Gérard Rancinan

Art - 22 octobre 2015

Art must be beautiful

Gérard Rancinan est un artiste Français mondialement reconnu né en 1953 à Talence.
Il a été quatre fois lauréat du World Press Photo en 1983,1986 et deux fois en 1988. En 2006 il est nommé Chevalier des Arts et des Lettres et Officier des Arts et des Lettres en 2013.
Depuis plus de quinze ans il collabore avec l’auteure et journaliste Caroline Gaudriault. 
Ensemble, tel un jeu requérant lucidité et bienveillance, ils dialoguent et décortiquent ce monde amnésique en perte de repères. Loin d’être un simple constat, leur œuvre est teintée d’espoir, et ouvre les portes des possibles. Comme un tourbillon poétique, les images et les mots se mêlent et s’entremêlent pour témoigner et offrir un temps de réflexion sur cette société enchaînée au spectacle.

Quand avez-vous décidé de devenir photographe ? Quel fut votre parcours ?

Je n’ai rien décidé. L’école était un supplice pour moi. Je manquais cruellement de liberté, d’espace. Mon père, en homme de bon sens, l’a très vite compris et m’a dirigé, grâce à ses connaissances, vers la presse régionale, vers ce métier de photographe de presse.
Très vite, grâce à une équipe brillante, j’ai appris ce métier avec rigueur, précision, ambition où le travail et le dépassement de soi n’étaient pas un vain mot !
À dix-huit ans je suis devenu le plus jeune journaliste de France et je fus remarqué par l’agence de presse Sygma qui m’a proposé de les rejoindre. Pendant des années, au gré des reportages de guerres et autres, j’ai observé de près l’Homme et ses déviances ! Je rêvais de travailler pour Life Magazine qui à cette époque était le plus prestigieux magazine du monde, rêve que j’ai réalisé quelques années plus tard en signant avec eux quelques-uns de mes plus beaux reportages.
Ils m’ont permis un style photographique très personnel, une liberté d’expression qui m’a projeté naturellement vers une forme artistique et ouvert la porte des plus prestigieuses collections.

Quelle(s) différences faites-vous entre la photographie d’art et le reportage ?

Peut-être que l’un décide, l’autre subit !
Mais j’ai toujours considéré qu’il n’y avait aucune hiérarchie. Les photographes quelque soient leurs “spécialités”, leurs champs d’action, sont tous les témoins de leur époque. Ce n’est pas une question de valeur mais une question de degré, d’engagement !
Pour ma part, de ma première photographie à celles de maintenant c’est toujours la “même” photographie. Une photographie qui raconte notre époque, ses métamorphoses, ses soubresauts, ses convulsions névrotiques, ses déviances, ses évolutions protéiformes, qui fouille l’âme de son temps comme des milliers de petits miroirs.
Même si la forme s’est distordue avec le temps, que le lieu où j’expose mes photographies au regard a changé, le fond reste le même. 
Je suis un témoin éveillé des métamorphoses de notre humanité. J’accompagne mes contemporains jusqu’au bout, c’est une vie dédiée. J’écris, en milliers de petits détails, un morceau de leurs mémoires, de leur histoire en quelque sorte !

En tant que témoin privilégié de la société actuelle, qu’est-ce qui vous choque le plus aujourd’hui ?

