme ils échouent. Ils sont ce que j’aurais pu être, et ce que je crois, un peu, être.

Les minutes s’égrènent, le score évolue. On a gagné, ils ont perdu. Peu en importe l’issue. Ce qui me parle, ce qui me renvoie à moi, c’est le temps qui se fige et qui va trop vite, l’espoir qui s’y accroche fermement de ses griffes habiles, la parenthèse sur gazon de la vie hors du stade. Ce temps-là est l’inverse de l’angoissant défilement vers une fin certaine. Il est ce que nous cherchons tous, ce que les sages réussissent à apprivoiser. Le présent. Qu’importent les règlements.

Charles Shinaski

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n°3 2016 Brussels / Monte-Carlo / Paris

Plaidoyer pour du recul

Je n’aime pas les fables. 

À potron-minet, heure à laquelle les grésillons des oisillons fulminent en mes oreilles comme autant de bruissements annonciateurs d’un brusque fiasco de la lueur d’espoir qui, lecteur, réside dans mes yeux rieurs comme ledit gibier sous le cul de sa génitrice, ce matin, disais-je avant de me laisser libre cours sans tenir compte d’une intelligibilité dont on affirmera qu’elle est intuitive, c’est vrai, quoi, vous n’avez qu’à suivre, au point du jour, Mère est morte. Ça m’a calmé. Je l’ai remarqué à l’absence accablante de lucidité d’une intervention télévisée d’un de nos bureaucrates dopés au sondage, ceux-là même qu’on a tous cooptés par flemme révoltée. Peu importe quelle intervention. Certes elle souffrait, la vieille, bouffie de sa culture dépassée face aux « mon voisin est un con », à la catégorisation facile, face à la réalité démocratisée. Parce que c’est ça, le problème. C’est que tout le monde est un. Il est aujourd’hui de bon aloi de considérer que l’édification exhaustive d’une érudition circonstancielle, compilation niaise de faits prouvés par d’autres et de théories engagées par soi/dictées par autrui, est le ciment de l’indépendance intellectuelle. Plus on prétend savoir, plus on la ramène. Vague fumisterie de confiture de chiffres qu’on étale sur un toast rassis. Nous nous repaissons, pour certains depuis les temps immémoriaux de la renaissance lumineuse, de notre hégémonie culturelle ; nous nous enorgueillissons de notre excellence humaniste, de la justesse de nos valeurs et de la transcendance de notre éthique. Les pages suivantes de mes copains de la revue TenTen le prouveront : nous avons quand même un certain panache photographique, des écrivains racés et des poètes colossaux. Mais ce n’est pas ce qui crée la morosité de nos esprits, l’étroitesse de nos facultés. 

Alors, oui, Mère est morte. Celle qui nous donne à lorgner jalousement, génération nostalgique de toutes les époques inconnues, à nous complaire dans une allégeance toute feinte, celle, conceptuelle, qui fait hurler à la mort les fanfarons de stade, partisans sans prestige d’une écurie de pousse-ballon, Mère qui attribue des couleurs quand on ne supporte pas celle de son prochain. Mère Patrie. 

Ce ne sont pas les funestes va-t-en-guerre bricoleurs qui l’ont tuée. Les cons. Apprivoisés au mensonge historique, bercés par la vérité de peuples bombardés, armés d’une toute nouvelle importance, ces jeunes disciples d’un culte fourvoyé se sont fait sauter, parfois seuls, comme le miroir pitoyable de ce qu’ils ont toujours été.

Non, ce ne sont pas ces fétichistes se rêvant saints d’une guerre sale. Ceux-ci ne sont que des symptômes, grugés par des ratichons de pacotille, fantasmant de se tuer pour se croire combattants de leur médiocrité. Ce qui a tué Mère austère, précisément, c’est la croyance populaire en un peuple comme somme d’individus et l’accès insensé à une information instantanée. Ceci résulte en un axiome intéressant pour catégoriser une socialité en mutation : « Comme les autres, je suis le seul à penser ce que je pense, et je détiens la vérité supportée par un agrégat de preuves orientées ». 

