RSF

Culture - 9 juillet 2015

« La liberté d’expression n’a pas de religion »

Le monde dans lequel nous vivons donne de plus en plus accès à l’information. Le droit d’informer et d’être informé constituent une liberté absolue, trop souvent menacée ou discutée cependant. La presse écrite doit tenir compte du poids d’internet, média surpuissant, planétaire et parfois incontrôlable car il diffuse l’information en temps réel. Ce médium ne remplacera jamais tout de même le travail d’investigation et d’information du journalisme. Reporters Sans Frontières, organisation internationale d’utilité publique, constitue un garde-fou qui veille à ce que la liberté de la presse perdure.

Quelle est la mission première de RSF ? Est-ce une ONG reconnue d’utilité publique ? Pouvez-vous revenir succinctement sur l’histoire de sa création ?

Dans certains pays, un journaliste peut passer plusieurs années en prison pour un mot ou une photo. Parce qu’emprisonner ou tuer un journaliste, c’est éliminer un témoin essentiel et menacer le droit de chacun à l’information, Reporters sans frontières, fondée en 1985, œuvre au quotidien pour la liberté de la presse.
Reporters sans frontières est la plus grande organisation internationale de défense de la liberté de l’information. Basée à Paris, l’organisation compte des bureaux à l’international (Berlin, Bruxelles, Genève, Madrid, Stockholm, Tripoli, Tunis, Vienne et Washington DC) et plus de 150 correspondants dans 130 pays. Trente ans après sa création, RSF dispose d’une capacité d’action et d’une notoriété sans précédent. Son statut consultatif auprès de l’Organisation des Nations unies, de l’UNESCO, du Conseil de l’Europe et de l’Organisation internationale de la Francophonie, et sa présence sur le terrain lui confèrent une influence mondiale. RSF a reçu de nombreuses récompenses : le prix de l’Association internationale des clubs de la presse (2013), la médaille Charlemagne pour les médias européens (2007), un Emmy Award de l’Academy of Television Arts and Sciences aux États-Unis (2006), le prix Sakharov du parlement européen pour la liberté de penser (2005), le Prix du journalisme et de la démocratie de l’OSCE (1997) et le prix Lorenzo Natali de la Commission européenne (1992).

Comment a réagi RSF à la violence des évènements du 7 janvier à la rédaction de Charlie Hebdo et des jours qui ont suivi ?

Le massacre des journalistes de Charlie Hebdo constitue une atteinte des plus graves à nos libertés. Ce jour noir de l’histoire de la presse mondiale, met en évidence la violence extrême à laquelle sont soumis ceux qui osent critiquer ou simplement interroger la religion. Une démarche bien trop souvent qualifiée de “blasphématoire” par des pouvoirs extrémistes. Nous appelons à une mobilisation générale contre tous les prédateurs de la liberté de la presse qui, invoquant des motifs religieux, perpètrent des horreurs contre les journalistes et les dessinateurs. Lorsque des groupes radicaux tirent à vue dans des rédactions, en France comme en Irak ou au Pakistan, ce sont les droits des populations qui sont visés.
À l’échelle internationale comme au niveau national, il apparaît nécessaire de défendre la liberté d’expression face à ceux qui souhaiteraient imposer des normes au regard de leurs croyances. Les réactions à la tragédie de Charlie Hebdo et la parution du numéro Tout est pardonné montrent qu’il est crucial de résister aux notions de « blasphème » et de « diffamation des religions » et à ceux qui veulent réduire le débat public au nom du respect des « sensibilités ». Le 3 février, nous annoncerons le lancement d’une campagne autour de la proclamation La liberté d’expression n’a pas de religion. Nous solliciterons la signature des responsables de lieux de cultes de toutes religions en France.

Depuis plusieurs années, RSF sort un classement mondial de la liberté de la presse sur presque 200 pays, sur quels indicateurs compilés et croisés vous basez-vous pour établir ce classement ?