Rien ne me choque, tout m’amuse ou m’interpelle !
La société bouge et jusque-là rien d’anormal mais la vitesse de transformation s’accélère et atteint des vitesse de changement considérables, nous passons d’un temps humain à la nanoseconde dans un laps de temps si bref qu’une seule génération en voit les contours. Mais l’Homme reste curieux et plein de contradictions et c’est bien ça qui lui permettra de survivre. Il envoie des robots visiter des espaces inconnus à sept milliards de kilomètres et ne sait toujours pas comment élever un enfant correctement !
L’Humain est magnifique, terrifiant, génial, absurde et tout à la fois, c’est ce qui le rend intéressant !
Ceci étant dit l’époque, et je dis bien l’époque, ce nouveau “Moyen- ge” dans lequel nous vivons, est un peu misérable, les médias en général n’ont jamais atteint un niveau aussi bas dans la médiocrité, c’est la grande chorale. Le cynisme et le grand ricanement ont réduit le débat et ont envahi les écrans de télévision. Le “bien” comme valeur suprême et la bien-pensance lave les cerveaux comme une arme de destruction massive et broie la (les) culture(s). La disparition des différences et le tout égalitaire sont mortifères. Les subtilités complexes du langage sont réduites à quelques formules. On a perdu  la valeur des mots, le sens des nuances, tout est superlatif, excessif. C’est la surenchère du sentiment, la dictature de l’émotion. L’art est en lambeau. Le tourisme de masse est un des plus grands dangers qui nous guette, nous sommes en train de fabriquer un grand parc “d’abstraction” et les enfants seront pires que leurs parents ! Nous ne voulons plus rien voir du réel, nous grandissons hors-sol !…..Sinon, à part ça,  tout va bien, nous sombrons normalement !

Pourriez-vous nous parler de votre collaboration avec Caroline Gaudriault ? Comment articulez-vous la photographie avec l’écriture ?

Caroline est un écrivain absolument remarquable, elle écrit des livres de littérature, ce qui, vous le conviendrez, est assez rare aujourd’hui. Elle a un regard aiguisé, une écriture sans détour.
Nous avons entamé une conversation sur l’état de nos contemporains il y a plus de 15 ans et nous ne l’avons jamais interrompu. Elle convoque des penseurs, philosophes, scientifiques à chacun de nos nouveaux projets. Nous développons une intelligence chaque jour rafraîchie. Nous décortiquons l’époque, nous observons ce “Moderne” bourré de contradictions qui s’efforce tant qu’il le peut à effacer les traces d’où il vient. Pas de jugement, pas de morale moralisatrice, juste un constat.
Cette proposition artistique se trouve dans ses livres mais aussi dans nos expositions qui transportent le visiteur vers un territoire connu mais avec de nouvelles cartes. Mes photographies sont les miroirs d’une époque, les mots de Caroline en sont les pensées réfléchies ! Voilà, peut-être, d’où vient le succès de nos expositions et la demande toujours plus grande des musées d’art contemporain tant en France, Italie, Chine, USA, que partout ailleurs… Les visiteurs s’y reconnaissent, la proposition artistique est si particulière qu’ils n’en sortent pas intacts !

Considérez-vous la photographie comme un acte de provocation ou en tout cas, la provocation est-elle l’arme ultime contre la violence de la banalité qui, selon Heidegger « est la seconde chute de l’homme » ?

Si vous voulez parler de provoquer une réaction à la lâcheté de l’époque, à l’endormissement général, un sursaut sur soi-même, de développer une intelligence, alors oui, je suis un provocateur !
Mais la provocation gratuite pour que l’«artiste» sorte ainsi de sa banalité misérable cela me consterne plutôt !
Et “la troisième chute de l’homme” ne vient-elle pas du cynisme du « perdant » qu’est le Moderne et de la grande-rigolade dans laquelle notre société s’est installée !

D’ailleurs, le côté esthétique d’une image, est-il, selon vous une façon de banaliser ou de mettre en relief ?

Il manque du beau dans l’art d’aujourd’hui, du sublime ! Il manque du Giotto, du Fra Angelico, du Velázquez, du Zurbaran, du Greco, du Delacroix, du Bacon, heureusement il nous reste Paul McCarthy, Lucian Freud, Hermann Nitsch et quelques autres….
Il n’y a d’art que dans le beau, dans le dépassement de soi, dans l’intelligence et le risque. C’est ce que nous nous disions, il y a quelques années, Marina Abramovic et moi-même lors d’une rencontre à son atelier : “Art must be beautiful ! “.  
Au premier coup d’oeil le regardeur doit être happé par la grâce et la beauté de l’œuvre, puis par son intelligence et ainsi couche après couche, détail après détail, fondre en elle, supprimer la distance, devenir lui-même œuvre dans l’œuvre, l’émotion en est le maître mot !
La photographie est un simulacre, l’art n’est pas le réel et c’est bien ce mystère qui fascine les Hommes depuis toujours !

