Espèces

Mode - 7 octobre 2015

Précieuse ossature

Espèces est un duo belge composé de Marie Artamonoff et Sébastien Lacomblez.
À partir des ossements, ils dissèquent ce qu’il y a de plus intime et de presque secret dans la nature des choses, de la vie. Tout en délicatesse, ils magnifient la complexité des os, édifices de l’organisme, sans altérer leur mystère.
Par une réaction alchimique entre la peau et le métal, Espèces questionne la vie et la mort. Les ossements devenus précieux prolongent l’identité dans son devenir temporel. Le bijou se charge alors de la symbolique de l’immortalité.

Comment est née Espèces ?

Nous sommes parti d’un crâne de chat offert lors de l’anniversaire de Sébastien.  Un premier collier fut créé et Espèces est né. Il s’agit actuellement d’une de nos pièces phares, d’un permanent.

Pourquoi le nom Espèces ? Est-ce un lien, une intersection avec la zoologie ?

Tout à fait. La notion d’Espèces, même si son inventeur et ses intentions sont plus que suspects à nos yeux*, est un des piliers des sciences du vivant. Par ailleurs le nom est court et facile à retenir. C’est important pour une marque.

* Karl Von Linné se croyait investi d’une mission divine. Il devait nommer, rendre intelligible l’œuvre de Dieu, La Création. D’ailleurs ça montre à quel point la science moderne est imprégnée par des paradigmes anciens. À titre d’exemple le discours dominant sur la conservation des espèces semble tirer ses origines dans le mythe de l’arche de Noé. On veut tout sauver au lieu de s’intéresser aux dynamiques importantes, à la diversité génétique au sein des espèces et en particulier des variétés créées par l’homme (qui sont largement déconsidérées alors qu’elles représentent un patrimoine important). Bref, si on veut tout sauver dans le sauvage, y compris des espèces mineures et condamnées telles que les ours polaires, c’est bien parce que, au fond, on ne veut pas abîmer la formidable création du tout-puissant. Malgré son nom, Espèces est une marque athée.

Vous êtes un duo, quel est le rôle de chacun ?

Notre duo conçoit. Nous nous rendons souvent dans des musées de sciences naturelles, des zoos, des réserves, des bourses et des foires de tous genres. Nous puisons notre inspiration dans ce qui nous entoure.
La réalisation, concrétisation et fabrication des bijoux sont la part de travail spécifique à Marie. Le graphisme et les logiques processuelles – développées pour notre ligne de foulards et de tissus expérimentaux – proviennent de Sébastien.
Nous travaillons également ensemble sur tout ce qui concerne l’image de la marque.
Nous travaillons en partenariat avec d’autres artistes dont la photographe Laetitia Bica (laetitiabica.be)
« Quant aux images des catalogues et des campagnes Espèces signées Laetitia Bica, leur complice, Marie et Sébastien précisent que cette rencontre sonnait comme une évidence : d’emblée, nous avons trouvé du répondant dans son travail visuel.  Son regard ne fait qu’enrichir notre univers. Si nous ne lui faisions pas entièrement confiance, inutile de vous dire que Marie et moi n’aurions pas attendu 4 heures dans la boue qu’elle obtienne la lumière qu’elle souhaitait pour notre portrait… (il rit). » Ce qui est certain, c’est que cette confiance, leur va plutôt bien au teint. Et que ce fameux bain de boue n’y est probablement pas pour rien. » extrait d’un article de Marie Honnay.

Quelles sont vos matières de prédilection ? Comment les choisissez-vous ?

Jusqu’à présent nous avons principalement travaillé l’argent, ensuite le bronze. Depuis peu nous travaillons l’or. Ces matières sont appropriées au moulage, la technique que nous utilisons pour les ossements, exosquelettes ou minéraux.
Depuis peu, nous nous intéressons également aux motifs avec notre projet Conus textile, inspiré par un coquillage dont les dessins sont proches de tracés obtenus par des procédés informatiques (automates cellulaires). Sur cette base, nous avons développé notre propre logiciel permettant de générer des patterns à l’infini. Ceci nous a donc amené à nous intéresser au tissu et à l’imprimé même si le corps de notre activité reste le bijou.

Quel est le concept, la réflexion globale ?