Le classement mondial, publié chaque année, évalue la liberté d’informer dans 180 pays. Il reflète le degré de liberté dont bénéficient les journalistes, les médias et les net-citoyens de chaque pays ainsi que les moyens mis en œuvre par les États pour respecter et faire respecter cette liberté.
Le questionnaire utilisé pour la compilation de ce classement est adressé aux organisations partenaires de Reporters sans frontières (18 associations de défense de la liberté d’expression dispersées sur les cinq continents), à son réseau de 150 correspondants, à des journalistes, des chercheurs, des juristes ou des militants des droits de l’homme.
Des questions chiffrées permettent de comptabiliser les exactions commises contre les journalistes. Le reste du questionnaire, soumis à des experts extérieurs et au réseau de RSF, se concentre sur des problématiques difficilement quantifiables comme, par exemple, le degré d’autocensure affectant les producteurs d’information.
En aucun cas, ce travail ne saurait être pris pour un indicateur de la qualité de la presse.

Pouvez-vous faire quelques commentaires sur le classement 2013 : quels sont les 3 pays en tête du classement et ceux qui le ferment même si nous avons une petite idée…? Ce classement a-t-il fortement évolué par rapport à l’année 2012 ? Si oui, quels sont les principaux changements ? Quelle(s) conclusion(s) tirer d’un tel classement ?

L’édition 2014 du « Classement mondial de la liberté de la presse » a révélé l’impact négatif des conflits sur la liberté de l’information et ses acteurs. Le rang d’un certain nombre de pays est également affecté par une interprétation trop large et abusive du concept de la protection de la sécurité nationale, aux dépens du droit d’informer et d’être informé. Cette dernière tendance constitue une menace croissante au niveau global, dangereuse pour la liberté de l’information jusqu’au cœur des « États de droit ». La Finlande conserve son rang de meilleur élève, en occupant pour la quatrième année consécutive la première place du classement. Elle est talonnée, comme dans la dernière édition, par les Pays-Bas et la Norvège. À l’extrême opposé, en queue de classement, le « trio infernal » réunit à nouveau le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Érythrée, des pays où la liberté de la presse est tout simplement inexistante. Malgré les quelques rares turbulences qui ont pu les traverser en 2013, ces pays continuent de représenter des trous noirs de l’information et de véritables enfers pour les journalistes.
Si l’année 2013 a été moins meurtrière pour les journalistes que la précédente, marquée par une hécatombe pour la profession, les agressions et menaces ont été plus nombreuses. La hausse de l’indice s’explique par l’évolution non seulement des exactions, mais aussi de l’ensemble des indicateurs utilisés pour compiler le classement, comme le pluralisme.

Que pensez-vous de la situation particulièrement tragique et sordide en Syrie : les journalistes peuvent-ils encore y faire leur travail ? Y a-t-il des journalistes étrangers dans le pays ? Sont-ils protégés ? Tous ou la majorité sont-ils contrôlés et censurés ?

La Syrie est aujourd’hui le pays le plus dangereux au monde pour les journalistes, systématiquement ciblés par les forces de sécurité de Bachar Al-Assad, les milices pro-gouvernementales et les groupes djihadistes.
Depuis mars 2011, 40 journalistes ont été tués en Syrie dans l’exercice de leurs fonctions, dont 13 étrangers. 129 citoyens-journalistes syriens ont également été assassinés.
À ce jour, deux journalistes étrangers sont toujours détenus ou portés disparus, dont un retenu en otage par le groupe État Islamique (EL). Quant aux journalistes syriens, près de 40 d’entre eux sont toujours détenus par le régime de Bachar Al-Assad et une vingtaine entre les mains de groupes armés, dont l’EI.
Pris en étau, de nombreux journalistes syriens ont pris la voie de l’exil, fuyant la pression et les menaces. Le régime délivre au compte-gouttes des visas aux journalistes étrangers et impose une censure absolue aux médias syriens qui ne diffusent qu’une information de propagande.

RSF a-t-il un chiffre des journalistes morts en activité en 2014 ? Ce chiffre est-il en augmentation constante ou pas ?

