Stefan Gross

Art - 27 octobre 2015

En rose et contre tout

Le rose, est-il une couleur difficile à apprivoiser ?
Étant un mélange de rouge, couleur du Roi, et de blanc, le rose était à l’origine la couleur des princes alors que le bleu, couleur de la Vierge, était réservé aux filles. 
De par sa nature contradictoire, le rose évoque tout un imaginaire que Stefan Gross a réussi, d’une main de maître, à mettre en abyme. Dans son travail, il parvient à donner vie au plastique, à le faire parler en le colorant de Rose Sélavy tout droit sorti d’une fontaine de jouvence.

Présentez-vous, quelles sont les grandes étapes de votre parcours ?

J’ai travaillé dans un atelier de vitrail pendant 10 ans et ai acquis le titre de Maître selon les termes de la Guilde Germanique.
J’ai également étudié la peinture à l’Académie des Arts de Saarbrücken en Allemagne.
Puis j’ai déménagé en Hollande en ayant obtenu une bourse du gouvernement allemand (DAAD). De mon expérience hollandaise j’ai appris à professionnaliser mon travail.

Est-ce que votre créativité est liée à des obsessions personnelles ?

Je suis une personne visuelle, si vous appelez cela une obsession, alors oui je suis obsessionnel. Si, en découvrant une exposition, je suis confronté à un flot de texte explicatif, je tourne les talons et je m’enfuis. 

À propos des éléments récurrents, pourquoi le rose est-il aussi présent dans votre travail ? Vous aimez ou détestez cette couleur ?

Je n’éprouve en général ni amour ni haine pour la couleur.
À l’époque, lorsque je travaillais le verre, le rose était la couleur la plus précieuse de toutes car elle est produite à partir de pigment tel que l’oxyde d’or. Cela crée une brillance spéciale, très forte, surtout lorsque l’on travaille avec du verre opaque. 
La même idée fonctionne aussi avec du plastique ; le matériau est semi-transparent, je le mélange avec des pigments et des peintures à l’huile. De fines couches multiplient l’effet de brillance. Un objet peut paraître presque blanc de l’extérieur et briller de l’intérieur. Il a l’air vivant. Comme un flux de sang. Un organisme vivant.
De nos jours, le rose est souvent associé aux petites filles, aux licornes mais aussi au sexe. Une innocente et hypocrite couleur.
Tous ces aspects me fascinent.

Est-ce que vous travaillez à partir d’objets manufacturés, récupérés ou bien fabriquez-vous vous-même les objets ? Avez-vous pour objectif de donner une nouvelle vie aux objets ?

Quand j’ai commencé avec mon propre matériau plastique, je travaillais avec des objets usagés mais également des objets neufs.
Au début, oui, j’ai essayé de leur donner une nouvelle vie.
Un ours, une poupée sont les conceptualisations d’un animal, d’un enfant. Si vous les associez, par exemple, à des organes éclatés, très réalistes, ces objets vont quasi s’animer, devenir extrêmement réels eux aussi. C’est très amusant d’observer ce processus. 
Aujourd’hui, je travaille soit avec mes propres objets usagés soit, parfois, à partir d’objets neufs intentionnellement détériorés.
Je veux que l’on ait envie de les toucher, de sentir de quoi ces objets sont faits, de créer le mystère.

Tout votre travail sur les végétaux, les plantes et les fleurs a une dimension contradictoire car il recrée la nature avec du plastique, que voulez-vous dire ou montrer ?

Je ne vois pas cela comme une contradiction ; un moteur, une usine, une station spatiale, s’ils fonctionnent et reçoivent la bonne énergie – principalement des carburants fossiles – agissent comme des organismes, des formes de vie créés par l’homme.
Et c’est, la plupart du temps, intéressant pour les hommes de les apprivoiser. (vous voyez que le rose ici aussi prend tout son sens). Si je crée des plantes artificielles, je crée mes propres organismes naturels, à base de fossiles, vous ne devez pas les arroser, elles sont immuables : comme une prothèse de la nature.
C’est une situation naturellement figée et ici également, j’essaie de créer les objets les plus sexy possible et, sur ce point, la vraie nature a un désavantage : durant l’hiver par exemple, il n’y a plus de feuilles sur les arbres, c’est déprimant. L’homme veut des produits parfaits instantanément.

