Sophie Bramly

Book - 9 mars 2016

Immersion dans les coulisses du hip hop des années 80

Sophie Bramly est à l’origine une photographe française née en 1959. À l’origine parce qu’elle a multiplié les occasions et emprunté 1000 chemins différents depuis.
En 1981, elle part s’installer à New York et y découvre le hip-hop alors à ses prémices. De rencontres en amitiés elle immortalise alors ceux qui deviendront des légendes avec un regard touchant, délicat, authentique qui fera des ces images quelque chose d’inédit à la fois pour l’intimité et l’humanité qui s’en dégagent que pour la documentation historique qu’ils sont devenus.
Après avoir sorti un livre en septembre 2015, ces moments en coulisse seront exposés à l’Atelier Relief du 17 mars au 10 avril 2016 au sein de l’exposition “Walk This Way”.

Vous avez vécu 1000 vies, pourriez-vous nous parler de vous et de votre parcours fortement lié à la musique RAP ?

Oui, j’ai vécu mille vies et compte bien en avoir encore 1000 autres … J’ai un parcours plutôt atypique que j’ai essayé d’analyser tant il était bizarre et si « trait d’union » était un métier, je dirais que c’est le mien : j’ai toujours cherché à mettre l’ombre en lumière et à montrer que les différences ne sont que les deux facettes d’une même chose.
Ensuite, il se trouve que j’ai un frère qui a dix ans de plus que moi, qui écoutait beaucoup de musique black américaine quand j’étais enfant. J’ai donc grandi au son de James Brown, Earth, Wind & Fire, Sly Stone et Al Green. Je vivais grâce à lui dans un environnement d’artistes, qui a aussi été un précieux bagage.
Comme les années 70 et 80 étaient insouciantes et riches d’utopies, j’ai toujours pensé qu’on pouvait faire ce que l’on voulait, même en se trompant. Mon diplôme d’arts graphiques et photographie en poche, j’ai voulu travailler au magazine Photo, au service maquette, mais je me suis trompée et ai vu le rédacteur en chef, Jean-Jacques Naudet, qui m’a envoyée travailler à Paris-Match. J’avais 20 ans, j’étais déjà exposée à Beaubourg (dans une exposition de groupe) mais déjà blasée, avec l’impression de tourner en rond. Alors je suis partie m’installer à New York, pour être photographe correspondante. Le Hip-Hop m’a fait tourner la tête et je ne me suis plus intéressée qu’à ça pendant trois / quatre ans. Je suis ensuite rentrée en France et c’est encore le hasard qui m’a poussé vers la production d’émissions musicales pour la télévision.

Comment crée-t-on une chaîne comme MTV Europe ? Serait-ce encore possible aujourd’hui ?

Je n’ai pas créé la chaine ! Je travaillais à ce moment-là à TV6, une chaîne musicale française qui n’a duré qu’un an (Chirac élu président, la chaine a du céder la place à M6). Pile au moment où elle cessait d’émettre, j’ai reçu un appel de quelqu’un à MTV U.S. qui m’a demandé si je voulais bien faire partie de l’aventure. La directrice des programmes, Liz Nealon était une femme exceptionnelle qui nous encourageait à être les plus créatifs et les plus libres possible. Au départ, nous étions à peine une trentaine, tous très jeunes, et j’ai eu la chance d’avoir de multiples casquettes. Comme Liz connaissait mon passé, c’est elle qui m’a dit de faire une émission de rap, ce qui me paraissait impossible étant donné que MTV aux U.S. ne passait pas de clips de noirs. Mais nous étions en Europe… J’ai donc pu créer « Yo! », que les Américains ont repris un an plus tard avec le succès que l’on sait.
Est-ce que ce serait encore possible aujourd’hui ? Il me semble que oui. Pour moi le pluri-média VICE correspond aujourd’hui à peu près à ce que MTV pouvait faire en son temps : un média qui invente un nouveau mode de communication sur de nouveaux sujets à destination des nouvelles générations.

Comment avez-vous commencé à photographier la scène Hip-hop ?

