Bertrand Sottiaux

Art - 4 octobre 2016

Définition du contenu par le contenant

Les traits frénétiques de Bertrand Sottiaux nous raconte des territoires, la présence et l’absence. Le bic, le noir, la présence et son absence, vierge, le blanc.

La présence, se définit par l’espace qui l’intègre, lui permettant, sous l’action d’ondes en mouvement, de ressentir et d’absorber ses propres limites, structure subtile qui agit comme une frontière poreuse s’effilochant.

Le vide, fragile ou fugitif, est cette absence muable que le trait, impatient viendra compléter pour tenter de le définir ou de le perdre dans ce tout qu’il contient.

Des territoires émergent alors de cette transe sur papier, la main soulignant leur étendue aux contours évanescents.

Peux-tu nous faire une bio synthétique de ton parcours ?

Après des secondaires à l’institut Saint-Luc à Liège, j’ai fait des études de stylisme à la Cambre. J’ai d’abord collaboré avec des marques avant de lancer ma collection personnelle durant 3 ans. Grâce à divers prix gagnés, (prix homme à Hyères, prix Weekend levif…), le magazine weekend m’a proposé de m’occuper des productions mode du magazine. J’étais chargé du stylisme, du choix des photographes…

Après quelques saisons, j’ai photographié de plus en plus de leurs productions et de portraits de créateurs, musiciens, plasticiens, acteurs. J’ai quitté le stylisme pour la photographie de mode quand la passion pour celle-ci a pris le dessus.

Comment es-tu arrivé à l’art, au dessin ?

À la suite d’un voyage au japon dans le cadre de concert vidéo performance avec un collectif, j’ai été frustré par le côté instantané de la photo. Je ressentais un manque physique et psychique de mes idées. La photo de mode ou de portrait ne me permettait plus de m’exprimer. J’ai commencé par reproduire en dessin, au Bic hyperréaliste, des collages de mes photos. J’ai opté pour des triptyques, l’espace entre les trois dessins me permettait de créer une histoire entre les protagonistes représentés. Ensuite, pendant les canicules d’août 2013, je me suis attaché à reproduire l’isolation d’enfants qui en subissaient l’écrasement. Là, j’ai commencé à m’interroger sur l’identité fragile que nous étions dans un environnement hostile et pourtant maternel.

Lors d’une exposition à la fondation Cartier à Paris sur les mathématiques, j’ai découvert Cédric Villani, un mathématicien qui parlait du tableau noir comme d’une toile de peintre. Je me suis plongé dans la physique, de plus en plus loin. J’ai dès lors mis entre parenthèses l’hyperréalisme et le portrait pour donner ma représentation de certaines théories physiques. J’essaie depuis, de reproduire la limite qui sépare nos corps de l’espace dans lequel ils évoluent.

Quelles sont tes influences ?

Mes influences sont tellement diverses et accumulées que je suis incapable de citer des noms hormis celui de Villani qui est un déclencheur de recherches. Actuellement, elles sont surtout youtubesque, documentaires scientifiques, reportages… Je travaille au Bic déjà depuis Saint-Luc, j’aime la facilité qu’il me donne de dessiner à tout moment. Le noir et blanc est parfait pour visualiser les ondes, les vibrations que mes traits reproduisent. Et pour ça, la musique est vitale à mon œuvre. Elle est une nécessité. Je la choisis pour le rythme que je veux donner au travail en cours, essentiellement électronique. J’ai besoin de cette solitude, de cette transe comme énergie créatrice. Elle guide ma main. Je travaille de manière improvisée, dans le présent de cette hypnose.

Quel est le lien entre ces ondes, ces vibrations et les limites du corps ?

Tout commence par la création d’une naissance d’énergie dans un corps défini. Enfermée dans une enveloppe qui sépare cette énergie du corps dans lequel elle évolue. En circuit fermé. C’est à mon avis le contenant qui définit le contenu. Leur frontière est poreuse. Cette ligne séparatrice est dessinée par les ondes échangées entre ces deux mondes. Je tente dans mes dessins de voir ces ondes, leurs mouvements et l’impact qu’elles produisent sur leurs intersections et sur les matières qu’elles contiennent. La forme de tout corps est autorisé par son environnement à évoluer avec lui. Nous évoluons dans ces ondes, tout notre être est construit en harmonie avec elles. Déplacé dans un environnement différent, nous serions transformé par un extérieur non maternel. Le lien entre ses deux entités est un combat permanent de résistance.

Tu parles de « traits de Bic frénétiquement griffés » : y a-t-il, dans ce côté frénétique, une forme de dessin automatique comme pratiqué par les surréalistes et développé par André Masson ?

Il s’agit plutôt de créer la fusion la plus rapide possible entre le papier et l’esprit, de raccourcir le trajet emprunté par l’ordre donné par mon cerveau à la main et donc d’ôter toutes barrières à cette course. Si automatisme il y a, il est uniquement dans la répétition du trait, le sujet naît d’une réflexion construite, en général sur le travail précédent.

L’énergie de répétition du mouvement de main sur le blanc du papier crée une sorte d’état d’hypnose qui permet l’isolement à toutes distractions extérieures et intérieures nécessaire à l’avancée des traits. Je considère que c’est le contraire du hasard. Seul le recul nécessaire à l’observation me sort de cette transe avant d’y replonger. C’est une dictée spirituelle.

Par la lenteur du résultat que le dessin au Bic implique, mon corps se retrouve en conflit entre l’idée à représenter et la lenteur du processus, il y a frustration. De là le côté frénétique. La douleur au poignet est une autre respiration. J’essaie, dans la plupart de mon travail, d’éviter trop d’étude stylistique pour donner une priorité à l’instinct et aussi pour répondre à l’impatience de vivre le processus du dessin. Les ratures font partie de l’œuvre.

