Martin Harrison

Culture - 19 juillet 2016

Francis Bacon, le peintre du vivant

« Si on peut le dire, pourquoi s’embêter à le peindre? »

Cette maxime entêtante prodigue à l’œuvre de Francis Bacon sa dimension visionnaire, au-delà des influences de l’art qui lui était contemporain. Sa peinture, bercée par les Post-Impressionnistes anglais, est le reflet de sa vie, marquée par l’horreur à laquelle il ne « pensait pas », de son propre aveu. Et l’effet en est indescriptible ; regarder dans une peinture de Bacon, c’est une épreuve de force pour le spectateur, c’est un plongeon vers l’indicible, vers la sensation. Le « plus grand peintre du visage humain » s’expose au Grimaldi Forum de Monaco.

Martin Harrison, auteur du Catalogue Raisonné de Francis Bacon, en assure le commissariat. Il reçoit TENTEN pour partager sa vision de l’œuvre du peintre francophile.

ExpositionFrancis Bacon, Monaco et la culture Française du  Juillet au 

Martin, vous avez été nommé commissaire de l’exposition de Monaco, en tant que l’un des experts les plus reconnus de l’œuvre de Francis Bacon. Si je ne me trompe pas, vos premiers travaux remontent à 1999. Et en 2014, en réponse à une question concernant votre Catalogue Raisonné de Francis Bacon, vous disiez que vous n’en aviez pas fini avec Bacon, et vous l’avez prouvé avec cette exposition. Voici donc ma question, qui est en fait double : comment en êtes-vous arrivé à travailler sur son œuvre, et comment ce nouveau commissariat a-t-il influé sur votre connaissance de l’artiste ?

J’ai découvert les peintures de Bacon pour la première fois en 1964 (l’œuvre Paysage près de Malabata, Tanger, datant de 1963, est présentée dans cette exposition). L’amour de Bacon pour la culture française est bien connue, mais préparer une exposition sur ce thème a exigé que je me penche encore plus sur sur ses liens avec Monaco et la France. J’ai beaucoup appris grâce à cela.

Comment avez-vous travaillé pour la réalisation du Catalogue Raisonné, qui est la référence en tant que rétrospective sur l’œuvre de Francis Bacon ?

En fait, cette réalisation m’a demandé plus de dix ans de travail. Le plus grand problème fut de trouver les peintures, en ce sens que de nombreuses d’entre elles appartenaient à des collections privées, et n’avaient jamais été prêtées pour des expositions. Le catalogue est grand et lourd, donc j’espère que cela reflète bien le travail qui fut nécessaire ; j’ai dit adieu à mes vacances, mes weekends et mon sommeil.

L’exposition, vous le mentionniez précédemment, se concentre sur les liens forts qui existaient entre Bacon et Monaco. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur cet attachement à la principauté, et, de manière plus extensive, à la culture francophone ?

Je pense que Bacon avait visité Monaco à de nombreuses reprises depuis les années 1930. Mais nous savons qu’il y a déménagé en 1946, et qu’il y est resté trois ans. Il aimait parier – autant sur les tables que dans ses peintures – et l’air monégasque était bénéfique pour son asthme, mais je pense surtout que le détachement du courant principal de l’art lui a permis de repenser ce qu’il voulait réaliser. Le lien qu’il entretenait avec la culture française était en partie un héritage, qui a commencé avec Roger Fry et la diffusion du Post-Impressionnisme en Angleterre.

Quelles furent les plus grandes influences artistiques, selon vous, de Francis Bacon ? Et comment ces artistes ont-ils laissé une marque sur la peinture de Bacon ?

Picasso et Velazquez viennent bien sûr tout de suite à l’esprit, mais je crois qu’il a aussi beaucoup pioché chez les Impressionnistes et les Post-Impressionnistes, surtout dans la manière d’appliquer la matière.