Un jour, à une fête downtown, j’ai vu des danseurs (les New-York City Breakers) faire des choses incroyables, se mouvoir sur leurs coudes, leurs dos, etc et à partir de là, j’ai découvert le Hip-Hop et n’ai plus eu en tête que de les suivre. Ce que j’ai fait pendant trois ou quatre ans. Je me suis rapidement liée d’amitié avec Fab 5 Freddy, Futura 2000, D.St, Zéphyr et quelques autres et par eux j’ai fini par rencontrer tout le monde (la scène n’était pas non plus énorme à l’époque, et tout le monde était plus ou moins voisin …).
Ça n’a intéressé personne aux U.S., je n’ai pas vendu une seule photo et c’est finalement l’Europe qui s’est enflammée pour ce mouvement et c’est la raison pour laquelle j’ai fini par rentrer en France et qu’incidemment j’ai commencé à travailler aussi à la télévision, dans des émissions musicales.

Le Bronx était-il un endroit dangereux et effrayant comme on l’imagine souvent à cette époque ?

C’était probablement dangereux, mais pas non plus une zone de guerre. Il fallait être prudent, ne pas afficher de choses ostentatoires, savoir exactement où on va et ne surtout pas avoir l’air perdu, effrayé ou trop curieux. C’est un peu comme dans tous les endroits pauvres du monde : il ne faut pas non plus provoquer les gens sur leur propre terrain, c’est déjà bien assez dur comme ça.
J’ai eu la chance de toujours me sentir très protégée là-bas, il y avait toujours quelqu’un qui veillait à ce qu’il ne m’arrive rien, même lorsque je prenais des risques. Donc au final, j’ai pu faire des photos sans rien voir si je puis dire 😉 Les seules fois où je me suis un peu inquiétée ont été les jours où je me suis retrouvée face à des armes à feu. Une fois dans la chambre d’un DJ qui comparait les siennes avec celles de ces copains et je me suis demandée comment je m’étais retrouvée là, et une autre fois au Bronx River Center, à une soirée ou Bambaataa était DJ. Quelqu’un a tiré un coup de feu dans la salle, il y a eu un mouvement de panique qu’il a incroyablement réglé en 30’’ en mettant un disque de James Brown.

Avez-vous le sentiment d’avoir été un témoin privilégié ?

Oui, absolument. C’est une chance inouïe d’avoir pu être parmi eux, chez eux, d’avoir vécu tous ces moments très forts avec eux. Mais je ne m’en suis pas rendue compte sur le moment, d’abord parce que c’est difficile de réaliser les choses dans le feu de l’action, mais aussi parce qu’à l’époque ça n’intéressait vraiment pas grand monde. Dans une Amérique qui était encore si raciste, le succès  de quelques jeunes noirs était vraiment très très relatif. Je me souviens par exemple, que dans l’industrie du disque il n’y avait que des petits labels indépendants gérés par des passionnés qui signaient les rappeurs, les grosses maisons de disques n’y croyaient pas du tout. Ça relativise le succès.
Les acteurs de cette scène vous ont-ils rapidement fait confiance ? Étaient-ils enthousiastes à l’idée que la naissance du mouvement soit documentée ?
Oui, ça c’est tout de suite très bien passé entre nous, pour bon nombre de raisons. D’abord, je pense qu’ils étaient flattés d’être photographiés en permanence, et peut-être même que cela les aidait à se projeter un peu plus dans leur réussite. Je pense que d’une certaine façon, cela avait quelque chose de rassurant pour eux.
Ensuite, comme j’étais vraiment très liée à certains d’entre eux, il y avait un aspect familial à l’ensemble, qui est aussi ce qui m’a justement permis d’aller partout avec eux, des les photographier dans toute leur intimité, avec leurs parents, avec leurs enfants …
L’aspect documentation de la naissance de ce mouvement ne nous est peut-être pas venue de façon aussi consciente. Quelque chose d’instinctif en moi me poussait à les photographier sans cesse, comme les trois ou quatre autres photographes qui ont suivi cette scène (Henry Chalfant, Martha Cooper, Joe Conzo …), mais est-ce que nous étions capable à ce moment-là de savoir que ça allait être historique ? Je ne le pense pas.

