Nuruddin Farah

Book - 17 mai 2016

La plume d’un peuple

L’évocation d’un nom renvoie à la multiplicité des images qui lui sont associées. Lorsqu’on parle d’une nation, on en voit les contours, on s’en fait une idée à partir des photographies mentales que l’expérience individuelle lui a apposées. La Somalie souffre de ce flot ininterrompu d’informations convergentes en un point de rupture perpétuelle : la guerre. Nuruddin Farah, l’un des plus grands auteurs du continent africain, a œuvré pour en montrer les profils, mais surtout pour « faire vivre » la Somalie, sa culture et ses âmes. Lors de son passage à Bruxelles pour une lecture à BOZAR, l’auteur, perpétuel shortlisté pour le Nobel de littérature, reçoit TENTEN, nous parle de ses pays et de son dernier roman, Hiding in Plain Sight.

Merci encore de prendre le temps de répondre à nos questions. Commençons par évoquer les raisons de votre présence, ici, en Belgique.

Je donne une conférence à BOZAR, je réponds à des interviews… En fait, je suis déjà venu de nombreuses fois à Bruxelles, mais jamais pour la littérature. Mes visites étaient liées à l’U.E., et à la question de la paix en Somalie. Je venais voir Louis Michel, lorsqu’il était encore Premier Ministre, et j’avais quelques amis qui travaillaient dans les institutions européennes.

Je suis venu, notamment, en 1997, et j’ai déclaré la chose suivante aux décisionnaires européens que j’ai rencontrés : « si l’UE injectait 10 millions d’euros dans le système éducatif en Somalie, vous pourriez sauver deux choses : une génération entière de jeunes, et, car la Somalie est un état laïque, vous éviteriez que les Arabes soient de plus en plus impliqués dans les affaires somaliennes ».  Ce que nous voulons, dans notre pays, c’est une éducation laïque pour continuer à prospérer. En 1997, cela aurait coûté 10 millions d’euros. Déjà à cette date, je leur avais dit que vingt ans plus tard, ils auraient des problèmes avec la disparition de la langue Somali, le terrorisme, etc.

J’ai aussi demandé à Louis Michel, en 2004, de mettre de l’argent dans le système éducatif. Il m’a répondu : la sécurité d’abord. Je n’étais pas d’accord : les deux doivent évoluer conjointement, de manière parallèle.

Cela fait maintenant presque quarante années que vous êtes en exil, et que vous continuez à observer la situation en Somalie. Êtes-vous définitivement installé à Cape Town, en Afrique du Sud ?

Oui, dans le sens où j’y ai créé ma propre petite niche, dans laquelle j’écris. Depuis mon divorce, ma famille et moi avons pris des chemins différents, et ma vie est devenue très régulée : pendant trois mois et demi, en automne, je donne cours au Bard College de New York, et le reste de l’année, je suis à Cape Town, et j’écris.

Je possède un appartement, mais, comme je voyage beaucoup, personne ne sait quand j’y suis présent, et cela m’aide énormément pour écrire.

Ce qui ne vous a pas empêché de retourner quelques temps en Somalie, quand vous le pouviez. Cependant, et c’est un constat particulier, vous avez déclaré y avoir perdu votre « pouvoir de philosopher et de mythifier », une fois sur place. Pourriez-vous m’expliquer pourquoi ?

On peut philosopher et mythifier dans sa tête, mais une fois confronté au constat de la divergence entre l’imaginaire et l’intensité du réel, alors, à ce moment, on arrête de philosopher.

Par exemple, si vous voulez devenir père, vous vous dites que vous serez plus gentil avec votre enfant que votre propre père l’était avec vous. C’est un espoir, mais quand vous vous réveillez à deux heures du matin, parce que l’enfant pleure, et que vous devez vous lever pour aller au travail le matin suivant, vous commencez à réaliser ce que votre père a fait pour vous.

Je ne dis pas que la réalité change foncièrement l’imaginaire, mais elle le modifie d’une telle manière que la mythification et la philosophie doivent être entreprises dans un certain contexte.

C’est pour cela qu’en tant qu’écrivain, mon interprétation de la situation en Somalie sera toujours différente de celle d’un journaliste ou d’un politicien. Je n’ai aucun intérêt personnel dans mon pays. Je ne veux pas devenir Ministre. A dire vrai, on m’a même offert le poste de Président, il y a quelques années.

Vraiment ?

Oui, il avait été décidé que j’étais la personne idéale pour arranger les problèmes de mon pays. J’ai dit que j’avais déjà du mal à corriger une page de mes romans, alors un pays !

