Matali Crasset

Design - 10 juillet 2015

Un travail avant tout sensible

Matali Crasset est designer industriel de formation. Soit. Mais c’est bien plus qu’un grade pour elle, c’est une réelle prise de position, un véritable engagement, une posture face à la vie. Un art-design de vivre qui mêle le design à l’espace, où tout n’est qu’expérience à vivre. Son travail, en effet, ne s’arrête pas à l’objet, l’objet qui se voit lui-même détourné de son usage ordinaire, libéré de ses attributs attendus car l’objet a forcément plusieurs fonctions dans l’univers de Matali Crasset.
Son travail est un travail d’équipe, une collaboration entre des gens (peu nombreux si possible!) et des outils, pas seulement des objets, mais des compétences multiples : en graphisme, en conception et réalisation d’espace, en architecture.
Finalement, il suffit de constater et d’écrire que le travail et la création sont intimement liés dans le quotidien, il faut donc les appréhender ensemble.

Pourriez-vous vous présenter… ?

Je m’appelle Matali, je suis designer industriel. J’habite à Paris, à Belleville.

… Et nous dire quelques mots sur votre agence ?

Notre agence est pluridisciplinaire. Nous sommes une équipe de quatre personnes et je fais des efforts pour qu’on reste une petite équipe !

Quelles réalisations proposez vous ?

En fait, le corps de mon métier, c’est le design industriel, mais je fais aussi du graphisme, de la réalisation d’espace et de l’architecture à petite échelle. J’ai donc des domaines d’intervention qui sont très larges, mais qui s’articulent tous autour d’une même approche, et on vient me chercher pour cette approche particulière. Par exemple, quand je travaille sur des projets d’hôtel, ce sont toujours des projets expérimentaux, des expériences à vivre. Mes objets, sont eux aussi conçus autour de scénarios de vie. Arrêter l’objet à une seule fonction ne m’intéresse pas ! Ils représentent plutôt l’idée d’accompagner un moment de vie et donc d’élargir la fonction. Par exemple, j’ai conçu un couteau avec le pâtissier Pierre Hermé, et ce couteau qui va servir à couper se transforme par ailleurs en pelle à tarte, en l’inclinant simplement d’un quart de tour. Je ne me contente pas d’une seule fonction, j’essaie d’être plus généreuse que ça !

Quelles sont vos thématiques ?

J’en ai beaucoup ! Je travaille depuis longtemps sur une thématique  liée à l’hospitalité, la flexibilité et la fluidité. Ce qui tourne autour de la maison est souvent identifié autour de codes bourgeois, j’essaie de questionner ce type de structure pour les remettre en cause. Par exemple, pour moi un canapé doit pouvoir disparaître si l’on a besoin de la place qu’il occupe. Je cherche donc à concevoir des structures évolutives, pour inventer la vie au quotidien. L’objet devient par conséquent un outil plus qu’une structure statutaire qui nous encadre et nous enferme, et, en même temps, nous interdit un certain nombre de choses.

Quelle place tient la poésie dans votre travail ?

Mon travail est plus sensible que poétique. Par contre, il y a une certaine appréhension de la vie car pour moi, être designer c’est une attitude face à la vie, une façon de l’appréhender, et ça se traduit par une prise de position que l’on exprime dans l’objet. En fait, mes projets ont un petit côté naïf. Je questionne les choix successifs d’une façon de vivre : pourquoi en est-on arrivés là ? Est-ce que l’on mérite ça ? Est-ce que cela représente quelque chose qui fasse sens avec ce que l’on a envie de vivre aujourd’hui ? Il y a des choses évidentes dans ce processus que l’on a oubliées. Il est assez facile de remonter ce processus qui est une suite d’évolutions en mettant un petit pas de côté pour avoir un autre angle de vue sur ces choix et se rendre compte d’un décalage. Je donne toujours l’exemple du canapé : les gens se retrouvent avec des canapés énormes à la maison, finissent par dire qu’ils n’ont plus de place alors que l’on peut trouver des canapés modulables plus fluides. C’est assez simple ! Je joue un peu au jeu du miroir : je regarde ce qui ce passe, d’ailleurs je dis souvent que je fais pousser des champs dans ma tête et lorsqu’on me demande de faire quelque chose je vais juste les cultiver. C’est aussi facile que ça ! La poésie est peut-être là : un petit peu de naïveté et un optimisme effréné ! Si le design pouvait servir à donner envie aux gens de se lever le matin, de croire à la vie, de faire en sorte qu’ils puissent apprendre à vivre ensemble ce serait déjà énorme