L’aspect grosse entreprise commerciale du Hip-hop actuel n’a-t-il pas effacé le côté politique et subversif des débuts ?

Je n’ai pas l’impression que le Hip-Hop d’aujourd’hui soit moins subversif. Il me semble que si c’était le cas, il aurait été remplacé par une nouvelle musique auprès des jeunes générations. Le fait que 35 ans plus tard, c’est toujours la musique la plus écoutée par les adolescents signifie pour moi que c’est toujours par elle que passe la révolte. Il est devenu très commercial parce qu’il parle à tellement de gens maintenant : les noirs, les blancs,  les asiatiques… mais aussi les ados comme les quarantenaires, cela couvre des segments de populations très larges et donc des artistes plus commerciaux pour certains et encore très révoltés pour d’autres …

De quoi est né ce mouvement ?

Je pense qu’il est né de la colère et de la frustration. Afrika Bambaataa, mais aussi certains anciens membres de gangs ont raconté comment, à un moment donné, il est apparu absurde que cette colère devant l’injustice que subissaient les familles noires dans le Bronx qui poussait les ados à intégrer des gangs et se tuer les uns les autres n’était pas une solution qui allait les aider à s’en sortir. Ça peut paraître naïf, mais ils se sont dit qu’ils pouvaient utiliser autrement toute cette énergie négative, en faire quelque chose qui les renforce au lieu de les diminuer. Bambaataa insistait beaucoup sur le fait que tout le monde avait au moins un talent et qu’il fallait l’exploiter. Et ça a marché. Mais ça paraissait presque comme une évidence : les immeubles défoncés et sinistres du quartier avaient bien meilleure allure lorsqu’ils étaient recouverts de graffitis dans des couleurs sublimes, les rues étaient plus gaies lorsqu’il y avait des bloc parties et que la musique emportait tout le monde, et l’enthousiasme était total pour tous lorsque les danseurs se mettaient à breaker d’une façon si éblouissante …

Le style vestimentaire avait-il une importance ?

Oui, il était absolument capital, et il a changé le comportement social d’une bonne partie de la planète depuis.
Il était important dans le Hip-Hop de cacher tout signe de pauvreté en ayant une apparence la plus fastueuse possible : les baskets devaient toujours être neuves et impeccablement blanches, les bijoux en or 14 carats les plus gros possibles, les vêtements et les accessoires devaient être de marque ou en cuir. Comme personne n’avait les moyens d’acheter des vêtements de luxe (et que les marques de luxe, à l’époque, n’exploitaient pas leurs monogrammes sur les vêtements), ils ont eu l’idée d’acheter des accessoires de contrefaçon dans le quartier chinois de NY, et petit à petit un style est né. Ensuite, il y a eu un génie du genre, Dapper Dan, qui a ouvert une boutique de vêtements sur mesure dans Harlem pour les rappeurs (Mike Tyson était aussi client). Il a inventé tout ce que les gens adorent porter aujourd’hui : les baskets et vêtements monogrammés. Ensemble, ils ont inventé une forme de démocratisation du luxe, tout à coup, tout le monde pouvait donner l’impression d’appartenir à un milieu plus aisé que le leur. Or aujourd’hui, on voit bien que l’apparence vestimentaire est devenue une forme de langage, qui a sont importance dans les sphères professionnelles et sociales, tout autant que privées.  

Avez-vous senti, dès le début, l’importance de ce mouvement ?

Je ne peux pas dire ça comme ça. Mais je n’ai rien eu envie de faire d’autre, j’étais attirée par une force qui me dépassait. Je plaisante souvent en disant que j’étais comme Jeanne d’Arc, il fallait que je le fasse et ça ne pouvait pas être autrement.
Au mieux, j’avais senti une mode culturelle importante pour les ados défavorisés, mais guère plus et je ne pense pas que quiconque à l’époque a pensé que cette musique allait envahir la planète et durer si longtemps.

Quel a été votre meilleur souvenir ? La rencontre la plus marquante ?

