Édouard François

Design - 27 juillet 2016

Observateur éclairé

Né en 1957 à Paris, Édouard François est un architecte, urbaniste, designer et artiste, pionnier de la matière, celle qui, au-delà de la diversité exponentielle atteint l’infini de l’infini et donne accès à sa connaissance totale.

Précurseur, il tire sa clairvoyance de ses observations sans limites ni frontières lui permettant de concevoir écologiquement avant même l’avènement de l’architecture verte. C’est avec lucidité face à la fin de la modernité, ainsi que passion et engagement en faveur de l’environnement qu’il inspire le passage au développement durable, interrogeant continuellement le contexte dans le plus grand respect pour le paysage.

Comment devient-on architecte ?

Dans ma famille, on est rentier après avoir fait, en général, Polytechnique.
Dans ces conditions, j’aurais pu être plein d’autres choses.
Un de mes cousins le « prince jardinier » s’est intéressé à la tomate, moi pour une histoire de cabane dans les arbres, réalisée en culotte courte, je me suis retrouvé sur les conseils de ma mère embarqué dans l’architecture.
Avec un peu de recul, je pense que je suis un artiste donc le médium est devenu l’architecture.
Je suis aussi la première génération depuis 1718 à travailler.

Quelles sont vos influences ?

Aucune, je suis d’une génération spontanée.

J’ai vu venir des choses qui m’ont déterminé, elles me sont apparues ailleurs que dans l’architecture.

L’art et la cuisine m’ont permis d’entrevoir le changement de société. Tadashi Kawamata, Andy Goldsworthy, Donald Judd, Giuseppe Penone, m’ont éveillé aux valeurs du territoire et à celles du contexte plus particulièrement.

Puis la saisonnalité, le recyclage, le local, la santé, l’humain, le paysage comme champ nourricier m’ont été apportés par mes connaissances et amitiés en cuisine. Un champ étonnant, pour ceux qui savent observer, dans lequel on trouve l’essence même de toutes nos préoccupations contemporaines.

Vous êtes notamment célèbre pour vos immeubles qui poussent. Qu’est-ce qui a présidé à l’envie d’intégrer la nature en tant que matériau ?

La nature, c’est la suite logique de mes observations.
Quand on comprend que la modernité est finie et que l’on entrevoit le développement durable comme « la nouvelle voie », la nature est inévitable.

La nature a été, de plus, mon premier contexte. J’ai commencé à construire en lisière de forêt et non en ville. J’ai donc joué très tôt avec les plantes comme matériau d’architecture : construire avec la nature.
Plus tard on ne m’a laissé jouer que sur des sujets connexes à la nature : Montpellier en limite de ville c’est L’immeuble qui pousse, Porte d’Asnières à Paris face à un parc c’est Tower flower, un parc à la verticale.
Je n’ai donc pas eu beaucoup de mérite !

Si on regarde bien mon travail j’ai toujours fait une architecture contextuelle.
Au Fouquet’s Barriere qui se trouve au milieu de bâtiments Haussmanniens, j’ai fait de l’Haussmannien. Il n’y aurait eu aucune logique à y faire du végétal. Il n’y avait que l’ABF qui en voulait. Il est resté sur sa faim.

Quel dialogue instaurez-vous avec l’environnement ?

Je déteste quand on résume l’environnement à une épaisseur de plus d’isolant en façade ou à des points HQE, BREEAM ou autres LEED stupides.

L’environnement est un nouveau paradigme qui dépasse complètement le cadre de l’architecture et qui prend place après le courant moderne : c’est la nouvelle topique.
Dans le développement durable, qui est l’aventure des quarante prochaines années, on mettra en résonance de nouvelles notions comme la dé-consommation, le recyclable, le recyclage, dans une économie radicalement différente. La réduction drastique des transports métamorphosera la ville, l’agriculture urbaine en est une des conséquences directes.

Vous avez réalisé des projets très différents : des tours jusqu’aux hôtels de luxe en passant par des groupes scolaires ou des centres commerciaux. La diversité et les problématiques qui lui sont inhérentes sont-elles, selon vous, un moteur ?

En fait, faire des programmes différents, je m’en moque un peu.
Pour moi c’est la question du contexte qui revient toujours en boucle et qui me réinterroge à chaque fois : ainsi, réaliser un centre commercial  de 50 000 m², avec toutes les enseignes de la grande consommation, dans une ville où la municipalité est anti-consommation, ça vous fait lever plus tôt le matin et vous rend plus clairvoyant.

À Champigny-sur-Marne  vous avez réalisé “Collage Urbain” une superposition de maisons de ville en bas, une barre années 50 au-dessus et, en toiture, des pavillons. À quel questionnement cela répondait-il ? Comment, techniquement, cette stratification d’archétypes est-elle rendue possible ?

