Cristiano Raimondi

Art - 28 juillet 2016

Mémoires d’Outremer

Cloak est l’apparat que revêt l’intervention de Mike Nelson au sein du bâtiment UBS en plein centre de Monaco. Artiste de l’immersion, sa pratique invente des réalités parallèles en confondant réalité et fiction. À l’image d’un parcours initiatique, il invite le spectateur à vivre une expérience à la fois physique et mentale, immergé dans un fantasme hybride chargé de références littéraires et historiques.

Le bleu outremer, utilisé ici pour recouvrir chaque centimètre carré de l’intérieur du bâtiment fut tout au long de son histoire, un objet d’obsession.

Extrait du lapis-lazuli, roche métamorphique considérée comme plus chère que l’or, il était réservé au manteau de la Vierge et souvent chiffré séparément dans les contrats des peintres.

Au sortir de cet univers de bleu magnétique, enivré de la couleur, le public pourra, sur le toit terrasse, se plonger dans un autre bleu : celui de la mer gorgée de soleil.

Entretien avec Cristiano Raimondi, Responsable du Développement et des Projets Internationaux du Nouveau Musée National de Monaco et commissaire de l’exposition.

En quoi consiste l’installation “Cloak” (Le manteau) ?

Cloak c’est l’occupation par une intervention artistique d’un immeuble entier actuellement en restauration et dont l’intérieur va être complètement démoli.
Cloak, en anglais signifie « le manteau » : un espace où le temps s’est arrêté et où tout a été gelé à travers la couleur bleu outremer

Qu’est-ce qui a présidé à l’envie de cette exposition ?

Occuper un immeuble dans le centre de Monaco et le transformer un temps en annexe du Musée.

Pourquoi avoir choisi le bâtiment UBS ? S’agissait-il d’une demande, d’une opportunité, d’une nécessité ?

Une opportunité unique. UBS est notre sponsor et partenaire depuis 5 ans, aussi bien pour le programme d’expositions que pour nos acquisitions. Nous sommes en totale harmonie avec eux et nos échanges vont au-delà de la dimension économique. Entres autres collaborations, nous organisons des présentations croisées de nos collections.

Vous avez collaboré en tant que commissaire avec Suad Garayeva-Maleki. Comment s’est passée  cette collaboration ? Quels ont été vos rôles respectifs ?

Avec Suad on s’est compris toute de suite. Je lui ai parlé de cette possibilité unique d’occuper un espace important à Monaco et nous avons choisi ensemble, de façon très naturelle et logique Mike Nelson.

Quelle sera la pérennité de l’œuvre ?

L’œuvre sera entièrement détruite avec l’intérieur de l’immeuble.

La démarche de Mike Nelson est imprégnée de références littéraires et historiques. Quelles sont-elles ici ?

La référence historique ici est liée à l’histoire de la couleur bleu outremer ; extrait du lapis-lazuli (des montagnes d’Afghanistan), pierre semi-précieuse, et bien souvent considéré (à juste titre) comme étant plus cher que l’or. Vers la fin du Moyen-Âge, quand le coût des matériaux utilisés pesait autant que le talent de l’exécution dans le prix d’un tableau, l’outremer le plus pur était réservé au manteau de la Vierge et souvent chiffré séparément dans les contrats des peintres.

Quel est le lien avec Monaco ? Le choix de la couleur outremer fait-il partie de ces références ?

La valeur attribuée à ce pigment et sa rareté sont ce qui a conduit Mike Nelson à faire le choix de cette couleur au moment de faire un projet dans une banque, d’autant plus située à Monaco.

Il s’agira donc du véritable bleu outremer fait de lapis-lazuli et non de sa synthèse ?

Le couleur issue de la poudre de lapis-lazuli est très toxique et volatile ; nous avons donc dû utiliser une synthèse.

Le bâtiment sera-t-il recouvert à l’extérieur, tel un manteau ? Comment va se jouer la dimension immersive ?

À l’extérieur l’immeuble restera exactement tel qu’il a toujours été. Le bleu ne se retrouvera qu’à l’intérieur. Tout ce qui est visible à l’œil est peint en bleu outremer, depuis le sol jusqu’aux plafonds en passant par tout le mobilier ou les éléments qui restaient encore à l’intérieur du bâtiment. Tout dans la même tonalité et pas un millimètre d’une autre couleur ne subsiste. Au moins 6 couches de couleur soit plus de 1000 litres de peinture ont été  nécessaires pour transformer cet espace de plus de 1600 m2 sur 7 étages. Le visiteur sera ainsi plongé dans une autre temporalité, le sentiment d’immersion sera magnétique, presque hallucinogène.

La pratique de Mike Nelson crée des réalités parallèles. Ici, la stratification d’une couche virtuelle (la couleur) sur un espace réel (le bâtiment) interroge-t-elle le flottement de la limite entre réalité et virtualité ?

L’espace existe donc est réel. C’est une autre possibilité, je dirais plutôt un court-circuit dans le réel.

Peut-on y voir une dimension de l’ordre du désir ?

L’or est depuis toujours le symbole transcendantal du pouvoir divin mais le bleu outremer a une valeur beaucoup plus matérielle et concrète …  À la renaissance, les manteaux de la vierge Marie étaient de cette couleur, qui était aussi le symbole des rois de France. Le bleu c’est le pouvoir temporel.

Quels seront les prochains évènements hors les murs du NMNM ?

On travaille à la transformation de certains espaces publics … Pour créer une unité dans l’espace visuel aussi bien pour le résident que pour les touristes. Il existe beaucoup de lieux à Monaco où des réalités alternatives peuvent être rendues possibles. Les tunnels souterrains piétons par exemple, mais aussi le mobilier urbain….

nmnm.mc

Propos recueillis par CocoVonGollum

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