Ne vous méprenez pas : je conchie la Patrie. Comme Devos, je préfère glisser sous mes draps que mourir sous le drapeau. J’estime simplement que ce qu’on lui fait déclamer, à cette Patrie surannée, n’est en aucun cas comparable à une conscience collective d’appartenance. Le patriote, lui qui crie au scandale comme une vierge effarouchée lorsqu’on envisage qu’il participe à l’accomplissement de ce qui fait de l’homme un humain et aide son prochain comme ses parents l’ont été, celui-là mérite de sécher sous le plombant soleil noir de son ânerie. Si Mère est morte, ce n’est pas dans la mesquinerie de la bouse marron qui lui tient lieu de substance grise. Non, Mère était un concept. Une valeur. Une chimère, en cette période de disette héroïque et de mythologie pop. 

Tout est affaire d’attention. Sans cesse tracassé par l’éventualité d’un rappel de facture à payer avant le début du mois d’après, obsédé par la reconduction tacite de mon contrat bancaire alors que j’avais bien spécifié que je voulais désormais avoir une carte de crédit avec la photo de mon chien, harcelé d’e-mails futiles prétendant exiger de l’homme connecté une disponibilité constante pour répondre à des interrogations vaines dictées par un banal bovin boursouflé de son importance, là, je trouve que le monde est con. Cependant, ce qui fait de moi l’être con dans le monde, ce sont, conjointement, la multiplicité des interactions numériques et le bouleversement des valeurs refuges d’une société ancestrale barbare vers l’étalon de mon obligation de ne pas faire comme mon voisin (ce con).

La valeur Mère Patrie est partie, reléguée malgré son omniprésence sémantique au rang d’excuse pour l’individualisme forcené dans un monde qui se perd. En représailles, j’ai décidé d’arrêter de me demander si j’étais de droite ou de gauche, adroit ou gauche, et de me dire que les cons vivent, le mal est banal et mon voisin, n’en parlons plus. Je lis des fables. 

Charles Shinaski


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n°hs 2015 Paris

Nous ne manquerons plus de courage

Il aura fallu les plus talentueux auteurs de science-fiction pour nous parler d’un monde de surveillance, de pensée unique, de culture globale, de pasteurisation à outrance. Et nous faire peur. Maintenant que nous y sommes, qu’allons-nous faire ? Allons-nous réagir ? Contre toute apparence, oui je le pense. Réagir du moins par la conscience. Et c’est déjà çà. Nous ne sommes plus dupes. Le suivisme et la recherche du spectaculaire des médias : on en a conscience. L’impuissance et la démagogie des politiques : on s’en rend compte. Le monopole mortifère et l’industrialisation de tout ce qui entoure notre mode de vie, alimentaire, vestimentaire, touristique : on le subit.

Nous ne demandons qu’à reprendre nos libertés de penser, d’aimer, de choisir face à la vision culturelle de la bonne pensée populaire qu’imposent les médias de masse et les institutions, où même la provocation y est orchestrée. Nous ne demandons qu’à reprendre nos libertés dans notre vision sociétale quand tout est fait d’interdits. Nous ne demandons qu’à reprendre nos libertés de manœuvre individuelles quand on nous vend le bonheur absolu dans la consommation à outrance et sans limites et qu’en retour de kick, on nous culpabilise sur les conséquences écologiques que cela provoque.
Bien entendu dans nos démocraties il n’est pas question de censure. La méthode est différente mais laisserait-on un Léo Ferré écrire un nouveau « Petite » ? :

« Ah ! Petite Ah ! Petite
Tu as le buste des outrages
Et moi je me prends à rêver
Pour ne pas fendre ton corsage (…)
Tu peux reprendre ton cerceau
Et t’en aller tout doucement (…)
Le jour où ça ne m’ira plus
Quand sous ta robe il n’y aura plus
Le code pénal »