Votre travail est extrêmement protéiforme : architecture, mobilier, design d’objet, et pourtant on parvient toujours à vous identifier derrière chacune de vos créations…

Je n’ai pas de « patte » ni de domaine formel bien identifié. Je peux utiliser tout type de forme, mais l’approche est toujours la même : il y a toujours un pas de côté pour que le projet soit un peu différent. Je ne suis pas dans l’idée de l’évolution de l’objet mais dans le questionnement autour de cet objet. Sortir de l’archétype pour amener quelque chose de plus vivant : ce n’est pas forcement avec des archétypes que l’on vit le mieux parce qu’un archétype c’est sec, un archétype c’est une représentation mentale et on ne vit pas avec une représentation mentale, on a besoin d’autre chose, on a besoin d’un autre type de confort.

Quelle est votre méthode de travail ?

Mon travail est toujours un travail d’équipe, un travail de collaboration avec des personnes avec qui je partage les mêmes valeurs. Je travaille avec des personnes complètement différentes : des privés, des grandes entreprises… etc,  et j’adapte notre méthodologie en fonction d’elles, tout en conservant une approche qui m’est propre. Et puis, c’est dans les collaborations à long terme qu’on peut imaginer des choses un peu plus profondes !

Pouvez vous nous en dire plus sur la liberté ?

La liberté m’est donnée par les gens qui passent la porte de l’agence et qui me proposent des choses. Mais je n’ai pas peur des contraintes, car plus on connaît les contraintes, plus on les dépasse. Ces clients me permettent cette liberté d’expression. Plus on montre qu’on a une approche spécifique, et plus ils viennent nous chercher pour cette approche, mais dans des secteurs complètement différents. C’est ça qui est assez intéressant car au départ je n’aurais jamais imaginé, ni faire un hôtel, ni faire de la muséographie, ni faire une exposition à Beaubourg.

Vous avez collaboré avec plusieurs artistes. Comment un artiste et une designer font-ils pour travailler ensemble sans que l’un empiète sur l’autre ?

Les collaborations, ne tournent pas autour de l’idée de mélanger, mais obligent à faire évoluer son travail personnel au travers du regard de l’autre. C’est important car c’est formateur !

On a tendance à catégoriser l’art, la mode, le design en oubliant l’essentiel c’est-à-dire l’approche et le regard de l’artiste. Votre travail ne consiste-t-il donc pas à casser ces codes ?

Je veux créer un nouveau territoire. Sur ce nouveau territoire je propose des interactions et une nature totalement artificielle. Pour réaliser cette fiction, on a alors besoin de faire appel au savoir faire du designer pour inventer cette nature. Il faut qu’on vive dans cette nature, mais autour d’une fiction. Je réalise des expositions dans des galeries d’art en étant designer industriel. Je ne m’intéresse pas à ce que je suis, mais plutôt à ce que je donne dans un endroit précis, et j’essaie de contextualiser le projet que je poursuis. Par exemple, mon exposition au Centre Pompidou est très représentative de ce que je défends. Dans cette exposition, je ne me suis pas contentée de mettre une table et une chaise en disant : voilà, je suis un designer industriel ! Ce qui me parait en revanche intéressant dans un musée, c’est d’être questionné, et ne pas être flatté dans le bon sens du poil. Ce que j’attends d’un musée c’est d’ouvrir un champ d’investigation, que le public puisse y voir autre chose, qu’il y retrouve les notions de la vie quotidienne, avant de repartir avec des questions et de continuer l’histoire avec son propre imaginaire. C’est l’idée du blobterre de matali : un espèce de nouveau territoire où je propose des interactions. C’est une nature qui est complètement artificielle, c’est une fiction ! Je mets en place les outils du designer mais dans une direction très précise. C’est ça qui m’intéresse parce qu’en fait c’est beaucoup plus riche. Je pense que le public en visitant ce lieu y trouvera autre chose tout en y retrouvant les mêmes notions de la vie quotidienne mais en les questionnant : on fait appel à l’imaginaire des gens pour qu’ils continuent l’histoire : c’est beaucoup plus ludique, je revendique cette histoire de ludique parce que ludique veut dire expérimenter le monde qui est autour de soi. Normalement les enfants le font avec les jeux, mais on interdit l’aspect ludique aux grands alors que le monde va à une vitesse folle et les changements aussi. On n’arrive plus à appréhender les choses ce qui pourtant pourrait nous permettre de freiner, d’avoir un espace temps un peu différent et d’interagir avec les choses.