Champigny c’est passionnant, c’est le sujet « banlieue pourrie » par excellence, un sujet dont personne ne veut parler. Il s’agit des tours et des barres des années 60/70.
Pour moi cet environnement n’est ni beau ni laid. J’ai enseigné toute ma vie qu’il fallait éviter toute tentation de tabula rasa, quand bien même le contexte résulterait d’une tabula rasa des plus drastiques.

À Champigny j’ai donc fait dialoguer entre eux trois modèles qui se côtoient et s’ignorent : les maisons de villes historiques, les barres des années 70 et les pavillons des années 80. Le projet est simple, positif, facile à comprendre pour ceux qui ne sont pas architectes. Il a fait l’objet de nombreux JT de 20h, dont même un le soir de Noël. S’il s’agissait d’un projet issu d’une pensée « cynique » comme certains de mes confrères ont pu le dire, on n’aurait pas servi cela à Noël !
Techniquement, rien de complexe : les trois modèles sont indépendants, sans aucun encastrement.

Vous ne travaillez que sur des matériaux pérennes, dont l’usure devient, dans votre travail une revendication. Les concevez-vous comme des supports de la marque du temps ou au contraire, le temps devient-il matériau ?

Les deux mon général !

Je travaille aussi avec de l’inox inaltérable, mais avec une petite préférence ironique pour celui « bas de gamme » qui rouille, le fameux F18 qui prend l’aimant.

D’une certaine manière, envisagez-vous la façade comme une frontière, une peau sous tension entre le dedans et le dehors ?

Dans toutes mes expériences, le sujet est : bannir les frontières. Elles sont toutes artificielles. Mon terrain c’est le paysage et non la propriété.
Le dedans et le dehors c’est pareil.
À Montpellier, les cabanes c’est du dedans mis dehors. C’est tellement fort qu’on ne voit plus la façade qui est très« promoteur » et un peu « boring ».

Quelle est cette tension qui se matérialise lorsque vous confrontez le végétal et le béton ? Quelles interrogations soulevez-vous par ce biais ?

Le végétal est par nature glamour. Si on ne le confronte pas à quelque chose d’un peu dur, d’un peu méchant, on fait du «Madame Figaro» ou du «Elle Déco».

À Tower Flower les bambous sont confrontés à du béton brut. Tout est en béton, le mur, les balcons, les pots et le garde-corps. C’est tellement raide que j’ai cru que j’allais déclencher une pétition lors du chantier. Mais les gens ne voyaient que la promesse et tout s’est bien passé.

Êtes-vous un architecte de la matière ?

YES. J’ai même théorisé la matière avec des « opérateurs décuplants ».
Je donne des conférences sur ce sujet, et c’est de toutes mes conférences, celle qui est la plus demandée.

Je commence par demander à mon auditoire de me dire combien de matières ils connaissent. Ça ne dépasse jamais 20. Je leur donne quelques concepts et on arrive facilement à 100. Cela forme la liste dite de « références ».
Puis arrivent les opérateurs qui chacun, multiplient par deux cette première liste. Avec huit opérateurs on atteint alors 800 matières. C’est fascinant – et ce n’est pas fini !
Un nouvel opérateur hyper puissant, forcément « royal », va multiplier le tout à l’infini. Il interagit sur la liste et sur les opérateurs tout à la fois. Ces opérations mathématiques enchaînées conduisent la première liste à être démultipliée à l’infini de l’infini.

À ce stade on atteint alors la connaissance totale de la matière.
De cette connaissance on peut en déduire que s’il y a une infinité infinie de matières, on peut donc pour chaque matière de la première liste obtenir une infinité de matières déduites dites « sœurs » car de la même famille.
Chaque matière de la première liste est donc qualifiable de matière générique.
On se met petit à petit à travailler exclusivement sur les listes déduites : c’est un vivier inépuisable.
Pour le bois par exemple il y a une infinité de matières bois – c’est tellement vrai que l’on prend conscience que le mot bois ne qualifie plus rien et n’est donc pas suffisant pour décrire un projet en bois.

Quel est votre regard sur l’architecture contemporaine ? Est-elle influencée par la question environnementale et l’écologie ?

Je suis bon enfant donc j’aime tout, y compris l’architecture moderne.

Ma pub préférée est celle de LEROY MERLIN, je trouve que les architectes travaillent vraiment bien, et j’adore leurs maisons.
L’influence des questions environnementales et d’écologie est partout : dans l’assiette, dans tout, donc dans l’archi contemporaine, forcément.

De quel projet êtes-vous le plus fier ?

De mon prochain bâtiment qui va forcément plus loin pour concrétiser de nouvelles avancées.
Pour information je n’ai jamais réalisé un mauvais bâtiment, ils sont tous sans exception sur mon site. Ce n’est pas le cas pour tout le monde malheureusement.
La question pour moi est jusqu’à quand je vais pouvoir tenir ce défi.

AMEN

edouardfrancois.com

Propos recueillis par Crapaud Mademoiselle

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