Quel culot, non ? Quel culot Balthus, quel culot Hamilton… pourtant, ce ne sont que des poètes.
Dans un contexte de consensus, de paranoïa, de béatitude et d’autocensure, les paroles ou les actes minoritaires sont dérangeants car inhabituels. Ils sont pris dans le fracas de notre époque, dans notre instantanéité bavarde, sans laisser à leurs auteurs aucune chance. C’est par la dérision que l’on s’exprime pour éviter d’être “réactionnaire“ quand on n’est pas tout simplement “fasciste“. Cela fait bien longtemps que nous n’avions pas vécu tant de violence et d’intolérance intellectuelle.
On donne la parole aux conformistes mais on n’oublie surtout pas de libérer, de temps à autre, celle de quelques extravagants qui donneront du crédit à la liberté de penser.
Maurizio Cattelan, cet artiste italien qui a volontairement tiré sa révérence du milieu et qui s’auto-nommait le « bandit de l’art » avait commis son dernier acte en convoquant le monde institutionnel et médiatique qui l’avait toujours encensé sur une déchetterie à Palerme. Ce monde qui aime se faire fouetter avait trouvé cela sublime. Et lui, comme Godard dans « Adieu au Langage », a dit au revoir.

Faudra-t-il en arriver là, à cette satiété, à cette indigestion, au risque d’un radicalisme et de prises de position irréversibles ? Quand le consommable aura éradiqué tout contenu, on se rendra compte qu’il y a urgence à réagir. Il arrivera un moment où nous ne voudrons plus être informés comme on l’est aujourd’hui, gouvernés par des moralisateurs, culpabilisés dans nos moindres gestes citoyens. L’indépendance d’esprit dans laquelle nous a plongés la connexion mondiale, les réseaux et l’accès à un certain savoir nous poussent forcément à réagir contre l’acharnement d’une lobotomisation intellectuelle et d’un consensus moral qui tue à petit feu notre identité humaine.
Il y a une urgence à démêler le paradoxe inextricable dans lequel nous nous sommes enfermés : reprocher sans cesse aux citoyens d’une société de vivre la société qu’ils ont créée. On leur fait croire qu’au nom du collectif, leurs libertés individuelles se limitent. Mais à quoi sert de bannir l’automobile si c’est pour les engager à prendre des avions lowcost pour l’autre bout du monde ? À quoi sert de réglementer à tout va quand la société est figée ? À quoi sert de jouer sur leur émotion et leur compassion dans un moment de drame humanitaire quand par ailleurs aucune vision politique de société n’est menée ? Quand on aura terminé de répandre la peur et la culpabilité, on se regardera face au vide de ce que l’on a obtenu…
Alors dans ce chaos contemporain, où se déroulent des enjeux humanitaires, écologiques et politiques d’importance et pour retrouver notre bon sens, guidé par une pensée et une action autonome, nous ne manquerons plus de courage.

Caroline Gaudriault est écrivain et anime le blog d’opinions zigzag-blog.com.


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n°2 2015 Brussels

Nous ne manquerons plus de courage

Il aura fallu les plus talentueux auteurs de science-fiction pour nous parler d’un monde de surveillance, de pensée unique, de culture globale, de pasteurisation à outrance, et nous faire peur. Maintenant que nous y sommes, qu’allons-nous faire ? Allons-nous réagir ? Contre toute apparence, oui je le pense. Réagir du moins par la conscience. Et c’est déjà çà. Nous ne sommes plus dupes. Le suivisme et la recherche du spectaculaire des médias : on en a conscience. L’impuissance et la démagogie des politiques : on s’en rend compte. Le monopole guerrier et l’industrialisation de fait de tout ce qui entoure notre mode de vie, alimentaire, vestimentaire, touristique : on le subit.

Quelle liberté nous laisse-t-on aujourd’hui dans notre vision culturelle quand les médias de masse, les institutions ou autres ministères de la culture ont pour seul courage de ne parler que de ce qui est déjà surmédiatisé ; quelle liberté dans notre vision sociétale quand tout est fait d’interdits ; quelle marge de manœuvre individuelle quand on nous vend le bonheur absolu dans la consommation à outrance et qu’on nous culpabilise sur les conséquences écologiques que cela provoque ?

