Rudy Ricciotti

Design - 7 décembre 2015

L’architecture doit fabriquer du sens, certes, mais aussi revenir au récit

Ricciotti est incontestablement l’architecte français qui provoque le plus de réactions antagonistes. L’homme est médiatique. C’est un architecte qui parle, qui écrit et revendique « son usage des mots ». Alors il s’exprime : contre l’indécence de la réglementation, contre les schémas de la globalisation, contre la bureaucratie… Il dit son sentiment d’une architecture contemporaine pauvre comme « une relecture radotante d’une modernité née dans les années 1930 ».
À contre courant de la bien-pensance, de la culture bobo, du politiquement correct, du parisianisme, des anticorridas et du mythe enchanteur des écoquartiers, ce dandy provocateur et empêcheur de tourner en ligne d’aluminium n’a de cesse de s’inscrire dans une parole polémique.
Mais Rudy Ricciotti  le dit lui même, il n’ « envisage pas de fabriquer de la sympathie » et précise qu’il a « l’incroyable vulgarité de dire ce qu’il pense. »
Et à bien y regarder, il y une cohérence à tous ces éclats de voix.
L’évidente créativité de ses œuvres lui vaut d’être considéré comme une des figures incontournables de la scène architecturale française contemporaine. Il a été consacré en 2006 par le grand prix national d’architecture.
Ce n’est ni à New York, ni a Paris, ni à Londres ou à Tokyo qu’il implante son agence. Non, c’est à Bandol qu’il ouvre son agence en 1980 où il exerce toujours. À quelques encablures de Marseille : pas loin d’Alger où il est né, pas loin de la Camargue où il a grandi, pas loin de l’Espagne pays de la tauromachie. L’homme a élu domicile au creux des terres de la méditerranée. Une identité revendiquée .

Rudy Ricciotti, à 63 ans vous dites être dans la synthèse des savoirs (l’archi, l’ingénieur, le coffreur, le ferrailleur…). Pourriez vous nous décrire les quelques étapes majeures de votre parcours.

Je suis devenu architecte par erreur. J’étais persuadé que c’était un métier de plein air comme agriculteur. Lors de mon parcours, mes modèles ont été les maçons, les ouvriers, les entreprises. Puis la culture constructive en général et l’horizon métaphysique de la Méditerranée. Mais aussi les écrivains Malaparte, Pasolini, l’un et l’autre de formidables peintres du réel. La synthèse des savoirs est le bénéfice de l’expérience maniériste.

Pour vous, l’œuvre architecturale est elle la trace d’un homme ou la trace d’un moment de l’histoire des hommes ?

C’est téléphoné comme question. On sent le poids de la culpabilité dans sa formulation… Ce sera donc ce que le regardeur voudra.

On connaît vos positions plus que critiques sur l’hyper réglementation, notamment le HQE (haute qualité environnementale) iriez vous jusqu’à dire que ces normes tuent la création ?

La magouille aujourd’hui est de fabriquer du bénéfice sur le dos de la question environnementale. Les banques, les industries chimiques, l’industrie de l’acier, les publicistes, tous sont « verts » sans aucun doute. La manipulation est devenue, au-delà du lobbying industriel, une machine à fabriquer des marchés de communication pris sur les budgets recherche et développement. Le plus étonnant, c’est que cette affligeante neuroprogrammation commerciale fonctionne.

L’industrie nucléaire, l’industrie pharmaceutique sont également HQE. Le bêlement caprin sur le sujet a atteint un niveau pornographique. Il faut libérer les énergies et les intelligences constructives. Il faut déréglementer et obliger aux résultats, ce qui est autre chose. Il faut bilanter l’empreinte environnementale et pour cela, réduire la pression confort et le bling bling technologique. J’avais fait pour le ministre de l’environnement un rapport qui annonçait que les résultats du Grenelle de l’environnement seront inverses aux cibles annoncées. Le rapport est passé à la trappe. Le champ normatif récent augmente le consumérisme technologique. Il faut fabriquer des édifices sur une chaîne courte de production, c’est à dire porteurs de main d’œuvre territorialisée et de modes de réalisations résistant à la délocalisation de la production. Construire en acier par exemple avec des profils prédécoupés arrivant d’Inde, confiant à l’ouvrier français une seule clef à molette comme intelligence industrielle, fait de nous des sous-développés. Un chantier propre ici et sale ailleurs voilà le projet politique des vandales HQE organisés en tribus. Construire en béton au-delà de l’empreinte environnementale favorable est par sa main d’œuvre territorialisée un facteur de partage de richesse. L’acier et l’aluminium sont loin de ces vertus.

Vous définissez la période post moderne comme « une dictature de la rétention et du minimal »  qui assimile tout par le prisme de la globalisation et du consumérisme. Acceptez vous que l’on puisse dire de vous que vous revendiquez une Architecture du sens ?