Comment le Grimaldi Forum, en tant que construction, et tous les bâtiments qui ont abrité vos expositions précédentes, ont-ils influencé votre commissariat ?

Les expositions les plus utiles en termes d’utilisation d’espace furent celle sur Picasso par David Nahmad et l’exposition russe, l’année dernière. J’aime tout particulièrement la flexibilité de l’espace du Forum ; et j’ai donc bien sûr organisé les choses différemment cette année…

Vous avez choisi le Bureau d’Etudes et de Design du Grimaldi Forum pour la scénographie de l’exposition de Monaco. Pourriez-vous nous en dire plus sur votre apport à cette scénographie, et l’influence d’Adolphe Appia et Edward Gordon Craig sur celle-ci ?

Appia et Craig m’ont servi d’exemples pour l’approche générale de la scéno, pour une plus grande verticalité. J’ai montré leur travail à l’équipe, et je ne voulais pas de longs murs avec des tableaux accrochés en lignes, mais au contraire séparer les œuvres le plus possibles, afin qu’elles apparaissent en tant que peintures singulières.

Justement, cette scénographie est très originale, et, en combinaison avec les parties interactives de l’exposition, invitent le spectateur à en devenir acteur. Est-ce une des raisons qui fera que l’exposition Bacon fera date, et sera, j’en suis certain, un grand succès ?

Je ne peux qu’espérer que vous aurez raison. J’en saurai plus le 1er juillet ! Je sais juste que tous les intervenants ont fait leur maximum pour faire de cette exposition un succès.

Les portraits constituent une partie importante de cette expo. Quelle est votre analyse des influences portraitistes sur le travail de Bacon ? Je pense ici notamment à Velazquez.

Dans un sens, presque tous les tableaux de Bacon sont des portraits. Velazquez a constitué un point de départ, mais Bacon a modifié le Pape Innocent jusqu’à ne plus pouvoir le reconnaître. Rembrandt fut crucial pour les autoportraits, mais il est intéressant de noter que le tableau le plus influent sur l’œuvre de Francis Bacon,  dans cette perspective, est exposé en France, au Musée Granet d’Aix. Et, bien évidemment, les représentations de visages de Bacon n’auraient jamais vu le jour sans le cubisme analytique.

Que représente Francis Bacon pour vous ? Quelle est sa place dans l’histoire de l’art ?

Il est l’un des plus grands peintres du XXe siècle, et pour moi, le plus grand peintre du visage humain. Le monde de l’art semble d’ailleurs d’accord, si on en juge par la valeur monétaire de ses œuvres, mais il est peut-être encore trop tôt pour lui accorder une place dans l’histoire de l’art – il a l’air de bien se défendre, ceci dit.

Mon tableau préféré de Bacon est le « Fragment d’une Crucifixion », qui présente un mélange élégant de mouvement, de perspective, un questionnement et un vide qui font naître des émotions difficiles à exprimer. Quelle est le tableau de Bacon qui a changé votre vie ?

Je pense qu’il est difficile de décrire les réactions d’un spectateur devant les peintures de Bacon. Elles me paraissent vivantes, et les gens qui y sont présents semblent aussi vivants. L’œuvre qui a changé ma vie est la première que j’ai vue, quand j’étais adolescent ; je ne pouvais pas du tout l’exprimer, cela sembler briser toutes les règles d’un « bon » tableau, mais j’étais fasciné et j’y ai reconnu l’œuvre d’un génie – j’ai tout de suite pensé que la couleur était sensationnelle, et qu’elle était peinte avec une véritable passion.

mbartfoundation.com
grimaldiforum.com

Image du haut : Francis Bacon
Triptych – Studies of the Human Body, 1970
Oil on canvas – 198×147,5 cm (each panel)
Private collection, Courtesy Ordovas
©The estate of Francis Bacon. All right reserved, DACS 2016
Photo : Prudence Cuning Associates LTD

Propos recueillis par Charles Shinaski

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