Brecht Heytens

Art - 22 décembre 2016

Le corps comme mesure

Brecht Heytens est un artiste Belge vivant et travaillant à Bruxelles.
Par le biais de sculptures et d’installations, il questionne le matériau et ses limites en l’immergeant dans un autre système dont le corps serait le nouveau référent.
Les efforts physiques et soutenus que requière l’achèvement de l’œuvre l’entraînent dans une sorte de transe servant d’intermédiaire entre le faire et le penser.
L’espace, déterminant la forme de l’œuvre, catalyse l’impact physique qui force le regard du public à devenir créateur puisque, au final, seule sa mémoire en gardera la trace. Le spectateur, alors intimement lié par la sédition créative, peut éprouver le corps de l’artiste dont l’empreinte de sa mise en scène, moulée dans la matière, dévoile les stigmates de l’épuisement.
De cette expérience devenue physique le public peut alors appréhender l’espace autrement, guidé par une perception encore insoupçonnée.

L’exposition SPLITTING SPACE de Brecht Heytens est exposée au WhiteCube de la galerie ArchiRAAR jusqu’au 7 janvier 2017.

Pourriez-vous nous parler de vous, de votre parcours ?

Mon nom est Brecht Heytens et je suis originaire de Leuven, mais je vis et travaille actuellement à Bruxelles. J’ai pratiqué la sculpture à la KASK de Gand pendant trois ans, suivi d’un master à Sint Lucas à Bruxelles. Je suis un sculpteur/constructeur d’installations.

Comment l’atelier s’intègre-t-il dans votre démarche ? Quelle est sa place ?

Je considère mon studio comme un lieu de préparation et d’expérimentation. C’est une sorte de base d’opérations. Je pars de mon studio avec tout le nécessaire pour réaliser une installation. Mais je n’y pense plus une fois arrivé à l’espace d’exposition. Il y a une ligne de démarcation claire entre les deux. Dans le studio, je peux tester tout ce qui me servira peut- être pour réaliser une œuvre. L’espace d’exposition est un lieu où les actions sont très planifiées, selon une organisation entièrement préparée à l’atelier.

Quelles sont vos influences ?

Je me sens proche des idées des Minimalistes et des Constructivistes. Mais contrairement aux Minimalistes, je crois à la ’’main’’ de l’artiste ; je suis plus attiré par leur langage formel et la manière dont ils interagissent avec l’espace. Par exemple, je trouve le travail de Richard Serra excellent.

On peut trouver dans le travail d’Oscar Tuazon une belle confluence du Minimalisme et du Constructivisme. Je trouve son travail génial. Tant Serra que Tuazon font un bel usage de la force du matériau. Récemment, j’ai découvert le travail de Kilian Rüthemann qui est aussi super bon.

Les installations et sculptures doivent avoir dans votre démarche, un impact physique sur l’espace et sur le spectateur. Selon vous, cet impact provoque-t-il une distance ou une intimité ?

L’œuvre d’art elle-même crée une sorte d’intimité avec l’espace par la taille qu’elle occupe. J’essaie de dimensionner une installation de sorte que le spectateur doive appréhender l’espace autrement.

J’ai aussi remarqué que certains spectateurs gardent une certaine distance avec l’installation. Mais il y a aussi des gens qui viennent très près de la pièce pour vraiment la voir. Je pense qu’ils entrent dans une autre relation avec la pièce, qu’on pourrait qualifier d’intime. En général, il y a deux groupes : les personnes qui ne font pas confiance et les casse-cous.

Est-ce une invitation, pour le spectateur, à transgresser l’espace et ses propres points de repère ?

Oui.

Cet impact, comme lien, induit un rapport au corps. Quel est justement votre propre rapport au corps ?

J’utilise mon corps comme mesure. L’impact qu’une pièce a sur moi et sur le spectateur est déterminé par le corps. Chacun éprouve quelque chose comme une expérience physique dans le rapport entre la pièce et le corps. Je détermine les dimensions en fonction de mon corps. Mais ce n’est pas une science exacte.

Mon corps est aussi l’outil avec lequel je crée la pièce. J’utilise tout mon corps quand je réalise une œuvre. Elle est toujours une collaboration entre faire et penser.

SPLITTING SPACE, actuellement exposé à la galerie ArchiRaar, est une œuvre en plâtre divisant la galerie en deux. Résultat d’actions répétitives, cette installation a nécessité une action très physique. Peut-on alors parler d’acte performatif ?

Quelque part oui, mais seulement pour moi-même. Je ne pense pas un jour pouvoir le faire en présence d’un public. Il s’agit plutôt d’une tâche à accomplir. Je dois sentir que je suis physiquement au travail. L’installation de SPLITTING SPACE était essentiellement un épuisement physique. Le processus de création a pris quatorze heures sans interruption. Ceci est principalement dû au matériau utilisé, car avec le plâtre, il faut travailler « mouillé sur mouillé », sans quoi il n’adhère pas.