Penses-tu matérialiser cette impatience ?

Mon impatience naturelle, avec laquelle j’ai cessé d’être en conflit, est un élan qui contraste avec le temps nécessaire à réaliser mes dessins. Leurs formats assez larges, en moyenne, 120/120 cm, la technique employée, en opposition de la rapidité du trait et leur quantité font que l’impatience coule lentement sur le papier. Le cadre du dessin isole cette impatience. L’abstraction de la représentation permet à tout moment que l’idée naissante augmente de sa pertinence l’évolution du travail en cours. L’impatience et sa violence sont, en effet la trame du dessin. Il est la partie, laissée vierge du papier. Le vide.

Cette réflexion construite est-elle également un espace de respiration entre deux dessins ?

La réflexion est une inspiration suivie d’une expiration créatrice, une forme d’expulsion inspirée précédée d’une tranquillité nourrie d’informations diverses. la manière dont je vais représenter mon idée dépend directement de celle-ci. Elle peut être impulsive et rapide dans son traitement comme minutieuse mais toujours lente à reproduire de part sa technique que l’on peut assimiler à de la gravure sèche. Elle est aussi en évolution constante jusqu’à ce que le dernier trait posé décide de sa finalité, quitte à être poursuivie sur le dessin suivant qui, dans ce cas, peut la compléter. Certains dessins sont comme les pièces d’un puzzle, posés l’un à côté de l’autre, leurs côtés se soudent parfaitement pour créer un panorama à 360° de l’idée primale.

Tu déclares :”Les erreurs font partie intégrante de l’œuvre”. Qu’appelles-tu une erreur ? Sont-elles sous le joug de l’impatience ? Peuvent-elles étrangement faire partie du vide ?

Les erreurs sont le fait d’une non préparation de mon travail, de l’élan, d’un rythme hypnotique qui, une fois le recul pris, me met face à un résultat définitif par sa technique et par l’acceptation du procédé comme tel. Je les nomme erreurs car je les vois comme une impossibilité, comme un geste construit dans une abstraction impulsive. J’essaie de reproduire l’univers sous des angles divers (traduction de théorie mathématique ou physique, théories innées ou éducatives), mes fautes sont mon humanité, elles peuvent servir la réussite de l’œuvre, passer inaperçues ou revendiquer leur existence comme étant non désirées. Elles seront toujours le résultat de impatience, cette pratique est un vrai leitmotiv pour moi, remplir ce vide par des traits, tout fait partie de ce vide. Mais de quoi fait partie ce vide? Ma réponse est de le remplir. Et voir.

Au démarrage il y avait des portraits ultrarréalistes bordés de fonds abstraits. Ces abstractions ont peu à peu envahi l’espace pour devenir sujet.
S’agit-il d’un effacement ? D’un recouvrement ? D’un débordement ? Ou d’une protection ?

Ma première série de portraits sur fond « noir » était une représentation de l’écrasante atmosphère ressentie par les sujets à un moment T. Mais le vrai sujet était la collision et l’impact qui étaient produits de la somme des deux parties. J’y voyais un maître et son esclave suant et abandonné à lui-même. Perdu. Perdant.
La deuxième série, le sujet dansait avec ce noir. Il le mouvait de ses gestes. Un équilibre est apparu entre les deux. Une osmose plus intéressante à décrire par la complexité du flux qui découlait de leur harmonie. Les deux corps jouaient ensemble, se répondaient.
Le fond abstrait a débordé de la feuille, il m’a absorbé, recouvert. J’ai été à mon tour son sujet et j’ai voulu le comprendre.
Depuis, je tente de le reproduire de l’intérieur, de l’expliquer par la seule possibilité que j’ai de le connaître, son impact sur mon univers personnel.

Dans ton œuvre Cube figure une série de 6 dessins comme 6 faces d’un dé représentant le non zéro. Qu’est-ce que le zéro pour toi ? Et du point de vue de l’observateur ?

Dans ma réflexion, il est impensable. Il ne peut avoir de réalité. Il ne peut y avoir de zéro sans qu’il absorbe alors tout autour de lui pour se compléter ou alors il peut être une porte, un point d’accès. Son existence elle même impliquerait qu’il ne serait pas un zéro. Paradoxe. Il est une question, une divinité, la divinité. Le commencement et la fin. On peut tout placer dans le zéro sauf ce qui l’entoure, ce qui en fait pour le questionnement humain spirituel, le départ d’un rêve qui nous porte dans la réalité qui nous est propre. Dans la série des 6 dessins, il est nous (le témoin) et il observe ce qui se passe autour de lui. Il est inconsistant et n’a pas de contenu.  Il n’a aucune influence sur son entourage et n’est en aucun point influencé par celui ci. Il est nu, témoin, vide, invisible. c’est tout ce qui l’entoure, qui se meut en fusions infinies qui est ma réflexion. La représentation de la mécanique de création.

Quels sont tes projets ?

Les formats qui me permettent de m’exprimer m’oblige à travailler dans un espace plus vaste. Je rêve d’un atelier qui permette à ma solitude de s’offrir l’espace nécessaire à sa communication. Je voudrais lui permettre d’utiliser tous les médias qui lui serait nécessaire à cette intention.

Et une galerie qui m’offrirait la chance de préserver cet isolement en étant le lien, ma voie avec l’extérieur. Il est temps pour moi de partager mon avis.

bertrandsottiaux.be

facebook.com/bertrand.sottiaux

Propos recueillis par CocoVonGollum

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