Dans votre série métamorphose, vous revisitez les classiques de la peinture… Quels liens faites-vous exister entre l’histoire de l’art et la photographie contemporaine ? Qu’est-ce que l’histoire pourrait avoir à dire sur la société contemporaine ?

Je suis, bien sur, un artiste contemporain car je raconte mon époque. Loin de moi l’idée de m’en détourner mais de là à réinventer la roue, de conceptualiser le rond en carré, il y a un monde que je ne franchirais pas. Je n’ai pas d’arrogance, ni de revanche à prendre, le cynisme n’est pas mon outil !  
Les artistes sont des passeurs et depuis les premiers dessins des hommes sur les parois des grottes de Lascaux entre autres tout a été dit et notre responsabilité à nous les artistes contemporains c’est de continuer à transmettre le message. Picasso a peint trente-cinq fois les Menines, les trois grâces ont été reprises depuis la nuit des temps par les plus grands artistes. L’artiste est un témoin de son temps en lien avec son passé ou celui de l’humanité. Il doit vivre et travailler dans le chuchotement assourdissant de ses maîtres, de ses pairs, ce sont eux qui nous portent sur leurs épaules !
Avec Métamorphoses ce sont eux, les maîtres, à travers moi, que j’ai emmené au Palais de Tokyo, c’est ce message que je voulais porter dans le plus moderne des Musées. C’est ce lien que je voulais mettre en avant. Sans eux nous ne serions pas là. L’art est un perpétuel recommencement, une répétition. Rassurez-vous cela a été bien compris !

Dans la « Cène » Léonard de Vinci utilise la perspective du début du XVe siècle afin de mettre en exergue le visage du Christ. Cherchez-vous, au contraire, par le blanc immaculé de l’éclairage ainsi que le fond blanc, à effacer la perspective, pourquoi ?

Mais je n’ai jamais voulu refaire la “Cène” de Leonardo Da Vinci : pari assurément trop périlleux, je n’en ai eu ni la volonté, ni la prétention. J’ai fait une photographie d’une table, avec des convives autour. Alors, qu’il y ait des rapprochements, voire des similitudes, avec la “Ultima Cena” je ne le nie pas, cela vient de ma culture. Mais cette photographie n’est pas une banale imitation de la célèbre peinture, c’est une œuvre originale avec ses propres perspectives, ses propres qualités, ses propres questions posées !

Le moment du repas est un thème récurrent dans votre travail, quelle est pour vous sa symbolique ? Cela fait-il écho à l’intimité ?

La table et le repas sont, à eux seul, un « espace-temps » fort.
Ça peut être parfois la fête, la joie de se retrouver nombreux à boire, à manger, à rire. C’est l’abondance, le bonheur simple du partage. Mais aussi, parfois, la tristesse, la solitude devant une assiette ébréchée, il n’y a rien de plus triste qu’une table vide.
Le temps du repas autour de la table est un dénominateur commun, un lieu fédérateur, universel, un moment profondément humain. Ne refait-on pas le monde depuis toujours autour d’une table ?

Pourquoi ce choix d’exposer des grands formats ?

Je n’ai pas choisi ! Mes photographies s’imposent d’elles-mêmes comme ça !  

Quels sont vos projets à venir ?

Avoir le temps d’en dire plus. D’approfondir mon voyage au pays des Hommes.
Notre dernier travail avec Caroline a été de parler de l’élévation de l’Homme ! Ce «petit homme» qui s’invente des ailes pour aller plus loin, plus haut, celui qui effrayé d’être seul dans l’univers invente tout ce qu’il peut pour aller voir s’il existe un autre espace vivant dans l’univers.
Cela a abouti avec une exposition happening au « Couvent des Cordeliers » à Paris en juin dernier «Le Destin des Hommes».  
Alors, maintenant, j’aimerais parler de l’infini, de cette ligne impalpable, inatteignable qui nous interroge tous depuis la nuit des temps.
Mais ne sommes-nous pas, nous-mêmes, des êtres finis !

rancinan.com


Propos recueillis par 
Crapaud Mademoiselle

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail to someonePrint this page

Articles reliés