Exposition Recollection Belfius

Culture - 1 décembre 2016

Réinventer et décloisonner

Le KRJST studio – fondé en 2012 grâce au vécu du collectif éponyme et, étymologiquement, contraction du KR de ERiKaet du JST de JuSTine (pour Erika Schillebeeckx et Justine de Moriamé, fondatrices dudit collectif) – ose et pose des questions sur les rapports entre mode et pluridisciplinarité, technologie et artisanat, identité et globalisation.

Jusqu’au 23 avril 2017, KRJST participe et assure la scénographie de Recollection – Art&Fashion, exposition au sommet de la Tour Belfius, à Bruxelles,  qui revisite la fameuse collection du groupe bancaire en la mettant en perspective avec l’évolution artistique et la rénovation de la nouvelle vague créatrice.
Entretien.

Recollection fait se rencontrer art et mode, deux modes d’expression qui se rejoignent en un questionnement sur la création. Quelle importance attachez-vous à cette rencontre ? Comment envisagez-vous cette confluence, et la complémentarité qui en découle ?

KRJST Studio tourne justement autour de cette volonté d’éclater les modes d’expression pour se libérer des formes établies et habituelles. On veut faire plus que des collections de prêt-à-porter, sortir des agendas modeux. Proposer tout autre chose. Et cette rencontre entre art et mode est la substance même de la création du Studio. Avec nos recherches visuelles (peinture, dessin, photo) et avec notre curiosité pour la chose tech et la nouveauté geek, on se développe vers de plus en plus de domaines de création. Les alchimies –  ici la rencontre entre art et mode – sont pour nous ce qui transforment une réalité banale en une fiction poétique. Ce qui ouvre à une vie augmentée.

Pour l’expo Recollection, le passé se confond avec le futur, le tissu avec la sculpture, la photo avec la peinture, le réel avec la fiction, et le décor avec l’oeuvre. Il est plus que temps de retrouver une perception plus holistique de la création, d’accepter le rôle de l’art dans la vie quotidienne, par l’habit, ou la force d’une expérience esthétique apportée par le décor et l’objet. On pose aussi un acte presque politique aujourd’hui quand on décide de créer des choses pour durer, des classiques – parfois excentriques – qui se passent des styles et des modes.

On a tenté de lier tous les éléments de l’exposition de manière organique, comme l’araignée qui tend sa toile dans les oeuvres de l’artiste Tomás Saraceno. Nous tissons des liens, on a d’ailleurs parfois tendu de bout en bout des fils de coton – des traces d’artefacts stylistes – pour amener aux différents éléments qui composent l’exposition. Le Studio KRJST trouve sa force dans cette symbiose d’éléments.

Comment avez-vous ressenti la collaboration indirecte avec de grands artistes qui composent les livres d’Histoire de l’Art, de Rubens à Jo Delahaut ? Pas trop intimidant ?

On adore relever les défis! D’autant plus que c’était immensément inspirant de côtoyer les oeuvres de ces artistes. On a souhaité les exposer d’une manière différente que l’habitude, loin de l’habituel minimalisme et froideur, dans un espace aménagé pour faciliter l’émerveillement, la surprise et la (re)découverte. Pour cela, on a conçu des tableaux tissés qui ponctuent l’espace et accompagnent le visiteur. Une manière de rendre hommage à ces artistes par la confection de créations qui demandent à la fois temps et savoir -faire.

Passons maintenant à votre rôle de scénographe. Racontez-nous cette intervention, son origine et son déroulement, ainsi que l’esprit que vous avez voulu apposer à cette exposition si particulière…

L’idée est déjà celle qui nous anime comme Studio : réinventer et décloisonner les modes de présentation classique de l’art, renouer avec un art qui permet une expérience, un rapport aux sens, et bien plus. Le Studio tend à reconnecter l’art avec l’artisanat, l’idée au savoir -faire, et l’art à un corps ou un espace.

Pour la scénographie de Recollection – en d’autres mots ; l’art de représenter un tout et d’assembler les éléments de la collection Belfius les uns aux autres – on a voulu mettre en avant ce qui anime la création chez les artistes comme chez les créateurs. Que ce soit un positionnement, la recherche d’une lumière, d’un mouvement ou d’une forme.  

Pour cela on a voulu favoriser un état méditatif, celui du promeneur au travers d’un parcours ponctué par des éléments évoquant un jardin suspendu. Après tout, la galerie est au 32 ème étage de la tour, déjà flottante, loin des aléas du quotidien. Le jardin évoque ce qui rassemble de nombreuses merveilles, formes et couleurs, et un lieu propice à la rêverie et à la découverte.

Et on avait encore jamais vu ça donc on avait envie d’essayer! Tous les éléments qui évoquent le végétal sont faits à partir de matériaux utilisés par les stylistes et on l’espère subliment à la fois les silhouettes et les tableaux.

Vous proposez, dans cette exposition, des silhouettes de créateurs inspirées des œuvres de la collection Belfius. Est-ce une première pour vous ? Comment avez-vous adapté votre travail pour coller à cette ambition ?

Confronter de manière aussi directe l’art et la mode était une première pour certains des stylistes, comme pour nous. Pour d’autres comme Marie-Sophie Beinke et Walter Van Beirendonck, l’exercice leur était déjà plus habituel.

