Matthieu HA

Musique - 21 octobre 2015

Il y a peu de rencontres dans une vie

Matthieu Ha est une présence. Une présence et une voix. Une voix de haute contre habitée. Son chant, à la fois captivant et évanescent, bouleverse un auditoire toujours séduit par la générosité de l’artiste. Il n’y a pas vraiment de clés pour entrer dans son œuvre, mieux vaut simplement s’abandonner, se laisser porter, guider à l’oreille. L’émotion est communicative, contagieuse.
Sans le recours au pouvoir des mots, Matthieu Ha entre en communion avec son public, exprime sa perception du monde et raconte son histoire. Un parcours insolite, confié au hasard dont il n’a jamais peur. Une trajectoire comme une carte aux étoiles, une odyssée digne d’un héros épique des temps modernes qui a mené ses plus beaux combats, contre lui-même et contre les tendances musicales imposées.

J’ai peur d’entrer dans un tunnel dont je ne sortirais peut-être pas, pas indemne (!), mais j’ose le demander : Matthieu Ha peux-tu te présenter, nous parler de ton parcours.

Matthieu Ha, d’origine vietnamienne et d’éducation française.  Musicien, chanteur et compositeur. Je me considère comme un punk catholique faisant de la pop utopique. Ma vie artistique a commencé quand j’étais enfant. À 10 ans, je fais ma première tournée en Italie avec une chorale. J’ai découvert le chant dans un chœur catholique, mené d’une main de maître et de fer par un Chef de Chœur réputé, réputé intransigeant aussi. Le répertoire que  nous chantions allait du chant sacré au chant profane ; des chants médiévaux grégoriens à Penderecki. Une école formatrice où j’ai appris la musique mais sans le solfège. C’est d’ailleurs plus logique d’écouter la musique, de l’apprendre à l’oreille, plutôt que de la lire. Depuis le début je travaille hors-cadre, hors partition, hors langage même, ou au-delà. J’explore sans relâche ce qu’il y a de métaphysique dans la musique, qu’elle soit classique ou contemporaine, jusqu’à l’abstraction.
Ensuite, j’ai fait des études d’arts plastiques et d’arts visuels. L’analyse, la conception d’images m’intéressent, le graphisme et le dessin aussi.

Mais comment rencontres- tu l’accordéon ?  

J’ai d’abord joué du synthétiseur. Il a fini fracassé lors d’une bagarre en plein concert et remplacé par un petit accordéon d’une gamme, offert par le Maître qui m’a enseigné l’anarchie. Je veux dire par là qu’il faut désapprendre avant d’apprendre. De plus, l’accordéon se prête bien à ma voix de haute-contre et il a une dimension populaire, il permet de se rapprocher des gens. Comme l’orgue. 

Quelles sont tes  influences, ce/ceux qui t’inspire(nt)?

Je ne me laisse plus vraiment influencer, je ne lis plus de livres, mais j’écoute à nouveau de la musique, surtout du classique. Penderecki m’a traumatisé harmoniquement par exemple. À l’oreille, c’est difficile de « lire » Penderecki. J’ai chanté du Bach, du Mozart, des chants de la Renaissance, du Clément Janequin. Pour moi, les questions de filiation, de sources d’inspiration sont importantes, j’y suis sensible, autant qu’aux ramifications. Dans mon univers je veux se faire se rencontrer la musique, avec la peinture, les images, les concepts…
Quand j’ai commencé l’accordéon, c’était l’époque New Age de la musique répétitive, minimaliste. Issus de la même veine : Wim Mertens, un musicien compositeur Belge, connu pour ses musiques de concerts et de films (« Struggle for Pleasure »), des compositeurs minimalistes Américains comme Steve Reich ou Anglais comme Michael Nyman qui a fait la musique des films Bienvenu à Gattaca (Andrew Niccol) et La Leçon de piano (Jane Campion) ou collaboré avec Damon Albarn, chanteur de Blur.
J’ai écouté Dead Can Dance aussi.
Plus tard, j’ai vu d’un mauvais œil les débuts de l’électro, l’émergence des nouvelles technologies. Je voulais me démarquer de la House-Music ou de l’Acid-House qui représentaient, selon moi, l’arrivée du fascisme. C’est là que la guerre a commencé. Je suis entré en résistance dès les années 80.
Dans les années 90, j’ai été impressionné par un groupe belge de jazz, Aka Moon. Un trio, le seul « schéma » de groupe possible !  un groupe mythique à la musique dense, influencée par leurs voyages autour du monde. Ils sont allés jouer en Afrique Centrale devant le peuple Aka, d’où leur nom.

