Nicola Vercraeye

Mode - 23 mars 2016

L’homme de la maison

Nicola Vercraeye est un passionné. Propriétaire de la boutique historique Martin Margiela à Bruxelles, il est le témoin ardent d’un créateur silencieux. L’homme de la Maison ouvre ses portes à TenTen, temple du « nous », de la production artistique, de l’amour du métier et du respect d’un esprit, celui de son fondateur.
Entretien.

Pourriez-vous, en quelques mots, nous parler de vous, de votre rencontre avec Martin Margiela ainsi que de votre parcours au sein de la Maison Margiela ?

J’ai fait mes études à l’Académie d’Anvers. Dans la même classe qu’A.F. Vandevorst, de 1986 à 1990. C’était une période fantastique, tout était possible. On travaillait tous ensemble, jour et nuit à nos collections, on faisait des photocopies des invitations aux défilés afin de rentrer dans les salles… C’était avant l’ère internet, avant Photoshop, donc on faisait des collages, puis des copies en noir et blanc, parfois couleur. Tout ça pour pouvoir assister aux défilés de Gaultier, Comme des Garçons, Yamamoto, Ann Demeulemeester, etc. !

Assister aux défilés, c’était magique ! Il fallait, à l’époque, attendre des mois avant de pouvoir feuilleter les magazines avec les photos de l’événement. Maintenant, on peut voir, quelques secondes après les présentations, toutes les collections online, parfois même en temps réel.

Et le premier défilé majeur de Martin Margiela ?

Le défilé Martin Margiela (pas encore Maison Martin Margiela)… Café de la gare à Paris… Que dire ?… INOUBLIABLE… J’étais en coulisses pour habiller les mannequins. C’est à ce moment précis que mon cœur a fondu. J’étais déjà très intéressé par la mode, mais ce que j’ai vu et vécu à ce moment, c’était du jamais vu !

Des mannequins amateurs, leur visage couvert, un endroit inattendu, l’ambiance underground, l’hystérie totale, les vêtements complètement hors norme, des silhouettes tellement avant-garde (d’ailleurs toujours avant-garde aujourd’hui, vingt-huit ans plus tard) et les chaussures ! Les TABIS, inspirées par la chaussure de travail japonaise traditionnelle, présentées au son de la musique de Frédéric Sanchez…

Après ce défilé, et pendant l’Académie, je travaillais quelques jours par semaine dans une boutique à Anvers pour financer mes études. Je vendais les collections de Helmut Lang, Jean Paul Gaultier, Romeo Gigli, Comme des Garçons etc.

Ensuite, j’ai travaillé chez Stijl à Bruxelles, magasin dans lequel on vendait Martin Margiela. Ce job me permettait de participer aux achats. Un rêve pour moi ! Partir à Paris, rencontrer Martin himself, qui expliquait sa collection, passer des heures au showroom, des lieux magiques, rencontrer les gens qui travaillaient pour lui… Un univers si différent mais tellement sain et tellement MOI !

J’ai d’ailleurs vu tous les défilés de Margiela, sauf un. Je devais choisir, à ce moment, entre aller voir le défilé et faire le styling d’Axelle Red à Miami. J’ai opté pour Axelle, et j’ai fait le styling de presque tous ses clips et de ses albums depuis le début. Axelle apprécie aussi beaucoup le travail de Martin. Elle vient également du Limbourg. Pendant cette période, j’ai aussi fait les costumes de danse pour, entre autres, Jose Besprosvany (Charleroi Danse).

Pourquoi avoir choisi le quartier Dansaert de Bruxelles pour la première boutique ?

À l’époque il y avait un lien très fort entre Paris et Bruxelles. Jenny Meirens, la CO de Margiela habitait à la fois à Bruxelles et Paris. Beaucoup de gens qui travaillaient pour Martin en indépendant habitaient à Bruxelles ou ailleurs en Belgique. Les pièces de la collection artisanale étaient toutes réalisées par des jeunes des écoles de mode ou par des amis de Martin.