Bien entendu dans nos démocraties il n’est pas question de censure. La méthode est différente mais pas moins autoritaire. On donne la parole aux mêmes et on libère de temps à autre celle de quelques-uns pour légitimer la liberté de penser. Mais dans un contexte de consensus ambiant, voire d’autocensure, ces paroles minoritaires peuvent paraître dérangeantes car inhabituelles. Elles arrivent sans que leurs auteurs n’aient la possibilité de développer la pensée conjointe et aussitôt, les médias et les politiques qui se prêtent désormais au jeu, en reprennent certains mots décontextualisés pour les tourner en dérision. Ils sont alors “réactionnaires“ quand ils ne sont pas tout simplement “fascistes“. Cela fait bien longtemps que nous n’avions pas vécu tant de violence et d’intolérance intellectuelle.

Avec Gérard Rancinan, il nous semble parfois que dans ce binôme artistique et intellectuel que nous formons, penser librement c’est penser à contre-courant. Ce n’est pas que nous manquions de tribunes libres, car les œuvres de Rancinan et mes livres trouvent leur place sans limites dans les musées ou les bibliothèques, sur des affichages sauvages dans la rue ou bien dans des magazines indépendants et créatifs comme l’est TenTen. Nous sommes aimés et gâtés. Mais dans ce contexte malsainement moralisateur, nous aimons regarder les choses de biais.  Et s’il faut pour cela s’entendre adjoindre à notre vision du monde des mots comme pessimisme, dramatique ou réactionnaire, alors cela provoque en nous un effet de motivation supplémentaire ! Notre résilience est dans le regard éveillé que nous portons avec obstination sur les métamorphoses naturelles, nécessaires mais parfois radicales de notre société. Nous souhaitons juste ne pas nous faire emporter par le courant violent et bien-pensant. Nous sommes complètement modernes. Nous sommes entièrement dans l’époque qui se joue. Nous sommes des acteurs on ne peut plus actifs et enjoués. Mais nous ne sommes dupes de rien.

Il y a une urgence à réagir, mais en toute conscience. Il arrivera un moment où nous ne voudrons plus être informés comme on l’est aujourd’hui, gouvernés par des donneurs de leçons, culpabilisés dans nos moindres gestes citoyens. L’indépendance d’esprit dans laquelle nous a plongés la connexion mondiale, les réseaux et l’accès à un certain savoir nous poussent forcément à réagir contre l’acharnement d’une lobotomisation intellectuelle et d’un consensus moral qui tue à petit feu notre identité humaine.

Il y a une urgence à démêler le paradoxe inextricable dans lequel nous nous sommes enfermés : reprocher sans cesse aux citoyens d’une société de vivre la société qu’ils ont créée. On leur fait croire qu’au nom du collectif, leurs libertés individuelles se limitent. Mais à quoi sert de bannir l’automobile si c’est pour les engager à prendre des avions lowcoast pour l’autre bout du monde ? À quoi sert de réglementer à tout va quand la société est figée ? À quoi sert de jouer sur leur émotion et leur compassion dans un moment de drame humanitaire quand par ailleurs aucune vision politique de société n’est menée ? Quand on aura terminé de répandre la peur et la culpabilité, on se regardera face au vide de ce que l’on a obtenu…

Alors dans ce chaos contemporain, où se déroulent des enjeux humanitaires, écologiques et politiques d’importance et pour retrouver notre bon sens, guidé par une pensée et une action autonome, nous ne manquerons plus de courage.

Caroline Gaudriault est écrivain et anime le blog d’opinions.