On pourrait alors dire que vos créations tiennent de la recherche, de l’hypothèse, plutôt que du design industriel pur ?

Le design industriel pur veut dire que les pièces sont fabriquées en grande série. Je ne renie pas ca, mais j’essaie d’apporter un peu plus que ce que l’objet industriel propose, et aller au-delà de la seule fonction ou la seule esthétique de l’objet. Je veux faire en sorte que les objets participent à la vie plutôt que de rapporter des archétypes d’objets dans leur seul sens esthétique. J’essaie d’aller plus loin.

Quelle est votre position face à la commercialisation ?

Nous concevons des objets ou des espaces qui sont censés être vendus et qui sont destinés à constituer une expérience. En effet, dans un hôtel, par exemple, les clients achètent un moment, pourtant c’est à l’inverse de ce que proposent les grands groupes hôteliers avec des produits standardisés et sans surprise aucune. J’essaie d’apporter des singularités et de faire en sorte que cet espace vécu dans l’hôtel soit riche et insolite ! Du coup on se souvient, on a une perception de ce moment-là qui vient alimenter notre imaginaire, alimenter notre vécu.
Nous avons (avec Patrick et Philippe) conçu plusieurs concepts d’hôtels :
– Le Dar Hi à Nefta en Tunisie qui est bâti dans le désert et propose des unités de vie, à l’instar d’une maison. Le lieu a ouvert en décembre 2010 au moment de la révolution tunisienne. C’est un beau projet, construit avec les tunisiens, où tout s’est réalisé en local. L’idée était de susciter un nouveau rapport à la culture dans la nouvelle Tunisie et de montrer qu’elle est en train de réfléchir à comment accueillir différemment ses visiteurs en mettant en valeur son réel patrimoine. Car on ne peut découvrir un pays qu’en côtoyant ses populations, sa culture, son artisanat et en découvrant sa gastronomie. D’ailleurs je suis allée 5 ans en Tunisie pour ce projet mais je n’avais jamais vraiment gouté la cuisine tunisienne du désert puisqu’en fait il faut rentrer chez les gens pour la goûter… Donc là en fait ce sont des femmes de Nefta qui viennent cuisiner dans l’hôtel : Tout est fait comme ça ! À Nefta, les gens passaient auparavant sans descendre dans la palmeraie qui constitue pourtant l’identité du lieu. Avec le Dar Hi on est directement dans la ville et pas parqués dans les zones à touristes, comme il y a un peu partout en Tunisie. C’est une espèce de retraite pour mettre en balance le corps et l’esprit. La deuxième tranche du projet va consister à réaménager prochainement la palmeraie : le Palm’Lab que l’on va présenter à Maison & Objet pour montrer le travail qui est en train de se faire : la Tunisie est en train de cogiter à d’autres façons à la fois d’accueillir les gens, mais aussi de mettre en valeur toutes ces choses qu’on connaît peu : à la fois la datte, la palmier, qui ont été montrées d’un façon un peu artisanale. Je travaille de plus en plus sur des projets qui me permettent non seulement de faire des espaces spécifiques, de vivre des choses un peu différentes mais avec cette idée de mettre en relation un terroir particulier, une culture différente pour que ce singulier soit connecté avec un contexte bien particulier.
– À paris nous avons réalisé le Hi-Matic, rue de Charonne, en pensant que quand on n’est pas de Paris on aimerait bien y disposer d’un pied à terre. Communément, on a tous un copain qui nous héberge, mais ce n’est pas toujours possible… L’idée est donc de faire d’un hôtel un pied à terre : ça doit être aussi facile que d’appeler un copain ! C’est un hôtel qui est en partie automatisé. On achète sa réservation sur Internet comme on le ferait pour acquérir un billet d’avion. En même temps on va remettre en question les organisations des hôtels. On est dans des petits hôtels qui sont des hôtels de quartier, ici nous sommes à Charonne, un quartier très vivant et l’hôtel est vraiment connecté avec le quartier, ce n’est pas quelque chose de parachuté ! L’idée c’est de faire comme si les gens qui y travaillent étaient dans une maison et non pas dans un hôtel ; on ne va pas demander au réceptionniste de rester 10 heures derrière son comptoir à attendre parce que finalement il risque de faire la tronche : rester 10 heures derrière un comptoir c’est un peu lassant ! L’idée est donc de trouver une logique singulière.  Comme ce sont des petits espaces (on est en centre-ville), on est accessible, ce sont des niveaux 2 étoiles donc on va obtenir une chambre assez petite… Le but n’est pas de donner juste un lit on va repenser la chambre comme une plateforme au sol qui va ressembler à un ryokan japonais et qui fait qu’elle va être transformée en cabane. C’est-à-dire que le lit ne prendra pas toute la place, c’est une grande plateforme avec une cabane en bois permettant de tout accrocher (penderie bureau…).
– À Nice, nous avons conçu le Hi-hôtel et le Hi-Beach qui lui répond.

