Tony Delcampe

Mode - 18 mai 2016

L’école des modes

Tony Delcampe, le directeur de La Cambre Mode[s], insuffle à ses étudiants la perfection d’une collection, la justesse d’un trait ou l’organisation d’un événement. Il donne des ailes à des projets, participe à une renommée et détient les clés d’une fierté. Membre de la grande famille de l’école, il parle avec émotion de ses anciens élèves et de leurs successeurs, qui font de la Cambre l’institution de référence de la création mode. Entretien.

Quel est votre parcours, et quelle est l’histoire de cette école, La Cambre, dont l’évocation émeut les anciens et anime les prochains ?

Je suis sorti de la Cambre en 1994, j’ai lancé ma première collection pendant plusieurs années et j’ai travaillé pour des spectacles. Puis, j’ai été appelé par Francine Pairon, qui dirigeait l’Atelier de la Cambre pour me demander d’assister un cours. C’était en 1998, je crois. J’ai dit oui, j’ai commencé et cela m’a passionné. Deux ans plus tard, je suis parti dans une école parisienne, avant de revenir finalement pour la direction de l’Atelier. Il est vrai que La Cambre est une famille, plus qu’une école. Aujourd’hui, il y a aussi une bonne partie de mes collègues professeurs qui sont des « cambriens », et c’est ainsi dans tous les départements de la Cambre.

Comment La Cambre est-elle née ?

L’école fête ses 90 ans cette année, créée par Henry van de Velde en 1926. C’était déjà une école révolutionnaire, qui souhaitait sortir des sentiers battus des Beaux-Arts, qui existaient déjà, en mettant plus à l’honneur les arts décoratifs, métiers liés à l’art mais ancrés dans une réalité économique, comme le design ou l’architecture. Le département Mode[s] fête, lui, ses trente ans.

Quelle est l’identité que vous avez essayé d’insuffler à votre arrivée ?

Peut-être une spécialisation, due au fait que j’ai suivi le cursus auparavant. Je suis entré en 1989 à La Cambre, et j’ai mesuré ce qui pourrait manquer. J’ai recréé une équipe plus spécialisée, plus ancrée dans le professionnel. Les profs étaient auparavant plus des enseignants que des professionnels, et j’ai attiré des professeurs avec « les pieds dans le plat », qui travaillaient dans de grandes maisons ou avaient des collections.

On parle souvent des grandes maisons, justement, mais n’oublie-t-on pas trop souvent que beaucoup de stylistes ou de directeurs artistiques sortent de La Cambre ?

Je crois que les gens en ont un peu plus conscience, notamment suite à la publicité autour d’Anthony Vaccarello, qui devient directeur artistique d’Yves Saint Laurent. D’anciens élèves ont, eux, été directeurs artistiques chez Maison Margiela, d’autres premiers assistants chez Lanvin, Balenciaga… C’est une réalité, et on parle beaucoup dans la presse des directeurs artistiques, presque trop. Donc maintenant, cela se sait.

On en parle trop, des directeurs artistiques ?

Ils sont devenus des tout-puissants, des dieux, et on oublie de dire qu’ils sont entourés de studios énormes avec trente, quarante ou cinquante personnes derrière eux, qui sont aussi des créateurs. Ce sont des équipes. La mode n’est pas un métier individuel.

Comment transmettez-vous ce côté collectif ?

C’est tout le challenge de la formation : on doit former des gens avec une signature, forts individuellement et qui ont un message à faire passer, qui marquent le résultat avec leur patte. D’un autre côté, ils doivent travailler en équipe, et on les y habitue. Les cours ne sont pas uniquement individuels, d’autres étudiants interviennent. Pendant les cinq ans, ils doivent aussi faire quatre stages importants dans des maisons, et y apprennent l’importance des autres.

Pouvez-vous nous parler du In&Out de La Cambre ?

C’est une semaine, ou deux si possible, avant le défilé, pendant laquelle on voit, en situation réelle, les collections complètes que les étudiants font passer devant les jurys de profs et d’externes. C’est pour entrer, ou non, dans le défilé. On l’appelle « processus de sélection » pour faire peur aux étudiants, et pour donner un sens d’urgence, mais nous sommes pour la sélection de presque tous, en ajoutant corrections et améliorations à une semaine du show.

Et que représente ce show, ce défilé de fin d’études ?

C’est la seule façon qu’a la mode de se montrer, et cela demande une énergie folle et beaucoup de travail pour l’organiser. Il n’est pas pris en charge par l’école, et nécessite une recherche de financement, mais cela permet d’inviter des professionnels de la mode, des bureaux de recrutement du monde entier, des créateurs, les membres du jury… Tous les acteurs de la mode qui pourront engager les étudiants par la suite.

Qui compose le jury ?

Ce sont des professionnels de la mode, professeurs mais aussi des gens du monde entier. Nous avons ainsi accueilli Jean-Paul Gauthier, John Galliano, Raf Simmons, Anthony Vaccarello, bref, de grands noms qui font la mode.

Et pour arriver à un tel résultat, de forts liens doivent se développer entre professeurs et étudiants, non ?

Oui, bien sûr, on les connaît très bien. L’école n’est pas un cours ex cathedra, et nous ne prenons que 15 ou 20 étudiants sur 150 postulants chaque année. Pour l’examen d’admission, nous les voyons tous un par un, pendant presqu’une semaine, et quelque chose s’installe à ce moment. On les connaît par leur prénom dès la première semaine, car le cursus est d’une grande intensité. C’est pour cela que La Cambre est une famille, d’ailleurs.

Avez-vous donc des exigences d’autant plus fortes avec les anciens élèves ?

Oui, ces exigences s’installent d’elles-mêmes, puisqu’une sélection « naturelle » s’opère, par la quantité de travail nécessaire. Comme le réclame le métier ; on vise à transmettre des méthodes de travail. Et cela marche, je crois.

Avez-vous une anecdote à raconter ?

Je suis surpris chaque année par de nouvelles choses ! J’ai des affinités avec certains, c’est sûr, mais généralement, quand les étudiants arrivent au bout, ils le méritent. Pour moi, c’est difficile quand ils partent, parce que je les ai eus pendant au moins cinq ans. Parfois, je suis fâché avec certains, qui reviendront des années plus tard, et avec qui je travaillerai.

lacambre.be

Image du haut : Dior Backstage La Cambre Day One ©Emmanuel-Laurent


Propos recueillis par Charles Shinaski

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