C’est sous l’angle de ce qu’est la création à l’état primaire que nous avons instauré notre point de départ. Nous nous sommes imaginés des artistes toutes disciplines confondues, face à eux même, seuls dans leurs ateliers. Des artistes confrontés à des valeurs et à des questionnements personnels. On a voulu lier ces questionnements, Recollection évoque ce qui est rappelé à la mémoire, au souvenir, ce qui se revisite aujourd’hui et s’inspire d’une création passée. Un espace dédié à la conscience collective créative, du passé jusqu’au temps présent, de Rubens à Rinus Van De Velde, des six d’Anvers aux jeunes créateurs prometteurs.  

Dans la réalisation du parcours de visite, vous emmenez le visiteur en promenade, et faites apparaître, çà et là, un paysage végétal. Est-ce une volonté de montrer l’évolution constante de l’art et de la création, ou un plus simple désir scénographique ?

Oui, pour mieux révéler ce qui anime les passions de la création – qu’elle tourne autour du vêtement ou qu’elle s’exprime par la peinture et la sculpture -, nous avons souhaité un nouveau territoire d’exposition.  En suivant l’idée d’une promenade entre réalités et fictions, pour susciter les sens, on a fait apparaître une sorte de paysage végétal. Une nature fantastique qui guide le promeneur, comme elle le met face aux possibilités des métamorphoses de l’art. A son passage des tableaux vers les vêtements, du textile vers la peinture, et de la sculpture vers les corps. Ces fils aux allures de végétaux tissent un lien entre les créations et deviennent à leur tour des oeuvres originales, pour mieux brouiller la hiérarchie qui pèse encore de nos jours sur la perception de l’art.

Le KRJST studio puise ses inspirations de l’animisme, la croyance en une force vitale qui anime tous les êtres vivants, voire même les objets, comme les éléments naturels; des pierres, le vent. KRJST se joue des symboles spirituels et culturels, déjà depuis sa première collection de prêt- à-porter. Une autre influence est sans conteste l’esthétique japonaise, qui ne ce conçoit pas sans ses différentes philosophies. Ici le Zen, ou le jardin méditatif, l’importance de l’organisation du végétal par l’homme et autour de l’homme.

Le Studio s’est vu du coup jouer avec la notion de végétal qui lui évoque d’une part l’enracinement de l’histoire, la puissance du passé, d’autre part la liberté et la légèreté de l’air et ciel, l’évolution constante du temps, de la forme et des couleurs de cette nature. De plus la situation de la galerie au 32 ème étage nous a de suite laissé la sensation d’être dans un jardin suspendu, un endroit ou méditation et croyances étaient au rendez-vous. Au- délà des genres, on pense que c’est entre réalité et imagination que l’on rencontre toute création.

Vous sortez de l’école La Cambre, établissement réputé pour la vitalité créatrice de ses diplômé(e)s. Votre scénographie reflète-t-elle cette vitalité, et la mise en avant de l’excellence des écoles de stylisme belges ?

Les stylistes présentés dans Recollection sont soit sortis de l’Académie Royale d’Anvers soit de l’Ecole La Cambre à Bruxelles, et couvrent plusieurs générations. Ainsi cela donne un aperçu de la richesse créative des artistes se formant dans les écoles belges. On peut lire à travers Recollection des personnalités aux parcours très différents avec des soucis esthétiques et artistiques singuliers. Nous ne couvrons bien entendu pas de manière exhaustive le talent des créateurs belges ni des écoles mais nous y montrons la force du style libre qui est propre à la Belgique.

Parlez-nous en quelques mots de votre partenariat avec le MAD Brussels, et le Flanders Fashion Institute. Quel fut l’apport de ces deux institutions ?

Le travail de curation s’est fait en partenariat avec le MAD, le FFI et le MOMU ensemble avec la Head of culture de chez Belfius, Bénédicte Bouton. Chacun d’eux ont mis en lumière les stylistes qu’ils soutiennent et auxquels ils croient. Le rôle de ces institutions est de marquer leur soutien dans le développement des talents et de leurs activités artistiques et professionnelles.

Une participation de 5 euros est demandée au spectateur de l’exposition, destinée à soutenir les opérations Viva for Life (en faveur des jeunes enfants et des familles vivant sous le seuil de pauvreté) et Rode Neuzen (aide aux enfants souffrant de problèmes psychiques). Pourquoi cette volonté d’allier l’associatif, la solidarité, à une manifestation artistique ?

Beflius est le sponsor principal de Viva for Life et Rode Neuzen. Ces initiatives ne sont pas nouvelles pour la banque et ont été entamées bien avant l’exposition Recollection. Il est aussi question de vendre aux enchères, à des fins caritatives, les silhouettes des jeunes créateurs qui ont été conçues spécialement pour Recollection. Plus d’informations à ce sujet dans le courant de l’année 2017 !

Qu’aimeriez-vous que le spectateur retienne comme questionnements, réponses, sensations de l’exposition Recollection ?

En entrant dans la galerie et en la parcourant, on veut que le spectateur se trouve chamboulé dans ses habitudes, dans ce qu’il a l’habitude de voir en galerie ou au musée pour expérimenter l’art. Nous voulons qu’il en ressorte les sens plus alertes et l’esprit plus ouvert. Les questionnements induits seront très personnels pour chacun, on ouvre le dialogue sans imposer de diktat, bien que l’on donne quelques pistes de réflexion.

Comment prévoyez-vous de prolonger, au sein du collectif et du Studio, l’expérience de cette exposition ?

KRJST Studio a toujours cette volonté de mixer les disciplines dans son futur proche et lointain. La scénographie a été un merveilleux médium pour confirmer la voix du studio. Nous avons beaucoup de beaux projets en cours. Dès leurs officialisations, vous en serez les premiers informés 😉

belfius-art-collection.be

studiokrjst.com

Propos recueillis par Charles Shinaski

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