Cette Somalie est aussi le berceau linguistique de votre création littéraire. Vous avez grandi avec le somali et l’arabe, et ensuite votre frère vous a appris l’anglais. Comment s’est effectué le choix d’écrire en anglais ? Était-ce naturel, ou une question d’universalité ? Avez-vous commencé par écrire en anglais ?

Non, j’ai débuté en écrivant simultanément dans toutes les langues que je parlais, anglais, somali, arabe, et même en italien. J’avais en fait une machine à écrire italienne, dont certaines des touches n’arrêtaient pas de se coincer, et une machine américaine, beaucoup plus solide. J’ai donc naturellement opté pour celle-ci.

L’autre raison est que j’étais habitué à la fiction anglaise. J’en lisais davantage.

Quels auteurs en particulier ?

On ne pouvait pas se permettre d’aller dans une librairie pour acheter des livres, dans ma jeunesse. Je lisais ce qu’on me proposait. Mon grand frère me disait : « Prends ce livre. Combien de pages ? Tu le lis, peu importe le temps que cela te prend, et tu me dis ce que tu as compris. Et si tu le fais, je t’achèterai ce que tu veux ». Le principe était de me garder occupé, parce que je débordais d’énergie.

En lisant tous ces livres, je me rendais compte que les noms avaient une consonance arabe, que les lieux dont il était question étaient au Levant, en Arabie Saoudite, et jamais je ne voyais de personnage dont le nom était le même que celui de mon voisin. Je me rappelle m’être dit qu’on avait besoin de livres dans lesquels apparaissent des noms somalis.

Dans Hiding in Plain Sight, votre dernier ouvrage (Riverhead Books, 2014), vous racontez d’ailleurs l’histoire d’une femme qui a grandi en Somalie, qui décide de s’occuper des enfants de son frère lorsque celui-ci meurt, victime d’une attaque terroriste perpétrée contre une base des Nations Unies. Ce livre a un parcours à part dans votre carrière…

Après avoir écrit les épreuves du roman, je les ai envoyées à mon éditeur et mon agent à New York. Pendant que j’attendais leurs critiques, ma sœur, qui travaillait comme nutritionniste pour l’UNICEF en Afghanistan, a été tuée à Kaboul, dans l’attentat contre un restaurant libanais en janvier 2014. Je me suis alors demandé si je devais continuer à travailler sur ce livre, car j’avais l’impression d’avoir imaginé, d’avoir prévu la mort de ma sœur.

HIding in Plain Sight, premier livre d’une nouvelle trilogie, traite de la question de la répercussion. Lorsqu’on entend aux informations le bilan humain d’un attentat, on ne pense pas aux victimes, à moins de les connaître. Même dans ce cas, on appelle les gens qui ont perdu un proche, puis on oublie. J’ai voulu suivre l’histoire de la sœur, du parent, du mari, de la femme de celui qui a été tué. Toute tragédie a une conséquence, et c’est cette conséquence qui m’a intéressé.

Le second roman de cette trilogie, North of Dawn, publié en automne, se passe à Oslo, en Norvège, et explore aussi cette question du destin des gens oubliés.

Comment avez-vous écrit ces deux tomes de votre nouvelle trilogie, et à quoi ressemble votre vie d’écrivain, partagé entre les pays et les continents ?

C’est un travail à temps plein. Comme d’autres vont au travail de 9h à 17h, j’écris. La seule différence, c’est qu’à la fin de la journée, les personnages vivent avec moi, ce qui engendre des problèmes de mariage, croyez-moi. Le soir, je lis et je prends des notes pour l’écriture du lendemain. Je vis avec les livres presqu’en permanence. Ecrire est un travail difficile, monotone et acharné. J’écris et réécris quatre à cinq fois chaque livre, j’en abandonne en plein milieu, avant de les reprendre quelques années après. Ceci dit, j’écris normalement un roman tous les dix-huit mois.

Vous ne vous sentez pas orphelin de ces personnages, après avoir clôturé un livre ?

Non, car généralement j’ai déjà une autre idée pour un roman. Je n’ai pour jamais ressenti l’angoisse de la page blanche.

Vous avez grandi en Somalie, au sein d’une famille dans laquelle la religion occupait une place centrale, et notamment l’étude du Coran. Quelle importance la foi revêt-elle dans votre œuvre, sujet que vous avez abordé notamment dans Close Sesame ?

En Somalie, il est de tradition que si Allah vous donne des garçons, il faut lui en dédier un. J’étais celui que mon père avait désigné, grâce à ma capacité à mémoriser le Coran. Close Sesame a été décrit comme le roman le plus islamique jamais écrit, tant son personnage central est dévoué, mais d’une manière anti-Etat Islamique. Ce qui m’intéresse, c’est le vieil homme qui vit dans une époque révolue. Au moment où j’ai écrit ce livre, je pensais que soixante-neuf ans (l’âge du personnage, NLDR), c’était vieux !

