Lukas Jüliger

Art - 13 juillet 2016

Paisible apocalypse

Lukas Jüliger est un artiste Allemand qui crée, par le dessin, une sorte de filtrage du monde. La feuille blanche, réceptacle d’une rencontre entre nature et culture, agit comme une frontière entre le réel et une mystérieuse nébulosité.
La forme organique, muable, pénates des possibles et libre de toute identité est capturée, figée durant son inaltérable métamorphose. L’éphémère alors figé laisse son empreinte, rendant palpable cette fuite du temps.
Entretien

Pourrais-tu te présenter en quelques lignes ?

J’ai toujours dessiné, souvent comme un exutoire de mes problèmes. Les dessins de mon adolescence sont du genre qu’on pourrait retrouver sur les murs des appartements des tueurs en série. Heureusement, la vie à beaucoup des niveaux, est devenue plus simple depuis. J’avais commencé mes études d’illustration à Hamburg en 2009. La possibilité de créer un roman graphique s’est présentée pas très longtemps après. J’ai alors décidé de faire une pause et je me suis enfermé dans ma chambre pendant deux ans. Après la publication du livre je me suis éloigné de l’élément narratif dans mes travaux. J’ai passé l’année d’après à l’ENSAD Paris. Aujourd’hui je vis et travaille à Berlin.

Comment définirais-tu ton travail ?

J’aimerais bien répondre avec un seul mot genre “Cybergrunge“, comme un musicien pourrait le faire. Mais ce n’est pas si simple. Mon travail décrit un état où la nature et la civilisation se rencontrent. Pas forcément à travers d’une symbiose car la nature est toujours la force la plus forte. Je définis toujours un espace où la nature gagne, où l’homme n’existe plus. Un état où l’homme n’est plus qu’un souvenir vague, une collection de ses objets et ses créations. Beaucoup de mes dessins ont donc un caractère apocalyptique, mais paisible. Je réalise également des travaux basés sur des sujets personnels mais il semblent d’avoir toujours un lieu avec ce désir de l’état naturel et parfois une certaine obsession d’une corporéité.

Avec quels “outils”/techniques travailles-tu ?

Mes travaux plus récents sont tous créés en aquarelle et crayon de couleur, complètement à la main, alors qu’une grande partie de mes travaux plus anciens sont colorés à l’aide de l’ordinateur. J’étais à la recherche d’un moyen plus direct et physique pour visualiser mes pensées en gardant ma “signature“. Donc cette technique s’est manifestée.

Te concentres-tu sur la bande dessinée ou exposes-tu également tes dessins ?

J’ai créé une histoire longue en forme de bande dessinée ou plutôt “roman graphique” qui a été publié en 2013 (2014 en France). À l’époque, c’était la meilleure façon de canaliser et résoudre certains sentiments en moi-même. Il était important de créer une narration. C’était un processus cathartique. Mais depuis, je n’ai plus d’intérêt à réaliser d’autres romans graphiques. Depuis quelque temps je me concentre sur la création d’espaces et d’objets et le lien entre les deux, en formes des dessins. Le narratif m’intéresse moins pour l’instant. Effectivement, je suis actuellement en train de créer un corpus plus massif et signifiant basé sur mes dessins que j’approfondis constamment. Je prévois une exposition aussi dans le futur proche. En dehors de ça, j’écris toujours mais c’est complètement à part.

Existe-t-il un thème, une émotion traitée par ce lien entre espaces et objets ?

Dans la plupart de mes dessins, les objets sont placés sur un fond blanc et vide. Ce sont des objets qui flottent dans l’espace, dans le vide. Le vide définit leur inanité et en même temps, physiquement, il leur donne leur signification. J’aime cette ambivalence, je trouve cette relation intéressante. En plus, je traite un sentiment à la fois personnel et universel : je suis un être humain sur une pierre massive qui flotte dans l’espace. Une pierre qui est une accumulation, une quantité énorme d’objets. Il me semble que ce sentiment devient un peu plus clair dans la conscience générale. À force, l’homme commence à réaliser sa place dans l’univers.

Peut-on voir, derrière ton trait éthéré, et tes couleurs pâles, douces et délicates mais traitant d’un sujet avec un regard acéré une quête d’un monde idéal, même imparfait ?

C’est une interprétation intéressante. Je ne sais pas si c’est une quête, je dirais plutôt que c’est une sorte de filtrage du monde et des réalités qui m’entourent. Comme tout le monde, j’absorbe beaucoup d’impressions et d’informations au quotidien. Sur quelques uns de mes dessins, j’essaie d’établir une sorte d’ordre et de schématiser un monde complètement confondu et épuisant. Même si le résultat a l’air chaotique et tarabiscoté des fois, il y a toujours un espèce de calme qui préside. Parfois je commence un travail avec beaucoup d’émotions et parfois avec beaucoup de colère. Mais à la fin, j’arrive toujours à avoir quelque chose très calme et paisible. Je crois que je suis toujours à la recherche de ce calme. Peut-être peut-on même parler d’une quête d’abri intérieur.

