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Ruppert & Mulot

Book - 4 mai 2016

Inséparables comparses

Florent Ruppert, né en 1979, et Jérôme Mulot, né en 1981, connus sous le nom de Ruppert & Mulot sont un duo français, auteurs de bandes dessinées.
Depuis leur rencontre aux Beaux-Arts, ils scannent le monde à coup de crayons aiguisés, sondant les zones d’ombre susceptibles de mettre en lumière le versant touchant des choses pour ressentir le goût des émotions. Leurs livres, nimbés de leur regard rieur, analysent avec justesse, sous les traits d’une narration subtile et soigneuse, les sphères échappant à la franchise et à la liberté.
Telle une résurgence de bêtises, de sottises transgressant les interdits qui régissent la société, ils verbalisent les sacrilèges et mettent à nu par la poésie du corps, les sujets mis au ban.

Vous êtes un duo, pourriez-vous nous parler de vous, de votre rencontre, comment en êtes-vous venus à la BD ?

— Jérome : On s’est rencontré aux Beaux-arts de Lyon en 1999. Nous étions dans la même classe et on a commencé à faire de la BD en extra-scolaire. Ensuite, Florent est parti à Amsterdam et comme on était devenus amis j’allais le voir et lui venait à Dijon. Quand on ne se voyait pas on s’envoyait des dessins par Internet, on s’amusait à les compléter et à les bidouiller. On a, par la suite, fait un premier recueil de ces dessins, à 50 exemplaires, avec lequel on a fait un festival sur lequel il y avait de nombreux stands de fanzine. On y a fait pas mal de rencontres et échangé nos numéros. On a fait ça 3 ans de suite, ce qui nous a permis d’apprendre à travailler ensemble et développer notre univers. Au terme des 3 ans, on a rencontré l’Asso qui nous a proposé de faire “Patte de Mouche”, la petite collection de l’Asso… ensuite on a continué comme ça.

C’est un parcours assez atypique par rapport à la BD dite classique ? Pourquoi avoir fait le choix de la BD plutôt que l’art contemporain ?

— Jérome : Oui c’est un parcours assez autodidacte, très lié au paysage de la nouvelle bande-dessinée qui émergeait à ce moment-là avec des groupes comme l’Association ou les Requins-Marteaux… qui avait une histoire assez fraîche, enfin semi-fraîche. Dès que l’on a commencé à mettre le doigt là dedans on y a trouvé un terrain de jeu génial.
On se destinait plutôt à l’art contemporain au sortir des études et, en faisant de la bande dessinée, on s’est vite rendu compte que c’était assez simple de mettre tous les désirs, les fantasmes et toutes les choses qui auraient nécessité plus de temps, plus de moyens, pour une existence plus fragile dans des expositions, alors que là, en bande dessinée, il suffisait d’avoir du papier, des crayons, un ordi… C’était beaucoup plus simple et plus pérenne. Même si c’était une petite publication ça existait plus longtemps qu’une exposition qui était pendant 15 jours quelque part qui s’évanouissait et pour laquelle il fallait relancer la machine pour refaire des choses… Donc voilà, la BD était la vitrine idéale.

Vous travaillez donc à deux, mais quelle est la répartition des rôles entre scénariste et dessinateur lors de la conception d’une bande dessinée ? Comment vous viennent les idées d’histoires, de scénarios  ? 

— Florent : Alors on essaye de faire en sorte qu’à chaque livre l’organisation du travail soit différente afin de ne pas s’ennuyer même si on s’est un peu spécialisé. Mais grosso modo la démarche un peu commune à tous les niveaux : on a une envie de livre qui nous vient du livre précédent, souvent dû à quelque chose que l’on a trop fait ou raté comme par exemple le livre “Le Tricheur” qui est un livre ou, pour la majeure partie, l’on voit des personnages parler de loin sans entendre ce qu’ils sont en train de se dire mais en voyant uniquement leur gestuelle. De leur gestuelle on devine ce qu’ils sont en train de se dire et on comprend les enjeux et les interactions qui découlent de ce langage non-verbal : on s’est vraiment concentré là-dessus tout au long du livre en développant la gestuelle. Le fait d’avoir toujours gardé nos personnages silencieux mais travaillant le langage des gestes nous a conduits à utiliser ce langage non-verbal mais en utilisant des personnages qui parle de manière à développer notre jeu d’acteur. On a donc fait, en suivant, le livre Sol Carrelus. C’est une sorte de fête d’halloween avec des personnages un peu fous : ça parle beaucoup et il y a beaucoup de personnages etc…
— Jérôme : On s’est rendu compte que l’on avait été très bavards et qu’il y avait beaucoup de personnages donc on a eu envie de ne faire qu’un seul personnage avec Irène qui serait une sorte d’hybride avec “Le tricheur” où l’on s’attache beaucoup à l’expression du corps. On voulait un seul personnage où l’on pourrait presque rentrer dans sa tête à force de répéter ce personnage. Enfin voilà, on rentre dans les détails mais dans chaque livre, il y a toujours un moment donné, qui est généralement le dernier tiers, où l’on pense déjà au suivant. On se demande si il n’y a pas moyen de développer et, par ricochet, naturellement, le livre d’après commence à naître.
— Florent : Pour répondre plus en détail à ta question, l’envie est en sourdine. Elle est là mais on s’en rend compte un petit peu en le faisant. Ensuite, on discute, on ramène des envies et des ingrédients. Dès lors que les envies sont là, il va se faire un ping-pong pour trouver notre histoire et nos personnages ; ce qui va passer par la discussion.

