Florian Ruiz

Art - 4 juin 2015

Fukushima à vue d’œil…

Florian Ruiz aurait préféré parfois être muet plutôt que de devoir parler de lui et de son travail. Mais souvent, être muet, c’est tristement aussi être sourd… Alors Florian n’entendrait pas la musique…
Fort heureusement, il n’est ni l’un ni l’autre, juste un simple artiste photographe. Un regard surtout. Sur tout. Qui se pose sur le monde, à travers l’appareil, pour le transformer sans l’occulter, pour le sublimer même si le beau est parfois moche, pour rendre perceptible l’invisible. Car l’invisible est bien là, à Fukushima. Florian l’a vu et le donne à voir.

À partir de quand découvres-tu la photographie et quand commence ton travail de photographe ? As-tu une référence, un modèle en la matière ?

Après des études de droit et d’histoire, j’ai voulu porter un regard photographique « humaniste » sur les univers sociaux désespérés marqués par la souillure et la désillusion, traduire les ambiances, le ressenti, les sensations face à des univers marqués par le trouble. Inspiré par la photographie documentaire contemporaine, j’ai photographié l’intimité des chambres de prostituées au Pakistan, l’espoir déçu dans une ville minière de Mongolie, l’errance de travailleurs journaliers dans un quartier oublié d’Osaka…
Depuis, j’ai choisi de développer une approche plus personnelle de la photographie qui comme dans la peinture impressionniste et les tableaux de Turner tend vers la représentation des atmosphères. J’utilise des procédés d’assemblage, de collage, de superposition de fragments d’images, de distorsion. Dans un projet en cours, par la décomposition des perspectives, des lignes et des angles, j’essaye de traduire un univers qui n’est pas celui de la représentation d’une réalité objective mais celui de l’impression, de la sensation que nous livre un paysage, « la sonorité intérieure » (Kandinsky), dans la confrontation au sublime et à la nature.

Qu’a la photographie que les mots n’ont pas ? Je veux dire que peut dire l’image mieux que les mots d’après toi ?

J’entretiens avec la photographie le même rapport qu’avec la musique. Il s’agit moins, pour moi, de donner à voir mais d’utiliser l’image pour traduire une émotion, un ressenti. Je suis également très imprégné par la démarche du saxophoniste John Coltrane qui a cherché, toute sa vie, le son qu’il n’avait jamais entendu. Pour moi, il s’agit de créer une image que ne je n’ai pas encore vue.

Tu présentes ton travail en déclarant que tu veux éprouver / explorer les limites de la photographie, peux-tu expliquer davantage stp ?

Dans mes derniers travaux, je cherche à interroger la photographie en essayant de traduire par une image ce qui n’est pas perceptible à l’œil en utilisant le temps et la distorsion. Ainsi dans « Fukushima, le mal invisible », j’ai créé une vibration, une déformation du réel saisie dans l’objectif qui révèle la présence de la radioactivité dans la photographie. Procédé qui réinvente, tord le paysage afin de produire une sorte de vertige, de malaise lié à la palpitation de l’invisible.

Présente-nous ton projet dans la série « Fukushima, Invisible pain », quelle est l’intention de départ ?

La radioactivité se fixe le plus dans la nature. J’ai voulu représenter cette réalité. Ainsi, c’est dans la périphérie des villes de la préfecture de Fukushima que j’ai photographié le mal invisible de la radioactivité. En écoutant le rythme des saisons, comme dans les estampes japonaises traditionnelles, et en m’inspirant de leur épure, j’ai voulu saisir les impressions fugitives, la mobilité des phénomènes climatiques, la perception changeante de la nature.

Quel matériel utilises-tu pour ces clichés ? Comment as-tu obtenu ce résultat étonnant, cet aspect à la fois fantasmagorique et fantomatique ?

J’ai utilisé des sténopés en favorisant des temps d’exposition longs afin de fixer dans la durée la présence de ce mal. J’ai mesuré à l’aide d’un dosimètre la quantité de rayonnement radioactif en microSivert (?Sv) reçu durant le temps de l’exposition. J’ai accumulé sur une même photo des fragments d’images du même lieu pris à des angles différents et mesuré à chaque fois la quantité fixée sur mon film. C’est ce résultat que j’ai incrusté dans les photos. 

En quoi ta vie au Japon, la culture de ce pays, influence ton rapport à la nature, au monde et à l’existence en général ?

Au départ, je suis arrivé au Japon fasciné par l’énergie de la mégapole de Tokyo, aujourd’hui, je me surprends à m’émouvoir de l’arrivée des cerisiers en fleur et à tant apprécier l’ordonnancement des jardins. Le tremblement de terre et le tsunami de 2011 ont ravivé pour moi la perception traditionnelle d’une nature où réside le sacré.
Sûrement par écho et imprégné par cette culture, dans un projet en cours, je cherche à saisir comme dans les estampes traditionnelles japonaises l’image d’un monde éphémère et flottant dans l’espace immuable des montagnes et des forêts.

Que cherches-tu avec tes photos: déformer la réalité pour mieux la restituer ou (re)créer un décor irréel/ surréel qui transcende la réalité pour accéder à la beauté ?

Par la distorsion et la déformation je recherche un équilibre et une organisation de l’image dans un monde chaotique et instable tout en soulignant la permanence de la beauté. Je cherche à éprouver le regard en créant une vibration dans l’image qui trouble la vision afin de donner à voir une réalité invisible.

Quelle est ta définition du « beau » ?

Puisque culturel, le beau ne peut se définir que par l’expérience de chacun. C’est peut-être pour moi l’émotion que ressent le héros de Céline dans « Voyage au bout de la nuit » face à l’incendie d’un village dans la nuit.

Tes photos ont-elles été montrées aux habitants de Fukushima ? Si oui, quel accueil leur a-t-on réservé ? As-tu rencontré des difficultés pour travailler sur place ?

Ce travail n’a pas été montré à Fukushima ni même au Japon. L’évènement reste encore assez tabou. On cherche à penser au futur et son traitement artistique reste encore minoritaire.
La plus grande difficulté reste le sentiment de ne pas savoir à quel moment le danger était le plus grand. J’avais en permanence sur moi un dosimètre qui me permettait de connaitre les doses de radioactivités auxquelles j’étais exposé. Son bip était là pour me rappeler que l’exposition à l’air libre restait un risque. Un jour de printemps alors que je faisais une photo d’un cerisier en fleur dans une cour d’école, j’ai discuté avec quelques élèves qui avaient appris des mots de français. La pluie s’est mise à tomber et tout d’un coup les professeurs ont accouru en criant « abunai, abunai », « danger, danger ». Tout le monde s’est précipité à l’intérieur. La pluie chargée de radioactivité était cette menace.

Quels sont tes projets en cours ou à venir ? Travailles-tu sur une nouvelle série ?

Je cherche actuellement à créer l’image d’un monde flottant comme dans les estampes japonaises. Dans un autre projet, je photographie les villes chinoises désertées et inoccupées connues sous le nom de « ghost town ». Villes qui ne sont plus que des mirages.

florianruiz.photoshelter.com


Propos recueillis par Virginie Jux

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