Comment parlerais-tu de ta musique à ceux qui la découvrent ?

C’est une musique en liberté puisqu’elle n’est pas écrite, donc pas figée. Quand je compose, je retiens ce que je fais ou j’enregistre. Mes morceaux reposent sur l’inspiration et l’improvisation. J’ai un style à part, une voix surprenante, en marge des tendances. Je donne un titre à mes morceaux mais ma musique n’a pas de paroles, pourtant je chante. Ce ne sont pas des bruits ou des sons, mais des phonèmes. Un langage musical qui me vient quand ma musique me plonge dans une sorte de transe, c’est le langage du moment où l’on est seul avec soi-même et que les mots n’existent pas. À l’écoute, ça pourrait ressembler à une langue avec des intonations. Avec toujours une dimension métaphysique et mystique. Concrètement, quand je joue pour les enterrements, ça donne toute son éloquence à ma musique qui « parle » quand il n’y a rien à dire !
Le lieu est important aussi, pour l’acoustique notamment.

Puisque tu évoques l’importance des lieux pour se produire, parlons de Bruxelles Parallèles, tes débuts:

C’est une aventure de 10 ans qui débute quand j’ai 20 ans et que je commence à savoir ce que je veux faire musicalement. Je dispose d’un atout, ma voix.
Avec Bruxelles Parallèles, je voulais créer un nouveau territoire, modifier la perception qu’on se fait de la ville. Un territoire dans lequel on pourrait voir et entendre une autre ville dans la ville. J’ai fait entrer la ville, en tant que matière sonore, dans ma musique.
J’ai fait l’inventaire de tous ces endroits dans lesquels on pouvait imaginer Bruxelles comme une scène pour un chant interactif. J’ai commencé par donner des concerts dans les églises puis, comme je recherchais des acoustiques particulières, j’ai joué dans des endroits désaffectés, les métros, des grands halls comme à Mérode. Le vrombissement du passage des trains dans les rames se mêlait à l’ensemble, un ajout de fréquences basses se mariant bien avec ma voix aiguë. J’étais un contrepoint dans l’agitation urbaine et sonore, sans micro.

Après les années « Bruxelles parallèles »,  tu as besoin de vacances ? C’est alors que tu as eu l’idée et le besoin d’une performance, peux-tu nous raconter s’il te plaît ?

J’ai composé mes œuvres majeures durant « Bruxelles Parallèles », je me suis réconcilié avec la deuxième génération de musique électro que je trouve moins totalitaire que la précédente. Je préfère l’art total à l’art totalitaire et la question artistique me préoccupe en permanence. J’ai eu aussi besoin de me recentrer. En concert, j’ai annoncé que je voulais partir en auto-stop en caravane. Je l’ai trouvée ainsi. J’allais commencer une autre période de mon parcours, une réflexion sur les vacances, mot qui vient de « vacum », le « vide ». Je fais les choses par paquet de 1O ans, ce « périple » va être long comme le retour d’Ulysse. Je vais d’abord voyager jusqu’en Espagne. C’est une performance mais aussi une expérience ascétique, j’ai lâché tout ce que j’avais. Je partais aussi pour apprivoiser ma musique, une quête permanente. Et puis, je voulais m’ouvrir aux autres, partir à la rencontre des gens.
Dans le prolongement de ce voyage et toujours dans le cadre de cette réflexion, je fonde un groupe, un trio (batterie, piano, accordéon), une trinité (même si j’aime davantage la magie à la mystique…) sans nom. En fait, le groupe changeait de nom tous les mois, sur le modèle des « juilletistes » et des « aoûtiens ».  Notre musique était dans la mouvance du jazz si particulier d’Aka Moon.
L’idée c’était d’explorer, de traverser les réseaux de musiques populaires, d’avoir une approche plus socio-culturelle. Nos concerts nous ont menés jusqu’en Asie, nous créons des collectifs avec des groupes japonais, puis en Chine, au Vietnam et en Thaïlande. De 2005 à 2010, je renoue ainsi avec mes origines asiatiques. C’est une révélation, cette culture m’envoûte, le surnaturel est très présent dans le quotidien en Asie. Je découvre des gens habités par les esprits, en accord avec le punk chamanique que nous jouions. J’ai trouvé des alliés, des gens qui me ressemblaient.