Mon geste est une action répétitive : préparer le plâtre puis le jeter. Il me faut trouver la concentration nécessaire à l’achèvement du travail. C’est presque quelque chose de méditatif.

Le corps peut-il être, à chaque étape, un référent des limites du matériau ?

Oui, je le pense. Les premières couches doivent être réalisées avec soin, de sorte à obtenir une belle empreinte du négatif. Les couches successives permettent de faire grandir la pièce, en augmentant aussi ma fatigue. Cela fait que les dernières couches sont plus grossières, elles montrent aussi ma frustration et à la fin je jette de gros paquets de plâtre, parce que j’en ai eu assez. La pièce est presque une impression du processus de fatigue. Les limites matérielles dépendent de mes limites physiques.

L’aspect monumental, imposant sa place dans l’espace, est-il, dans votre démarche une symbolique de la frontière, des limites ?

Avec ma pièce, je cherche à redéfinir les limites de l’espace. Le spectateur est par conséquent conduit à dialoguer différemment avec celui-ci. Les dimensions de l’installation sont déterminées par la hauteur, la longueur et la largeur de l’espace d’exposition. C’est pourquoi je pense que les limites de l’espace sont accentuées par mon installation.

Que ce soit par l’aspect monumental qui ne permet pas de visualiser l’œuvre dans son ensemble ou par la notion de trace, d’empreinte n’existerait-il pas également un vocabulaire de la disparition et du temps ?

Une des caractéristiques du travail sculptural est l’impossibilité de tout voir du même point de vue, contrairement à la peinture ou au dessin. Le spectateur doit se mouvoir autour de la pièce, et quand certains aspects de la pièce apparaissent, d’autres disparaissent. Pour la pièce SPLITTING SPACE, le spectateur doit prendre le temps de voir toutes les facettes ; il lui est nécessaire de se déplacer autour de la pièce, d’entrer pleinement dans l’espace pour en voir l’autre face.

L’œuvre devient-elle, en finalité, l’empreinte de la mise en scène de votre propre corps ?

Oui, je le pense. Mon travail commence par la tête : je pense au matériau et à ses limites, aux limites de l’espace et aux défis associés au transport. Je cherche toujours un moyen de rendre le transport aussi simple que possible.

Je travaille sur la meilleure manière d’obtenir la pièce, puis mon corps est activé comme un outil. Lors du façonnage, mon corps est simplement un instrument suivant le plan. Cela ne veut pas dire que j’arrête de penser, il y a toujours des imprévus.

Ce qui pourrait expliquer ces liens entre force et fragilité, présence et disparition ?

Je pense que chaque matériau recèle une forme d’individualité et une force propre. Un matériau est aussi vulnérable et ce sont ces limites physiques que je cherche à repousser. Avec SPLITTING SPACE, ma recherche est tournée vers le plâtre. Une image pourrait en être ce jeu de construction où les enfants doivent élever une tour bloc après bloc, au risque que la tour s’écroule, en recherchant une forme viable. Pour construire verticalement, il faut établir un dialogue avec la gravité et tout ce qui persiste est viable. Je procède de la même manière avec le plâtre.

J’utilise un plâtre de modelage, qui n’est pas utilisé pour réaliser des pièces de grandes dimensions. En repoussant les limites du matériau, la pièce devient très puissante. Mais le plâtre reste aussi très fragile, il suffit de peu pour le briser. Je pense que dans mon travail, il existe un lien entre force et vulnérabilité.

La pièce SPLITTING SPACE est impressionnante par ses dimensions, mais elle a besoin de l’espace pour exister. Pendant le processus de création, beaucoup de plâtre tombe au sol. Le plâtre se fixe au sol et forme une sorte de point d’ancrage pour la pièce. L’installation n’existera que dans cet espace et sera détruite après l’exposition. Bien entendu, ce processus peut être répété dans d’autres lieux, mais chaque pièce est unique. Tant que la pièce existe, elle est présente par sa taille et par sa connexion nécessaire à l’espace. Mais dans le cadre d’une exposition, elle finira toujours par disparaître.

Quels sont vos projets ?

En février, je pars à Bolzano en Italie, pour une résidence à la société Ewo. Celle-ci me donne la possibilité d’expérimenter avec leur technologie (luminaires) et de créer de nouvelles pièces. Pendant ma résidence, j’aurai une exposition à Museion, le musée d’art contemporain de Bolzano. 

Par la suite, tout est possible. Mais certainement créer de nouvelles œuvres.

brechtheytens.tumblr.com

archiraar.com

Propos recueillis par CocoVonGollum

 

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail to someonePrint this page

Articles reliés