On était tous occupés à aider Martin, à peindre des jeans en blanc ou en noir. À découper des vieux t-shirts pour en faire autre chose, à déchirer des vêtements existants pour en créer un autre, à casser des assiettes pour en faire des gilets, à coudre deux jupes différentes pour en faire une nouvelle, à découdre des vieux jeans pour en faire autant de jupes, etc. On sentait tous qu’on faisait partie de quelque chose d’extraordinaire et on le faisait avec plaisir. La collection artisanale était une petite partie de la collection mais une partie importante.

Martin Margiela est notamment connu pour son recyclage peint en blanc. Ce blanc a-t-il une particularité ? Une histoire avec le “mal-peindre” ?

Il ne faut pas oublier qu’au début, Martin Margiela était une toute petite maison avec peu de moyens. Les showrooms étaient dans des hangars, l’appartement de quelqu’un, dans un vieux supermarché, etc. Tous les meubles étaient chinés aux puces et peints en blanc pour en faire quelque chose de cohérent. Mais pas peints en blanc n’importe comment. Différentes teintes de blanc : parfois blanc pur, parfois blanc coquille ou une autre variante. Et pas question d’utiliser un blanc non approuvé par Martin.

Il n’y avait parfois pas de chauffage, à cette époque, dans la boutique, mais il y avait toujours une ambiance très familiale, chaude et extrêmement créative. Martin était très souvent sur place et suivait tout ce qui se passait. Discrètement, certes, mais très attentif et toujours in control.

Le personnage Martin Margiela ressemble-t-il à ses collections ?

Martin, c’est un homme très discret, qui n’aime pas se montrer ; il préfère laisser parler les vêtements. Un homme qui veut rester comme les autres, qui veut pouvoir chiner les puces, aller au café du coin, prendre le métro sans être dérangé (peut-être l’avez-vous déjà croisé dans la rue, peut-être étiez-vous assis à côté de lui dans le Thalys, peut-être le voyez-vous tous les jours ! N’est-ce pas génial ?).

Ceci décrit parfaitement ses vêtements. À la fois très avant-garde, très construits. On les décrit souvent comme déconstruits, mais à mon avis, ce n’est pas du tout le cas. Chaque pièce est extrêmement bien coupée (il a appris le métier chez Jean-Paul Gaultier !), très bien réfléchie, discrète et également portable : pas de logo qui éructe Margiela, tout en demeurant reconnaissable à la coupe et au traitement des matériaux. Ainsi vont les bords mal cousus, les vêtements coupés à vif, les couleurs sur-teintes, les vêtements portés inside out, à l’envers, etc.

Souvent, les pièces de la collection, ou les idées dans la collection, sont d’une simplicité énorme. C’est cela le génie de Margiela. C’est parfois facile de créer quelque chose de foncièrement différent, de très compliqué mais de presqu’immettable. Mais créer des pièces différentes, avant-garde, inattendues et portables en même temps, ce n’est pas évident. Et dans le cas de Margiela, c’est génial !   

Que sont les quatre petits points blancs au dos des vêtements de Martin Margiela ?

Les quatre points cousus en forme parfaitement rectangulaire dans le dos des vêtements ne sont présents que dans les vêtements non doublés. Ce sont quatre points qui s’enlèvent facilement si on le veut. On découd quatre points et l’étiquette intérieure tombe d’elle-même, ce qui ouvre la voie à la personnalisation du vêtement : plus aucun repère rappelant la marque, et le vêtement devient la personne qui le porte.  

Les années 80 rendaient-elles les choses plus faciles qu’aujourd’hui ? Y avait-il une réelle liberté de créer et de porter ?

Quelle époque. Années 80 90, mais aussi après. Parfois, les pièces n’étaient pas en boutique à temps, les livraisons accusaient un retard de quelques mois, la marque était petite, mondialement connue mais pour un groupe restreint de clients. Il fallait grandir pour pouvoir continuer. À un certain moment, le nom Martin Margiela s’est transformé en Maison Martin Margiela. Toute correspondance se rédigeait au pluriel (nous, jamais moi.). Ceci parce qu’il s’agit d’une collaboration entre plusieurs personnes qui travaillent pour Martin. Lui gère la marque, mais le processus de création englobe beaucoup d’acteurs, notamment afin de pouvoir produire les quantités commandées par un nombre croissant de boutiques dans le monde. Il fallait changer la structure pour trouver des investisseurs. Nous savions alors que Martin n’allait pas continuer, comme d’autres créateurs, jusqu’à ses 70 ans. C’est aussi pour cette raison que le nom a évolué.