Mon intérêt pour la religion est ce qui m’a poussé à partir en Inde pour étudier l’Hindouisme et le Bouddhisme, et avant cela, j’avais suivi des études dans une école catholique. Cela m’a toujours intéressé, pas comme pratiquant mais comme philosophie, à quel degré l’on doit être spirituel pour vivre une vie complète.

Et quelle est votre vision de l’œuvre de Salman Rushdie, l’un de vos amis, et qui exprime aussi à travers ses ouvrages un prisme religieux que vous ne partagez pas forcément ?

Nous sommes amis, mais la grande différence est que je suis né et j’ai grandi dans une famille pratiquante, en Afrique, dans laquelle les choses matérielles et spirituelles sont simples et continues. Il a grandi en Angleterre, depuis ses 11 ans. Cette différence fondamentale se ressent dans l’utilisation des mots, et le vocabulaire. Pour moi, et je n’en suis pas toujours conscient, il existe une certaine inhibition linguistique, qui découle de la continuité dans mon parcours comparé au sien.

Le respect de soi et des autres est au cœur de mes croyances. Pourquoi quelqu’un se lèverait à quatre heures du matin pour prier, s’il n’était pas dévoué à quelque chose ? Dans ce cas, pourquoi l’insulterais-je, vous comprenez ? Ça n’a même rien à voir avec la religion. C’est comparable aux caricatures du Prophète ; je pense qu’il est préférable de ne pas le faire, mais que si elles sont réalisées, on ne devrait pas en faire grand cas, et qu’elles passeraient alors inaperçues.

Vous écrivez sur la Somalie pour la « garder en vie ». Que pensez-vous du processus électoral prévu pour 2016 ? Le début d’un futur meilleur ?

Premièrement, la Somalie est en train d’être recomposée par des gens qui n’en n’ont aucune compréhension, des étrangers qui paient les salaires du Premier Ministre et du Président. Ensuite, 4/5ème des gens qui font partie de la classe politique sont des « seconds choix », car ils recherchent le pouvoir à travers un mécanisme fallacieux : le clanisme.

Quand nous parlions avec Louis Michel, nous nous rendions compte de beaucoup de similarités entre la Belgique et la Somalie. En Belgique, vous pourriez avoir une partie d’une rue dont les panneaux sont écris en flamand, et une autre partie en français. Les Somaliens sont divisés comme tels. Imaginez un Belge, néerlandophone, qui serait votre camarade d’école et qui serait devenu un nationaliste flamand. Il baisserait dans votre estime au moment où il jouerait la carte nationaliste.

Les gouvernants somaliens sont principalement citoyens d’autres pays, ils ont la nationalité américaine, anglaise, néerlandaise, et la grande majorité n’ont jamais rien fait de bien dans les pays dans lesquels ils habitaient. Parce qu’ils ont échoué, ils reviennent en Somalie, clamant aussi bien leur éducation que leur appartenance à un clan, et sont élus pour cela. Même les soi-disant intellectuels ne représentent pas une idée, mais l’intérêt de leur clan le plus proche.

Ce qui est mort en Somalie, c’est l’idée de cosmopolitisme, l’idée du vivre-ensemble. Et si cette idée réussit en Belgique mais pas en Somalie, c’est parce que la Belgique est une société fonctionnelle, dans laquelle il y a des emplois, et que les néerlandophones et les francophones sont indépendants, tous deux avec leurs « alliés » aux frontières.

Il n’y a donc pas d’espoir tant que les clans survivront ?

Quand les gens auront une profession, les choses changeront. Un médecin ou un ingénieur ne mentionnera pas son appartenance à un clan. Tout ce qu’ont réussi les organisations internationales, les Nations Unies ou l’UE, c’est donner de la vie à une idée morte. Un clan, c’est une institution dont la base principale est la reconnaissance de soi, associée à un territoire.

Pour reprendre l’exemple belge, il est possible que Gant soit plus flamand que francophone. Mais un francophone a le droit d’y vivre. Ce qui se passe en Somalie à présent, c’est comme s’ils n’avaient pas ce droit.

Il n’y a donc plus de nation somalienne en tant que telle ?

C’est ce qu’a tué le clanisme. Mais quand la paix deviendra à la mode, cela fonctionnera.

bozar.be

Image du haut : Nuruddin Farah ©B.Friedrich


Propos recueillis par Charles Shinaski

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