Qu’est-ce qui marque la fin du groupe ?

Le destin de chacun… Et mon besoin permanent de me recentrer, de me retrouver.
À cette époque, le groupe se disloque et n’est plus une famille pour moi, je suis dans un « stand-by » affectif. Toujours en Thaïlande, tiraillé entre ma vie d’avant en Europe et ma fascination pour l’Asie, entre deux histoires d’amour, je décide de me marier avec moi-même pour retrouver un équilibre. ?tre en accord avec moi-même pour être mieux avec les autres.
C’est en 2010, je déjeune avec un ami lady-boy et j’ai une vision, je vois une tortue avec un pénis à la place de la tête. Plus tard, j’apprendrai que les Japonais d’ailleurs appellent le pénis, la tête de la tortue. Pendant 48 heures, sans interruption, j’ai dessiné cette tortue à la tête vicieuse, et l’ai habillée de corps de femmes dans différentes positions. Mon ami, qui a vu ces croquis, m’a proposé de faire cette bague de la tortue à tête vicieuse pour mon mariage. La « cérémonie » a eu lieu dans un nightclub. J’ai écrit un Manifeste de paix, avec soi et avec les autres, sur le sujet. Texte lu à l’ambassade de Belgique à Pékin. Il y a eu aussi des conférences. J’ai trouvé un néologisme pour évoquer le mariage avec soi-même : l’égologie, le fait de chercher à être en accord avec sa nature profonde, s’étudier pour mieux se comprendre. Le mariage m’a aussi permis de mieux assumer ma musique. Je ne veux pas tomber dans l’uniformité ambiante, me laisser imposer des styles par la musique commerciale qui tue l’individualité.

Justement, que t’a inspiré « artistiquement » ton mariage avec toi-même ?

Un opéra-cinéma (« Wedding with myself »), un autre mariage, celui de la musique et du chant avec le visuel. C’est un travail autant visuel que musical. Dans cet opéra, je joue en interaction avec des images projetées. Il se compose de 3 épisodes et 12 actes, toujours des chiffres symboliques ! Je chante sans paroles, excepté les chiffres de 1 à l’infini parce qu’ils ouvrent un chant infini. Quand je chante des chiffres, je ne compte pas, j’avance dans le texte. J’explore la mystique des chiffres. L’épisode 1 (2011), « la genèse », un dialogue avec moi-même, un monologue-opéra qui raconte des paraboles fantastiques comme « la légende des tortues vicieuses et de l’homme chaste ». C’est une partie-manifeste, dans une démarche « égologique ». L’épisode 2 (2012), « Entre la rivière et la pluie » revient sur la quête de soi. Il se passe en Chine, à la recherche de l’image cinématographique qui pourrait nous faire sortir de nos mises en abyme. Cet épisode montre que nous vivons dans une société individualiste qui se cherche des excuses. Une société de l’excuse, plus que du pardon. Mais je voulais aussi prouver que le mariage avec soi-même n’est pas un acte narcissique, au contraire. L’épisode 3, en cours d’écriture, « 1=0 » aborde le thème de la mémoire et la question de l’abandon qui me hante inconsciemment.

Que retiens-tu de toute cette histoire qui ne fait que commencer en fait ?

Comme j’ai eu l’impression de devoir m’accomplir artistiquement à un moment, j’ai compris, très vite, que ma passion pour la musique était aussi une mission…

Le Mariage avec soi-même
Opéra-cinéma de Mathieu Ha (en 2 actes)
Le 30 octobre 2015 de 18h00 à 23h59
Entrée 5€
Le Lac 82A rue Ullens
1080 Molenbeek


Propos recueillis par Virginie Jux

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