Aïe. J’en ai tellement, c’est difficile de choisir parmi tant de souvenirs. Je peux plus facilement parler des rencontres marquantes : deux comptent plus particulièrement pour moi parce qu’ils sont encore aujourd’hui parmi mes meilleurs amis : Fab 5 Freddy et D.St.
Freddy avait la particularité d’être fils de jazzman très introduit dans la scène artistique blanche new-yorkaise, il est très cultivé, très intelligent, très malin et je pouvais avec lui aussi bien aller aux fêtes de Bambaataa dans le Bronx que passer la nuit à lire Henry Miller.
D.St a un humour exceptionnel, est très charmeur et tendre, et j’ai passé un temps fou à rigoler avec lui, dans sa petite chambre d’enfant dans le Bronx, tout autant qu’en tournée avec Herbie Hancock, lorsqu’ils faisaient le « Rock It » tour.
Il y a aussi eu Bambaataa, qui m’a toujours impressionné et m’impressionne encore : il règne sur un nombre impressionnant de « Zulus » (des dizaines de milliers dans le monde …) et il ne parle pratiquement pas, toute sa puissance s’exprime dans ses silences.

L’image des femmes était-elle aussi laborieuse dans cet univers à l’époque ?

Les femmes étaient à peu près inexistantes au début. Certaines sautaient à la corde admirablement, les Double Dutch girls, mais leurs prouesses acrobatiques n’ont pas marqué le mouvement Hip-Hop. Il y avait Lady Pink qui était graffiti artist, et quelques rappeuses dont le style vestimentaire et scénique devait être le plus sobre possible (une « bonne » fille devait bien se tenir et ne pas se faire remarquer !) et c’était à peu près tout. Celles que je voyais le week-end au Roxy (le club ou nous allions presque religieusement) étaient au moins aussi sobres pour aller danser.
Il y avait cette vision machiste qui considérait que les femmes devaient être des « sistas » et non pas des « bitches » et je dois dire que n’adhérant pas du tout à cette idée, j’évitais de fréquenter les femmes pour ne pas ouvrir des débats enflammés.

Vous avez également créé le site SecondSexe.com ainsi que la Série X Femmes sur Canal +.
Le sexe étant lié au pouvoir, faut-il que les femmes s’approprient leur propre sexualité afin d’acquérir la gouvernance de soi ?

Oui, je suis très engagée dès lors que je vois des injustices qui m’insupportent. La ségrégation des noirs, la soumission des femmes … J’ai créé ce site et produit ces films parce que je me suis aperçue que c’était un terrain sur lequel on n’entendait pas les femmes, et il m’est apparu impensable qu’elles n’expriment pas leurs désirs, qu’ils ne soient pas visibles.
Je crois que parce que la musique noire américaine et en particulier le rap ont tellement toujours parlé de sexe, que ça les a aidés à prendre le pouvoir, j’ai pu enchaîner très naturellement sur la sexualité féminine, en partant du principe que tout ce que je ferais avec des artistes serait mieux perçu, parce qu’il y a avec eux quelque chose de rassurant. Les femmes échappent ainsi à l’idée que c’est « sale ».
Oui, bien sûr, sexe et pouvoir sont liés et il faut effectivement que les femmes s’approprient leur sexualité pour acquérir la gouvernance de soi, mais j’ai l’impression qu’avant cela il faut convaincre les femmes de la valeur de ce pouvoir-là, il me semble parfois que depuis des siècles elles s’accommodent de celui qu’elles ont dans la vie domestique et qu’elles n’ont pas vraiment assez envie de celui qu’elles peuvent aller chercher au-dehors (je parle des femmes occidentales, qui jouissent d’une certaine liberté). Sinon, elles l’auraient depuis longtemps, il ne faut jamais oublier que se sont elles qui élèvent leurs fils !

Exposition WALK THIS WAY 
du 17 mars 2016 au 10 avril 2016
Atelier Relief
Rue Vilain XIIII, 20
1050 Bruxelles

atelier-relief.com

Propos recueillis par CocoVonGollum

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