Selon nos chiffres, 66 journalistes ont été assassinés en 2014, ce qui porte à 720 le nombre total de journalistes tués dans l’exercice de leurs fonctions en dix ans.
Malgré une légère baisse du nombre de journalistes tués dans l’exercice de leurs fonctions, le bilan publié par Reporters sans frontières pour l’année 2014 met en lumière une mutation de la violence, avec une instrumentalisation de plus en plus grande des exactions contre les reporters (décapitations, mises en scène, menaces). Les assassinats sont de plus en plus barbares, les enlèvements en très forte croissance, avec l’objectif, pour ceux qui les perpètrent, d’empêcher l’information indépendante et de dissuader les regards extérieurs. Les intimidations sont si diverses que les journalistes sont deux fois plus nombreux à avoir pris le chemin de l’exil par rapport à l’année précédente.

Quel est le rôle aujourd’hui d’internet dans la diffusion de l’information ? Est-ce toujours un atout ? Que pense RSF des nouveaux médias ?

Aujourd’hui, la guerre de l’information est menée principalement via Internet, champ de bataille où RSF a établi une présence dès 2001 par la création d’un bureau nouveaux médias. Nous souhaitons à présent élargir la portée de nos actions sur le terrain afin d’inclure ceux et celles qui ont choisi d’exercer leur droit d’informer via Internet. Nous allons poursuivre le développement d’ateliers de sécurité numérique qui incluent la distribution de logiciels et matériels. Des ateliers de ce type ont été organisés en Thaïlande pour les journalistes et blogueurs Birmans et Vietnamiens en 2011, ainsi qu’en Égypte et Tunisie en 2012.

Donnez-nous quelques chiffres à propos de RSF : combien de personnes travaillent pour RSF au total ? Combien de Correspondants ? Dans combien de pays ? Quel budget annuel ?

Notre présence internationale est la base de notre action. Nos bureaux dans dix villes, dont Bruxelles, Washington, Berlin, Tunis, Stockholm et Tripoli et notre réseau de correspondants dans 130 pays nous confèrent une influence mondiale. Le secrétariat international est basé à Paris et comprend une équipe de 30 personnes.

Comment RSF peut concrètement soutenir des journalistes en zones difficiles, quels sont les moyens dont vous disposez ?

Nous protégeons les journalistes et blogueurs en danger. RSF accorde chaque année une centaine de bourses d’aide et soutien des médias indépendants menacés. L’association prête gratuitement des gilets pare-balles, offre des formations à la sécurité physique et digitale et propose des assurances sur mesure pour les journalistes en mission dans des pays dangereux, en particulier les freelances et pigistes.

Quel est le poids d’une pétition lancée ou relayée par RSF dans les mesures prises par les États de droit ?

Chaque année, plus de 2000 communiqués de presse sont publiés par Reporters Sans Frontières pour dénoncer les exactions contre les journalistes et les atteintes à la liberté de l’information. L’association, par des campagnes, des pétitions, et par la pratique du « naming and shaming » (nommer et stigmatiser), influe sur les dirigeants tant sur des cas spécifiques que des problèmes généraux. Par ailleurs RSF lance et anime des comités de soutien aux journalistes retenus en otage à travers le monde, afin de maintenir une pression constante sur les gouvernements.

Comment chacun d’entre nous peut soutenir RSF ?

L’adhésion à Reporters Sans Frontières est ouverte à tous. Pour y souscrire un bulletin est disponible sur le site internet de l’ONG. Le montant de la cotisation annuelle s’élève à 30 € pour une adhésion classique (15 € pour les étudiants/chômeurs et 100 € pour une adhésion de soutien).
En tant qu’adhérent, vous êtes associé à la vie de l’association et amené à devenir acteur de son développement. Les adhérents sont conviés à l’assemblée générale afin d’élire les administrateurs et voter les orientations stratégiques de l’association. Vous recevez chaque mois des informations et propositions d’action. Les adhérents peuvent également participer concrètement à l’activité de RSF en apportant leur aide lors des événements de mobilisation et de sensibilisation partout en France.

fr.rsf.org


Propos recueillis par Virginie Jux

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