Accordez-vous une grande importance aux noms ou aux titres ? Est-ce une part de l’œuvre ?

Je trouve cela très ennuyeux de donner un titre « sans titre » à une œuvre.
Un vrai titre me donne aussi une indication afin de pouvoir la retrouver dans mes archives.
Parfois, je change le titre d’une de mes œuvres car, au bout d’un certain temps, elle m’est plus familière, nous sommes devenus amis et je peux donner à cet ami un titre un peu plus précis. Dès lors, le titre devient plus important à mes yeux.

Votre travail est-il engagé, y a-t-il un message politique, écologique, économique (par rapport à notre statut de consommateurs), artistique, ou social, volontaire, prémédité ?

Mes derniers travaux parlent de tentation, la totalité du monde de la consommation dans lequel nous vivons est basée sur la tentation.
Mr Apple ou Mr Mac Donald ne s’intéressent pas à vous particulièrement, ni au sort de la planète ou autres, ces gars s’inquiètent juste de savoir si vous allez acheter leur dernier produit et ce, suffisamment rapidement que pour créer du « cash flow ». Ils travaillent d’arrache-pied à la création d’un réflexe que l’on pourrait qualifier de : « extra tentation shopping » qui vous fera trembler et sangloter devant les vitrines, à la manière d’un junkie qui attend l’arrivée du nouvel iPhone.
Ce mécanisme relève surtout du côté visuel, voilà pourquoi cela m’intéresse.
J’utilise le même matériau Barbapapa qu’eux, mais de manière artisanale et en le combinant à des peintures à huiles classiques pour créer des objets 3D.
Je crée des structures en forme de feuilles ou simplement des icônes de fleurs, rapidement, à la main : ce qui pourrait paraître impossible à produire avec des matériaux qui sont, quasi sans exception, utilisés dans des procédés de moulage industriels et dont le résultat est toujours une copie conforme.
Je peux également utiliser des millions de couleurs en même temps alors que dans une production en série ça ne s’est jamais vu !
Le spectateur perd alors ses repères, cela reste un mystère mais déclenche l’envie de toucher, voire même de pleurer devant une laitue : si cela se passe, je peux considérer que j’ai fait du bon travail.
Mais finalement, en venant de la direction opposée à la production d’artefact, je peux créer un produit avec plus de potentiel de tentation que ces capitalistes diaboliques.

Cherchez-vous à créer une mythologie de l’enfance ?

Non, j’ai bien peur d’être plus simple que ça. Une marionnette, un jouet est une abstraction de quelque chose, cela donne simplement l’idée de l’enfant, de l’ours, etc. Mon but était de connecter ce fait avec quelque chose de réel, comme des tripes ou des mutilations qui ressemblent à la réalité, qui transforment l’abstraction en réalité.

Que représente la chair pour vous ? Pourquoi montrer des objets, jouets ou peluches, éventrés dont on voit une partie des entrailles ? C’est une façon de détourner les codes, de choquer ou de faire sourire ? Toute autre solution est possible !

La chair, les blessures ouvertes sont une évidence de la vie, à la manière de fleurs qui s’épanouissent. Il est donc possible de figer la vie. Si vous faites cela avec des fleurs, il n’est pas facile d’attirer l’attention. Donc ma question est : qu’est-ce qui, pour moi, crée le plus de visibilité sur internet et qui est également amusant à faire ?
Eh oui, bingo ! La cruauté est ce qui génère le plus de partages sur les plateformes les plus en vue telles que Facebook (par contre le sexe et même les tétons en sont hypocritement bannis).

stefangross.nl
hl-projects.com

Texte CocoVonGollum
Traduction : Mariane Denis
Propos recueillis par Virginie Jux

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail to someonePrint this page

Articles reliés