Après son départ, le bras droit de Martin a continué la collection avec de jeunes stylistes dont le nom n’a jamais été mentionné, dans la droite tradition de la maison.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’il y a plusieurs collections, ordonnées par chiffre sur l’étiquette :

  • 0 pour la collection artisanale,
  • 1 : collection pour femme (la collection créative),
  • 4 : garde-robe pour femme (les basics pour femme, et aussi les réplicas : des pièces trouvées aux puces par l’équipe « MMM », et qui sont considérées comme parfaites ; le vêtement ou la chaussure est copiée, l’origine marquée à l’intérieur de la pièce),
  • 10 : collection pour homme
  • 14 : garde-robe pour homme
  • 11 : accessoires pour homme et femme
  • 22 : chaussures pour homme et femme
  • 6 : basics pour femme
  • 8 : collection de lunettes

Et ainsi de suite.

Quel est votre regard sur la mode aujourd’hui ?

Beaucoup de nouveaux créateurs se sont inspirés de Margiela. Aussi bien les jeunes que les grandes marques. Maison Margiela a servi d’école pour beaucoup de créateurs…

Qu’a représenté pour vous la rétrospective  “Les Belges” à Bozar ? Vous avez fait la scénographie de l’exposition Martin Margiela avec une artiste, non ?

À vrai dire, je ne suis pas un grand fan d’expositions de vêtements dans un musée. Je crois qu’il n’y a pas beaucoup d’expos réussies dans ce domaine, à part pour quelques créateurs. Les expositions à Anvers sont souvent très réussies.

À ce propos, la Maison Martin Margiela a créé il y a quelques années une exposition au Musée Boymans Beuningen de Rotterdam. La rétrospective montrait plusieurs silhouettes de précédentes collections refaites en coton blanc. Les silhouettes étaient exposées à l’humidité, ainsi qu’à plusieurs bactéries. Plus le temps passait, plus la couleur des vêtements évoluait. C’était génial !

Bozar m’a contacté pour exposer mes archives privées. Je n’avais pas envie de faire comme les autres créateurs (exposer des vêtements sur des bustes) ; Maison Martin Margiela n’a jamais fait comme les autres. D’où le choix d’ouvrir des boutiques, non dans les rues commerçantes, mais juste en dehors, dans des endroits moins fréquentés. À chaque fois, quelques temps après, d’autres boutiques, galeries d’art ou restaurants se sont installés à côté. Les boutiques Margiela n’ont donc pas de vitrine, les bustes sont conservés vides, sans vêtement dessus.

Pour l’exposition à Bozar, j’ai décidé de collaborer avec une artiste anglaise, Linder Sterling. Je savais avant qu’elle aimait beaucoup le travail de Margiela. J’ai contacté Martin (par le biais de sa muse) pour lui demander sa permission. Il me l’a accordée. L’exposition de Linder et de mes archives a eu lieu par la suite à la galerie Dépendance, à côté de la boutique. Linder a photographié mes archives et a créé de nouveaux collages à partir de ceci. Le thème était : an absence, a presence, a mood, a mantle. C’était une manière d’interroger la Maison Margiela sur le sens de la couleur noir, et nous avons aussi tourné une vidéo, sur la question : Do you like to dance ? C’était une vidéo tournée avec une danseuse de l’école Parts d’Anne Teresa de Keersmaeker. La danseuse ne danse pas, mais les vêtements le font. Suzy Menkes, journaliste de mode, a vu l’exposition à Bozar et ne l’a pas vraiment aimée. Elle est venue ensuite à pied voir notre expo. Elle a écrit trois pages dessus, avec pour titre : Margiela Bruxelles : The King of Cool !

maisonmargiela.com

Propos recueillis par Charles Shinaski

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