~ zigzag-blog.com
~ caroline@gaudriault.com


Édito par Caroline Gaudriault
Cover & ex-libris par Gérard Rancinan

Remerciements : filigranes.com

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n°1 2015 Brussels

Passage du milieu

Fallait pas. Partir. Venir. Essayer. Oser en rêver. Pas pour tout le monde, la chance, l’ambition d’en avoir une, comme ça, comme nous. Pensaient quoi, qu’il n’y avait qu’à, qu’il suffisait de, pensaient à rien, ont seulement cru. En nous. L’habitude, sans doute ou alors, par défaut. Et puis après, tant qu’on y est, leur faut quoi, ça a besoin de tout, à bouffer, à dormir, à bosser. Travailler, qu’ils disent, pour envoyer leurs gains au pays, en faire venir d’autres, y’en a toujours d’autres, débarquent en meutes, sont pas près de s’éteindre, font que ça, là-bas, des petits et puis qui grandissent, et puis qui veulent partir, venir, essayer, oser en rêver.

On veut pas. Comprennent pas ça, qu’on veut pas être chez eux si chez eux, c’est chez nous. Pas possible. Mauvaise équation, en éliminer l’inconnue avant qu’elle soit dans nos lits, sur nos routes, à s’étendre, à ne douter de rien, et que c’est bien normal, et qu’on y a droit. Si encore ils disparaissaient dans le décor mais non. La pudeur, connaît pas.
Faut en plus qu’on les voie. Limite fiers, qu’ils sont, pas un merci, pas de raison de la mettre en veilleuse, le bruit et les odeurs comme si rien n’avait changé, qu’ici et là-bas, c’était la même décharge. À dire que c’est de notre faute s’ils sont là, que c’est bien fait pour notre gueule, qu’on avait qu’à pas, les colonies, le pillage, le bordel chez eux apportés par nos soins, etc. À espérer qu’on va chialer, y mettre les moyens, les femmes et les enfants d’abord, pointés comme des flingues dans notre dos.

Paraît qu’on devrait demander pardon, jamais assez, ramper à genoux, effacer leurs dettes avec notre sang. Et c’est pas tout. Faut qu’on rende des comptes, sur l’élémentaire, sur l’évidence même, à savoir qu’on a un cœur, pas plus cruel qu’un autre, pas moins grand non plus. Juste rempli, plus de place pour de nouveaux abordages, on a donné, plus que notre part, adieu et bon vent. Et ça continue, ça ne s’arrête jamais, expliquer, êtres patients, polis, faire comprendre. Nos valeurs. Des pauvres, on en a déjà trop, des à nous, des d’ici.
Pas dans nos principes de leur en imposer des plus pauvres qu’eux, de la concurrence déloyale bonne uniquement à fausser leur marché. Les temps sont ce qu’ils sont, durs pour chacun. On leur apprend quoi chez eux, comme si tout ça, tout ce qu’on a, tout ce qu’ils veulent, on ne s’était pas battus pour et même qu’on se bat encore et qu’on continuera, contre eux s’il le faut. N’ont qu’à faire la même chose dans leur pays, y mettre de l’ordre. Payer de leur personne, en sacrifier des bouts.

Fallait pas. Tout quitter. Se dire que merde. Pendre le risque. Monter sur le bateau, descendre dans ses cales. Pour l’aventure, la dernière. Quand même, en dépit de, malgré que, la chance reste une option raisonnable, qu’ils ont pensé. Contre la chance, son hypothèse et le calcul de sa vraisemblance, rien à faire. Y’en aura toujours pour y croire, on a beau leur dire, dans leur tête, une étoile qui ne s’éteint pas. C’est humain qu’ils disent, une seule vie à vivre, la meilleure possible pour tout le monde, pour eux aussi. Veulent pas envisager, croient tout savoir. Fallait leur dire comment, les supplier, les payer, on n’est plus à ça près, tant qu’à faire. Cette année, toutes les deux heures, en traversant la mer, y’en a un qui se noie et qui meurt. C’est pas rien, c’est du sérieux, des statistiques. Suffit pas de vouloir, elle se mérite, l’autre rive, notre terre, faut faire ses preuves au lieu de tabler sur le bon vouloir de l’équipage.
Après, faudra pas venir se plaindre, dire qu’on ne savait pas et que si on avait su, leur racontent quoi, ceux qui sont arrivés avant eux. Leur racontent pas le secret du passage du milieu, que la marchandise qui le traverse perd toute valeur une fois son voyage payé. Alors à chaque fois, la même histoire. Sont prêts à tout et on ne devrait pas s’en inquiéter, trouver ça bien, saluer l’effort, tant qu’à faire, applaudir l’audace.