Nous travaillons principalement à la destruction, au dépassement si vous préférez, de la dichotomie opposant la nature à la culture. Comme Monod l’évoque dans son ouvrage Le Hasard et la Nécessité, aucun moyen objectif ne permet de différencier un objet « naturel » d’un artefact. Or notre société vit toujours comme si nos productions étaient différenciées du continuum universel. Conclusion : une tour brutaliste à Tokyo est tout aussi naturelle qu’une falaise de granite en Bretagne.

Vos créations s’inscrivent dans un processus de recherche, n’êtes-vous pas finalement, plus dans une logique artistique que dans une démarche purement commerciale ?

À la différence de ce que votre question semble supposer, nous ne pensons pas que l’art soit éloigné du commerce dans nos sociétés occidentales. D’ailleurs il n’y a pas que chez nous que l’art est lié à l’argent. Le port du bijou est fort répandu en Océanie notamment, chez les peuples dit « premiers ». Chez eux, les éléments composant les bijoux – par exemple, dents de cochon, de dauphin, coquillages, etc. – ont une valeur monétaire. Celui qui affiche les plus gros colliers affiche son pouvoir. Il revendique une supériorité. Ça marche également comme ça avec les collectionneurs d’art.
Aussi il faut garder en tête le fait qu’un menuisier ou un cuisinier passionné n’est pas plus aliéné par l’argent qu’un peintre ou qu’un sculpteur évoluant dans les sphères de l’art contemporain.
En bref, nous refusons cette distinction entre arts supposés « nobles » (peinture, sculpture, littérature, etc.) et arts dit appliqués. Chacune de ces formes à un potentiel signifiant. Qu’elle soit liée à une démarche commerciale n’a pas d’importance.  

Qu’est-ce que les os, le squelette ont à nous raconter ?

Quand nous nous intéressions principalement aux ossements, beaucoup lisaient notre projet comme une réflexion sur la mort, en référence au thème de la vanité dans la peinture. Nous acceptons ces interprétations.

Cependant, nous abordons ce matériel, l’os, comme une architecture servant de base à de nombreuses formes vivantes. En effet, on peut voir les ossements comme des points de départ, comme des éléments essentiels de la vie chez les vertébrés, le sous-embranchement auquel notre espèce appartient.

Vos formes, votre démarche ainsi que les traces émotionnelles qu’elles laissent sont-elles intrinsèquement liées à des questions existentielles ?

Probablement, même si nous ne maîtrisons pas la réception qu’en a le public.

Pensez-vous que l’univers de la joaillerie ait besoin d’être renouvelé ?

Nous pensons que l’art doit être renouvelé. Certains modes de fonctionnement du milieu de l’art contemporain (artistes, galeries, institutions publiques) nous évoquent l’académisme du 19e.

Quels sont vos circuits de distribution ?

Nous vendons principalement aux boutiques, qui se chargent de distribuer auprès des particuliers.
Pour le moment, nous participons deux fois par an aux fashion weeks de Paris.
En Belgique, notre marque commence à s’établir sérieusement. Nous avons deux excellents points de vente dans les villes les plus adaptées à notre marché: Stijl à Bruxelles et The Recollection à Anvers. Ces boutiques vendent des marques pointues (Ann de Meulemeester, AF Vandevorst, Rick Owens, Dries Van Noten, etc.) qui correspondent à nos standards qualitatifs.

Quelle est votre actualité ?

Nous terminons à peine notre nouvelle collection printemps-été 2016, elle sera présentée dans notre showroom à Paris début octobre, lors de la fashion week. Nous y présentons une nouvelle sélection de bijoux (en or, en argent, en bronze et en noir mat) ainsi que nos permanents. C’est une des particularités de notre marque, nous proposons, lors de chaque saison, une sélection de nouvelles pièces agrémentée d’éléments provenant des saisons passées. Nous présentons également une série de nouveaux foulards.

Fin octobre, lors du Parcours Mode à Bruxelles, nous proposerons une installation chez Stijl en collaboration avec Eric Beauduin (ericbeauduin.be), créateur de sacs et Masai Gallery (masaigallery.com), spécialiste en taxidermie.

especes-especes.com

Propos recueillis par CocoVonGollum

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