Vous jouez avec différents types de narration : sens de la lecture habituelle, verticale, circulaire, parfois plusieurs histoires se succèdent et s’entrecroisent. Comment appréhende-t-on la lecture d’une BD ?

— Florent : Le fait d’être un peu expérimental, de vouloir un peu réinventer la BD ou de dire que la BD que l’on connaît, sa lecture classique n’est pas une fin en soit et qu’en fin de compte la BD que l’on lit aujourd’hui n’est pas la même que celle que l’on lira dans 50 ans. C’est une forme qui évolue alors pourquoi s’arrêter à une forme, pourquoi faire de la bande-dessinée comme tout le monde ?
Lorsque Winsor McCay pose les bases de la bande dessinée contemporaine il ne cherche pas à faire quelque chose de toujours pareil. Il reste tout le temps dans une nouvelle façon de faire des bulles, d’agencer les cases… Il a essayé plein de choses : il était dans ce que permet la bande dessinée, c’est-à-dire, en fin compte, être très expérimental. Avec l’image, le texte, la narration et un personnage qui bouge on a des milliers de façons d’écrire des histoires à notre portée. Le lecteur comprend, même si il doit s’arrêter 5 secondes pour comprendre l’organisation de la page.
— Jérôme : On se pose assez souvent le souci de la lisibilité même si derrière il y a des expériences. On sait qu’une lecture est de gauche à droite. Malgré tout on est assez sensible à ça, on est loin de l’expérimental trash. Nous ne sommes pas dans la déconstruction mais dans la construction !
— Florent : Mais la BD, qui est quand même l’enfant bâtard des arts plastiques et de la littérature, expose de manière immédiate, le fond et la forme. On se trouve dans un rapport immédiat. Donc chercher dans les façons de raconter des histoires c’est aussi chercher dans les facettes de la personnalité de nos personnages. Pendant longtemps, on a fait des personnages anonymes qui étaient des gens représentant l’humanité. Une personne personnifiait l’être humain.
On a beaucoup caricaturé et poussé nos personnages dans la bêtise, l’absurde, la méchanceté, l’humiliation, le racisme, l’homophobie qui sont des sujets qui nous tiennent à cœur.
Aujourd’hui, on est à un moment de notre carrière d’auteur où, après avoir énormément étudié l’humain, on utilise plus des individus avec des particularités et on creuse dans des personnalités. Tout le côté expérimental que l’on a fait est employé comme un bagage avec parcimonie, pour amener notre lecteur à se plonger dans des rapports de personnages (histoire d’amitié, amour etc)

Quelle est, selon vous, la force de la BD par rapport à d’autres modes d’expression ?

— Florent : Dans la vie quotidienne, lorsque tu vois une scène attrayante tu te demandes si tu peux le faire en BD. De la même façon, quand une personne dégage du charme, tu te demandes si tu peux le transposer en BD. Donc, cette question de savoir si cela rentre dans la BD est passionnante parce que tu te rends compte que tu peux tout mettre dans la BD. C’est une capacité, avec peu de moyens, pour parler de tout.

Votre humour décalé se joue souvent du politiquement correct, quel est votre rapport (personnel ?) à l’ironie ?

— Jérôme : Il y avait une réflexion que l’on s’était faite, même si je ne sais pas si l’on s’y tient toujours, mais on aimait bien avoir le sentiment d’avoir fait une bêtise. De faire un truc comme les enfants qui jouent et peuvent, par exemple, rentrer dans une maison abandonnée en passant par la fenêtre. Parfois on se demande si cela va passer dans le magazine, un peu comme des sales gosses.
— Florent : C’est vraiment dur de dire si quelque chose est drôle. Le parallèle le plus simple dans le langage est l’utilisation des gros mots. On emploie toujours ces mots-là dans un endroit où l’on veut dire quelque chose mais que l’on arrive pas à exprimer autrement qu’avec des gros mots. C’est comme si il y avait une zone d’ombre dans le langage. Comme si la société avait un problème de tabou, d’interdit, comme si, à cet endroit, la franchise était bannie. C’est une mécanique et, dans nos histoires, on va toujours essayer d’aller dans ces zones-là. Les tares sont des zones gênantes et le rire te permet de t’aventurer sur ce terrain-là.
Le travail de sociologue a un côté hyper ingrat parce que quelque part il y a une gêne, comme si tu te disais qu’il allait expliquer et salir le mystère. Il y a un côté très revêche d’aller trifouiller dans les mécaniques de la misogynie par exemple.