Quitter leurs montagnes, leurs guerres, leurs drames, y’a rien qui les arrête, affronter le désert, le froid, les passeurs, la mer, ça paie des fortunes en dollars, ça part à pied, ça s’entasse par grappes sur des pickups, des semaines durant, puis ça prend les bateaux par centaines. Sur leurs ponts, enfermés dans leurs cales, nos boîtes de Pandore, leurs cercueils, empilés, hommes, femmes, enfants et nouveau-nés, à en étouffer, à se chier dessus, à dégueuler leur pain moisi. Ils arrivent, le croient du moins, une question d’heures, tenir encore, pas avoir peur, pas penser aux vagues hautes et froides, à l’éventualité d’être mangés par elles. La voient déjà, leur terre promise, en guettent le rivage, imaginent ce qu’il y a derrière, l’avenir, les villes, un trou à s’y creuser et une vie à y inventer.

N’ont pas voulu y croire, à la vision des corps au fond de l’eau, à leurs corps sans noms ni tombes, sans baiser ni adieu, qui saura au pays, le passage du milieu et son prix, les morts et les vivants, vous morts et nous vivants, à ne pas vouloir, à le faire quand même, contre toute attente.

Pleurer pour vous.

 

Edito par Aïko Solovkine
Cover & ex-libris par Paul Kos

Remerciements : filigranes.com

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n°0 2015

“La culture, c’est ce qui demeure en l’homme, lorsqu’il a tout oublié ?”

Dans un contexte interconnecté où une majorité de plus en plus grande se considère comme citoyen du monde pour ne plus voir seulement midi à sa porte. Soit. Le monde est vaste et les esprits souvent trop étriqués, alors voyons Grand !

Quand l’actualité à l’échelle mondiale, l’information dont on ne peut se départir, à moins de gros efforts, font peur, affolent les esprits, attisent les tensions… que reste-t-il pour s’évader ?

La Culture et l’Art. Dans leurs acceptations au sens large. Une maxime, dont l’appartenance divise, rappelle que « La culture, c’est ce qui demeure en l’homme, lorsqu’il a tout oublié », cette pensée est certainement celle d’un journaliste et homme de lettres, Émile Henriot.

La culture brasse dans tous les coins, ressasse, dérange mais elle rend libre. Libre de penser, de s’intéresser, elle invite à la curiosité permanente. Elle rassemble en même temps qu’elle disperse, brouille les repères en même temps qu’elle en donne. L’histoire prouve qu’une nation qui perd tout, après un conflit, une catastrophe naturelle, une attaque terroriste ou toute autre forme d’atteinte à sa liberté se raccroche toujours à sa culture, à son art. Espérant ainsi retrouver une identité, l’appartenance à un groupe, à un tout, qui partage des valeurs, retrouver le Beau quand tout est laid autour de soi.

La culture fabrique des liens, relie les savoirs, les gens et les expériences. Elle répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur terre. Elle console quand le reste attriste. Elle peut faire rire franchement. En tout cas, elle questionne. L’homme en son temps…

Sans prétentions véritables, sinon celle de susciter l’intérêt en élargissant l’horizon, TenTen veut nourrir l’imagination, faire sourire et réfléchir en traitant de sujets divers et variés, liés d’une façon ou d’une autre à la culture, à l’art de vivre, à l’art sous toutes ses formes.
Il en restera bien quelque chose de toute façon ! Un peu de culture et de plaisir à découvrir des projets jubilatoires, une fois que tout est oublié. Maintenant que « Tout est pardonné » !


Edito par Virginie Jux

Cover & ex-libris par Richard Jackson

Citation Émile Henriot

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