Justement, avec le Hi-hôtel vous avez créé votre premier établissement global où vous avez tout conçu. Comment avez-vous abordé ce projet ?

C’est un projet que j’ai réalisé avec Patrick Elouarghi et Philippe Chapelet : on l’a muri pendant 2 ans. Ce qui est intéressant ce n’est pas d’avoir tout conçu, mais d’être sortis des archétypes, pour casser les codes et pour que l’expérience de la clientèle hôtelière soit totale. À partir du moment où tu cherches à faire quelque chose de spécifique tu ne peux pas te permettre d’aller faire un shopping en disant je vais prendre cette chaise je vais prendre cette table sinon tu répercutes exactement la même façon de vivre que ce qui existe. Donc l’idée de se décaler est de proposer autre chose et de faire en sorte de créer une logique. Et cette logique on peut la sentir dès que l’on passe la porte du lieu parce qu’il y a une hospitalité inhabituelle : on ne veut pas que les gens jouent un rôle !
Or aujourd’hui on est dans un monde où (surtout pour les hôtels 4 étoiles) il y a beaucoup d’apparences, beaucoup de statuts qui entrent en jeu ! Dès lors que ces notions interviennent, on sait que les gens ne vont pas expérimenter… ils vont juste jouer un rôle ! L’idée c’est au contraire de casser, de laisser un peu tout ce que l’on connaît à la porte de l’hôtel pour se mettre en condition d’essayer autre chose. C’est pour ça qu’il faut dessiner tout, avoir une cohérence pour que ça marche et pour que l’expérience soit complète.

Vous avez collaboré au projet Vent des forêts situé en Lorraine. Envisagez-vous de façon sereine les possibles dégradations des structures que vous avez créées dans une forêt publique et comment envisagez vous leur avenir ?

C’est un projet complexe et long, mais d’une beauté incroyable. On travaille avec les entreprises locales. Ce qui est intéressant dans Vent des forêts c’est qu’il s’agit d’un projet ancré dans son territoire qui représente les prémices d’un développement local. Depuis 12 ans, il consiste à implanter des œuvres d’art dans un environnement sylvestre. C’est un projet participatif, les artistes résidents vont dormir chez les habitants des six petits villages du territoire. Ces habitants qui sont des ruraux, agriculteurs, chasseurs, … etc, ne sont pas habitués à l’art contemporain, mais avec ce projet, ils vivent au contact des artistes et des œuvres. Le concept de Vent des forêts c’est de partager la forêt, avec les usages propres de chacun, entre le chasseur, l’écologiste ou l’amateur d’art contemporain. Et même si ça paraît improbable ça fonctionne ! Tout le monde se retrouve pour profiter de la forêt. Pour en revenir à la question, la maison n’est pas laissée dans la nature, elle est à la charge d’une famille qui en est responsable et qui est rémunérée pour son entretien mais pas simplement ça, c’est aussi elle qui vous accueille.
En même temps on est en train de voir si on ne peut pas les laisser ouvertes lorsqu’elles ne sont pas utilisées pour que les gens de la forêt puissent les utiliser aussi. Ce n’est pas un objet privé ! C’est un objet réalisé pour l’usage de la forêt, et qui, de ce fait va aussi être respecté différemment et va donc avoir un pérennité différente aussi.

matalicrasset.com


Texte Virginie Jux
Propos recueillis par CocoVonGollum

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