Jean Lain

Art - 4 juin 2015

Détournements de fonds et de formes !

Jean Lain est un artiste franco-normand arrivé depuis peu à Bruxelles. Je n’ai fait aucune remarque sur son nom, sachant que hasard et coïncidence n’existent que si l’on y croit et j’y crois ! Une belle rencontre, pas autour d’une bière cette fois, mais d’un projet de « détournement » de belle et grande ampleur. Quand un artiste prend en otage une marque, une enseigne presque universelle, au nom de la liberté de s’amuser et d’exprimer son art, les victimes ne sont que des objets manufacturés qui connaissent une autre vie de leur vivant ! C’est avec plaisir que j’ai été la complice de cette vaste opération !

Parlez-nous de ce projet de hacking étonnant qu’est PIKEA…

IKEA est une marque que tout le monde connaît, une enseigne représentée partout, presque une invasion ! Tous, nous avons du mobilier IKEA à la maison, ce qui en fait une enseigne populaire en somme. Dans ma démarche, je cherche souvent à sortir les objets du quotidien de leur contexte, à détourner, à « pasticher »… Cette fois j’utilise IKEA pour jouer les trouble-fête, je détourne l’usage qu’on en fait habituellement. Chez IKEA le client est invité à fabriquer lui-même son mobilier, avec PIKEA ce même client peut se fabriquer une œuvre d’art ! Je propose une réflexion sur l’objet manufacturé en général. Mon travail, dans ce cas-là, pourrait se résumer ainsi : assembler des objets déjà manufacturés pour les magnifier, les transcender, les décontextualiser. D’où l’idée de PIKEA, offrir à tous la possibilité de se fabriquer une œuvre d’art, soi-même, à partir d’une notice, comme celles fournies par IKEA pour le mobilier. Évidemment la réalisation de cette œuvre se fait exclusivement à partir des meubles et accessoires vendus chez IKEA. Et puis, se retrouve aussi mon goût pour toute forme de déguisement. L’intention de départ a quelque chose de ludique qui me plaît aussi. Je me suis d’abord attaqué au logo, mon premier détournement !

Une façon pour vous de « démocratiser » l’art, une idée chère à Jean Lain ?

Une façon de le faire sortir des musées et des galeries pour le faire entrer chez qui le souhaite par la petite porte ; une façon aussi de le rendre plus accessible puisque chacun peut faire son œuvre à partir de sa propre sensibilité (rien n’empêche par exemple de créer sa propre série, de multiplier les pièces à loisir, de les disposer soi-même pour en faire une installation…), sans être artiste pour autant. C’est en plus l’occasion de se rendre compte du travail d’un artiste. Il y avait un parallèle évident pour moi au départ entre le statut du commun du mortel qui va chez IKEA et le commun des mortels qui est artiste : le client d’IKEA fabrique son mobilier et l’artiste quant à lui fabrique son œuvre ! PIKEA permet de réunir les 2 ! Du coup, tout le monde peut avoir accès à l’art sans plus aller dans les musées ou les galeries, tout le monde peut s’offrir une œuvre à moindre coût car l’équipement de base pour réaliser un modèle n’est pas très onéreux.

L’usage « traditionnel » d’IKEA est ainsi détourné sans être complètement dénaturé finalement ?

Oui, on perd la dimension usuelle, prosaïque, utile d’un objet pour créer – reproduire plus exactement – une œuvre d’art. De l’aspect « pratique », on passe à la « décoration », si l’on peut / veut considérer l’art comme de la décoration ! En tout cas, une œuvre d’art n’a pas d’utilité en soi, si ce n’est amener à réfléchir sur l’autonomie de la création, le choix même d’une pièce plutôt qu’une autre est un parti pris, une forme d’engagement. Et puis, j’aime bien brouiller les repères d’une façon ou d’une autre !

Votre projet ne propose que la réalisation d’œuvres d’artistes bien connus ?

Peut-être que tout le monde ne connaît pas les artistes dont j’ai repris le travail, c’est alors un bon moyen de le découvrir ! Pour l’instant ma « galerie PIKEA » propose 5 notices permettant de reproduire le travail de Tadashi Kawamata, Daniel Buren, Raphaël Zarka, Vincent Ganivet et Martin Creed. Buren est sans doute la référence la plus populaire, tout le monde connaît son travail, l’a déjà vu.

Buren est sans doute l’artiste qui correspond le mieux à votre démarche, à votre volonté de rendre l’art contemporain plus accessible ?

Oui, d’ailleurs j’ai choisi des œuvres qui me plaisent au départ et des artistes avec qui j’ai des affinités. Comme Buren j’aime l’envie de donner à voir, de mettre l’art dans la rue comme il l’a fait en son temps, de le sortir des galeries. C’est une forme d’engagement pour moi, devenir le contre- pied d’une pensée qui, dans l’inconscient collectif, réserve l’art à une élite. Pour aller plus loin dans le rapprochement je rappelle que Buren est celui qui invente l’expression « travail in situ », ça veut dire concevoir l’œuvre en fonction du lieu qui l’accueille, c’est bien ce que fait celui qui pense à la façon de « décorer » son lieu de vie avec des œuvres, c’est en effet un travail « in situ » ! Buren, comme moi et avant moi, a pensé le statut du spectateur dans l’art. Dans un projet comme PIKEA le rôle du spectateur est questionné, devient autre, on pourrait penser un spectateur-artisan.

Quelle est l’œuvre de Buren que vous reprenez et dont vous offrez la notice de conception ?