Cela motive possiblement cette envie d’un monde idéalisé.

Ton univers est peuplé de formes organiques et d’univers étranges voire angoissants. D’où vient cette attirance ? Quelle signification donnes-tu à la forme organique ?

La forme organique se manifeste d’une façon naturelle dans mes travaux. Pour une grande partie de mes dessins on dirait que la qualité organique leur donne une dimension du “possible”, d’une capacité de changer, de se développer vers toutes les directions imaginables, un peu comme des cellules souches. Le dessin en soi-même est juste une documentation d’un moment donné durant un processus de développement et pendant tout ce temps-là l’objet continue de se transformer. Le dessin est juste une image de l’état dans lequel l’objet se trouve. Parfois l’image c’est le début, le milieu, etc. Des fois, le processus de transformation est terminé et l’objet aura une certaine atmosphère morte.

D’ailleurs, pour moi, le monde et l’expérience humaine sont complètement bizarres et présentent plein de moments et impressions morbides, étranges et angoissantes. La capacité de les filtrer et de les transformer en quelque chose de palpable me rend apte à les observer de plus près et plus longtemps.

Tes dernières œuvres tentent à disparaître, parfois la couleur s’estompe, d’autres fois le sujet central est noyé dans le fond. Est-ce un virage dans ta pratique ? L’artiste cherche-t-il à disparaître derrière son œuvre ?

Il y avait toujours une tendance vers la pâleur dans la couleur de mes dessins. Probablement dû à l’envie élémentaire de ne pas vouloir donner trop d’informations ou de directives. La couleur peut rapidement être un moyen de créer une ambiance, une émotion et en donnant peu, j’essaie d’éviter cette contrainte. D’un autre côté, dans mes dessins plus récents, je me penche sur l’isolement d’un certain moment d’au-delà. Pas forcément dans un sens théologique ou spirituel. C’est un espace que je n’arrive pas encore à définir, c’est pour cela que je continue ma recherche en dessinant encore plus. Mes dessins sont clairement en train de faire une sorte de transition. On pourrait dire que la feuille fonctionne comme frontière entre la réalité et cet au-delà. Notre réalité vécue et notre conscience sont quelque chose de volant qui passe très vite. Elle n’existe pas pour longtemps. J’essaie de visualiser cela, ce caractère éphémère.

Pour le rôle de l’artiste : Plus j’ai de certitudes quand je dessine -même s’il existe un élément de hasard et d’association- plus vagues mes dessins deviennent. On pourrait alors argumenter que je suis très présent dans mes travaux.

Penses-tu que cet au-delà puisse être l’espace, le repère de ton imagination ? Pourrais-tu avoir besoin de le matérialiser afin de l’inscrire dans le/un temps ?

Il s’agit de quelque chose hors de mon imagination. Avec mes dessins j’essaie de circonscrire cet espace.

Pour l’instant je n’arrive pas à créer plus qu’une approche, une approximation.

Tu réalises pareillement des gifs animés à partir de tes dessins. Quelle dimension supplémentaire l’animation apporte-t-elle au dessin ?

Les gifs permettent à mes dessins de respirer, de se transformer et de métastaser à la fois. Même si c’est juste une simulation, un cours circulatoire, il fait sentir le potentiel des dessins dont j’avais parlé auparavant. Il y a également un effet hypnotisant d’après moi, on peut se noyer dans le dessin.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

La musique, mes amis, les abîmes de l’internet, les chats et la forêt.

Quels sont tes projets ?

Actuellement je suis en train de créer et de développer un vocabulaire d’objets et des choses dans lesquels je rassemble des compositions plutôt complexes, parfois en formats assez grands. Un peu comme des installations dessinées. Il se produit des microcosmos qui, quand mis ensemble, produisent d’autres cosmos, etc. J’avais toujours été obsédé par l’astronomie, l’idée de l’univers et la taille complètement inconcevable pour le cerveau de l’homme. Évidemment je ne cherche pas non plus à être capable de visualiser cette énigme. L’idée est plutôt d’en créer un sentiment. J’ai hâte de parfaire ce projet. J’ai tendance à m’enfermer et travailler sur quelque chose pendant longtemps avant que je puisse vraiment le montrer aux gens. Sinon, je fais également des petits court-métrages de temps en temps.

lukasjueliger.com

Propos recueillis par CocoVonGollum

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