Je suis un architecte inquiet qui essaye de produire du sens, de considérer le contexte et qui considère la narration et le récit comme des nourritures utiles. La difficulté d’être de l’architecture se heurte à la pornographie du global. Mais depuis quelques temps, il convient de redevenir optimiste, les citoyens ont pris la mesure de notre décadence et de la prédation bureaucratique. Les jeunes sont très avertis. Je m’en réjouis. Demain, je ne sais pas quel architecte je serai, et je n’aspire pas à la sagesse. Quoiqu’il en soit, les défis de l’architecture d’aujourd’hui concernent la densité, seule solution si l’on veut laisser du terrain non imperméabilisé à nos enfants ; vous noterez que je ne dis pas naturel, mon exigence est modeste. Le défi de l’architecture de demain est de continuer à être un récit compris par chacun et porteur d’un projet de société. Or le premier combat à mener est de se débarrasser des scories d’une néomodernité tardive et asexuée. Au-delà du style c’est l’attitude qui importe.

Mon travail célèbre le contexte et la question de la circonstance. J’accepte le principe de culpabilité et assume la difficulté d’être et de réaliser des choses. C’est pourquoi je travaille de plus en plus le maniérisme, tout en restant sous la pulsion du radicalisme. Le maniérisme permet de rêver à nouveau les vertus de la narration. L’architecture doit fabriquer du sens, certes, mais aussi revenir au récit. Aujourd’hui, notre société subit une perte de ce récit et donc de cohésion sociale. Nous nous devons de fabriquer des moments de vie pour contrer ce manque et réactiver le désir afin d’éviter la névrose.

C’est le destin de l’architecte d’envisager autre chose que de l’architecture de papier et c’est ce qui motive. Malgré l’intolérance du regard public et de ses lieux communs carnassiers, il faut continuer à chercher à la limite de la visibilité politique et esthétique. Je n’ai pas de désir autre que de continuer à pouvoir construire sur des croyances. Le cynisme ambiant m’effraie, la lâcheté comme distance aristocratique aussi. La démagogie assèche notre récit collectif.

Récemment a été inauguré le mémorial du camp de Rivesaltes. Remarquable par sa massive et juste sobriété, ce monolithe en béton se place à hauteur d’homme, à hauteur des baraquements où des milliers de vies furent contenues. Comment et quand vous est venue cette idée de ce bâtiment semi enterré ? Et…question corollaire, le concept a t il précédé la rencontre « physique » avec le lieu ?

C’est l’un de mes projets le plus difficile, celui sur lequel la réponse nous a paru la plus lourde à porter. Mais je ne suis jamais dans la souffrance. Il s’agissait là d’excaver le site pour en révéler la mémoire et la contenir dans un mégalithe de béton afin qu’elle ne s’évanouisse pas !

Ce qui m’a frappé, c’est la notion de disparition du site, d’effacement. Il est absent comme est absente la mémoire de ce lieu. J’ai alors choisi d’affronter la violence cachée de ce lieu. Le bâtiment est un monolithe de béton de 220 mètres de long, construit sur le seul endroit où rien n’avait été construit : la place d’armes, là où était le pouvoir. Rivesaltes était un camp militaire avant d’être un camp d’internement. Le point le plus haut du bâtiment correspond au point le plus haut des baraquements. Il s’agissait d’éviter qu’il y ait une domination verticale. Mais sa violence formelle témoigne de l’impossibilité de l’oubli comme du pardon.

Les valeurs de la besogne et du travail, la notion de sueur sont des thèmes récurrents dans vos interventions. Peut on y voir l’héritage de l’enfant, fils de maçon ?

Certainement, le voyage anthropologique construit et déconstruit à la fois. C’est la représentation que je me fais du travail qui m’émerveille. Entre charité et révolution.

Votre œuvre est intimement liée à l’utilisation du béton, matériau que vous avez toujours défendu, magnifié et fait évolué jusqu’à en faire cette élégante ossature en dentelle du MuCEM à Marseille. D’un point de vue plus technique, pouvez vous nous expliquer comment se passe votre collaboration avec les ciments Lafarge ? Est ce le créateur qui définit ses « besoins » et ses contraintes ou est ce les chercheurs et les ingénieurs qui mettent à votre disposition de nouvelles déclinaisons du matériau?

J’utilise les ciments de divers fabricants. Mais le cimentier ne vend que du ciment en vrac. La conception, les études techniques, les calculs, relèvent exclusivement de l’engagement de l’architecte et de l’ingénieur… En l’occurrence, l’architecte c’est moi et l’ingénieur c’est Romain Ricciotti.

Souvent vous vous plaisez à citer le poète William Blake qui disait de la modestie qu’elle est «  le masque de la vanité ». Aujourd’hui donc, sans masque et sans modestie, pourriez vous nous dire de quoi vous êtes le plus fier ?

De mes enfants. Ils sont plus intelligents, plus sensés et plus sensibles que moi.

Quel rapport entretient l’homme bâtisseur avec la postérité ?

Sex, Drug and Rock’n Roll… et pastaga !

Y a-t-il dans la tête de l’architecte une œuvre secrète, un projet ultime ?

Préférer perdre la mémoire plutôt que la bite. Bien que dans l’un ou l’autre cas, c’est un souci en moins.

rudyricciotti.com


Propos recueillis par Nathalie Albar

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