Il s’agit de l’œuvre «Les Deux plateaux», communément appelée « colonnes de Buren ». Tout le monde connaît ces colonnes que l’on peut voir dans la cour d’honneur du Palais-Royal à Paris. Ce que les gens savent moins c’est qu’elle s’appelle ainsi parce que les colonnes que l’on voit à l’extérieur dans la cour se prolongent à l’intérieur en fait, dans le parking sous la cour d’honneur, d’où « Les Deux plateaux », dessus-dessous. Ce qui est drôle c’est que le nom de cette pièce (que j’ai gardé) correspond exactement aux matériaux utilisés pour la (re)créer. Ce sont deux plateaux (qui sont en fait des plans de travail) du grand groupe suédois qui permettent de réaliser cette colonne, comme le montre la fiche technique. Le nom donné par Buren à son œuvre a été visionnaire, il a lui-même donné les « produits » IKEA permettant d’en faire une copie ! J’ai même pu conserver les couleurs d’origine de la pièce faite dans les matériaux les plus nobles de la sculpture, à savoir le marbre de Carrare et le marbre noir des Pyrénées qui font cette alternance de rayures blanches et noires. Le Buren obtenu à partir de ma fiche technique n’est plus en marbre, mais devient une copie de pièce unique d’une certaine façon ! Me permettant de questionner le statut de la sculpture.

Vous avez réalisé les œuvres dont vous offrez la fiche technique j’imagine ?

Oui bien sûr ! Il a fallu d’abord passer des heures et des heures chez IKEA à observer leurs produits pour trouver ceux qui permettraient de reproduire les pièces d’artistes contemporains que j’avais choisies. Ça a été un gros boulot, assez fastidieux. Puis, je me suis calé sur les notices IKEA bien sûr pour que tout soit cohérent. Mes fiches techniques sont sur le modèle des notices de construction IKEA, le client n’est donc pas perdu ! Attention cependant, toutes les œuvres à réaliser n’ont pas la même difficulté, certaines demandent quelques compétences mais la fiche technique renseigne aussi sur les outils à utiliser, outils que l’on trouve aussi chez IKEA. En l’occurrence la colonne de Buren est assez complexe à faire, un peu de connaissances en menuiserie sont un atout !

Quand je pense à ce glissement d’IKEA à PIKEA je me dis que le résultat est le même dans les deux cas. Tous les intérieurs se ressemblent quand les gens s’équipent chez IKEA et tous les intérieurs se ressembleront une fois que les gens collectionneront les œuvres PIKEA, non ? Ça fait presque peur, on ne sort pas du système !

C’est ça, exactement ! Presque de la science-fiction ! Car finalement en reproduisant une œuvre d’un artiste célèbre, le client/spectateur crée tout de même une pièce unique, certes, mais faite en série, c’est là le principe même d’IKEA pour moi ! Je m’inscris dedans en le détournant, donc je suscite un questionnement… Ce qui me fait bien sourire aussi c’est de faire indirectement de la pub pour une enseigne qui n’en a pas du tout besoin !

Qu’en penseraient Buren et IKEA d’après vous ?

(Après des rires de bon cœur…)
C’est délicat de répondre à la place de Buren à qui je n’ai pas posé la question ! Mais je pense qu’il retrouverait l’esprit de son travail dans le mien, dans cette volonté de rendre l’art plus accessible, plus populaire, de le mettre à la portée de tous, sans l’enfermer dans les lieux qui lui sont logiquement destinés… Après, il pourrait aussi me trouver très arrogant, prétentieux, puant…et me détester ! Je préfère penser qu’il approuverait, d’autant que j’ai choisi des artistes dont le travail me plaît, le travail et la démarche.
Quant à IKEA, cette enseigne n’a pas besoin de moi ! Cependant je crois que j’aimerais bien leur parler de mon projet, leur montrer mes fiches techniques et pourquoi pas les retrouver un jour dans leurs magasins ! Ce serait rigolo…

Mais vous, Jean Lain, vous ne vendez rien du coup dans ce projet et, en tant qu’artiste, vous ne créez rien réellement puisque vous reprenez le travail d’un autre !?

Certes, vu comme ça, d’ailleurs je ne vends rien dans la plupart des cas, ce qui m’intéresse c’est le partage. D’abord, j’ai eu l’idée, et ce n’est pas rien. Les fiches techniques sont offertes et non vendues, mon but est toujours de jouer, m’amuser, détourner et pour le coup c’est réussi ! Le challenge a été tout de même de trouver les meubles nécessaires chez IKEA, puis de concevoir la fiche technique de manière claire et précise. Ma démarche est dans le concept et pas dans l’objet fini obtenu. Il m’a fallu faire des choix artistiques aussi, un peu le boulot d’un commissaire d’exposition. Les mêmes choix que doit faire à son tour le spectateur/artisan, une histoire sans fin ! Et une façon pour moi de passer le relais, d’inscrire vraiment le spectateur dans mon projet ; d’établir une collaboration indirecte.

Quelle est la suite pour ce projet ? Avez-vous déjà exposé ce travail ?

Oui, ces 5 pièces et leurs fiches techniques ont été présentées au public dans le cadre d’une expo collective à l’espace d’art contemporain Camille-Lambert à Savigny-sur-Orge (91). Mon but maintenant est de continuer cette série, la développer pour proposer peut-être une exposition plus conséquente. J’aimerais aussi ouvrir mon atelier au public (encore une façon de partager !) dans le cadre de performances où nous pourrions réaliser ensemble les œuvres de mon PIKEA !

jean-lain.com


Propos recueillis par Virginie Jux

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