Le silence ou l’image ont-ils plus d’impact que les mots ?

— Florent : La BD est un médium silencieux comme le livre. On peut juste imaginer les sons.
Les images qui ne comportent pas de texte sont encore plus silencieuses. On va faire un personnage que l’on va dessiner plusieurs fois dans des endroits silencieux en insistant pour que le lecteur regarde ce personnage et se demande ce qui se passe dans sa tête. Donc on a un personnage qui, parallèlement, a un intérieur très riche et dont l’on devine l’imagination et plein d’autres choses de spectaculaire à l’intérieur. On veut que le lecteur ressente ce qu’il sent alors, pour ça, on le dessine dans une pièce vide où il ne se passe rien. Ça a été de grandes scènes silencieuses où il n’y a pas même une mouche qui vole.
— Florent : Ça pourrait n’être qu’une case silencieuse mais c’est aussi un espace de respiration. On casse le rythme. Donc oui les cases silencieuses font partie de l’écriture comme une page de chapitre.
— Jérôme : Dans Irène, par exemple, lors des moments d’intensité, on met souvent des grands espaces vides ou des décors que le personnage regarde. On passe en vision subjective pour ramener le lecteur dans ses propres moments de vie à lui. Ces moments où tu te trouves, dans une intensité personnelle, devant un grand décor… On fait la même chose avec nos personnages… Dans des moments d’intensité ils regardent le monde

Qu’est-ce qu’un visage raconte et qui ne vous plaît pas ?

— Florent : On a fait le choix de ne pas faire de visages en gros plan avec des sourires pour exprimer la joie ou des larmes pour exprimer la tristesse : on trouvait ça grossier.
Donc on a fait un visage neutre en exprimant les émotions par le corps. Maintenant, en arrivant en milieu de carrière, lorsque l’on arrive à faire des visages, on trouve, lorsque le personnage sourit, que c’est un jeu d’acteur outrancier, mauvais et pas bon.
Chaque fois que l’on imprime n’importe quelle inclinaison d’émotion on trouve que c’est beaucoup trop fort et surjoué. Cela empêche nos lecteurs de lire l’émotion derrière. Maintenant, on a un problème, on n’arrive pas à faire beaucoup de traits sur un visage…
— Jérôme : On a l’impression que ça ne nous appartient pas et que ce serait comme un masque.
Il est difficile de trouver, dans nos codes graphiques, la bonne représentation d’un sourire. On l’a temporairement mis de côté pour l’instant. Dans 99% des BD, il y a toujours un moment ou les mecs vont mettre les cheveux en noir. J’ai l’impression que dès qu’on le fait ce n’est pas possible alors que normalement on ne devrait pas avoir peur de mettre du noir… On a un problème…

Vous avez plusieurs fois exposé, comment se passe le passage de la BD vers l’exposition ? 

— Florent : On sort des Beaux-Arts , par conséquent, on a déjà une démarche un peu art contemporain. Lorsque l’on nous propose, depuis quelque temps, de faire des expos et de pénétrer le monde de l’art contemporain on est content parce que ce n’est pas du tout fait exprès mais ça a du sens pour nous.
Le whitecube est quelque chose dans lequel on a travaillé, on a fait nos études dedans. Beaucoup de nos amis sont dans l’art contemporain : on a toujours été très proches de ce milieu.
Mais ce qui est intéressant, c’est que l’on a toujours laissé tomber l’art contemporain pour faire de la bande dessinée donc lorsque l’on fait une expo, en réalité on fait de la BD, on fait de la narration, on utilise des personnages et l’écriture, on raconte une histoire alors que dans l’art contemporain, les artistes montrent.
La BD est comme l’art contemporain mais avec la dimension personnage et narrative en plus. Je trouve hyper agréable, d’un point de vue d’auteur de bande dessinée, d’arriver dans l’art contemporain en disant : il y a plus intéressant que l’art contemporain : il y a la BD.
— Jérôme : On se sent aussi plus légitime pour continuer à réfléchir sur ce qu’est notre activité principale.
Quelque part on ne perd pas notre façon de travailler, notre façon de penser ni même la densité que l’on peut avoir.
— Florent : La façon dont on fait les expos, à chaque fois, on le fait comme on fait nos histoires. C’est une méthode identique : on cherche. C’est la même démarche : on utilise le dessin et la narration.

succursale.org


Propos recueillis par Laurent Salles
et Crapaud Mademoiselle
Texte Crapaud Mademoiselle

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