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Thomas Busuttil

Book - 16 novembre 2017

« De Paris Yearbook » Le skateboard, loin des publicités et des jeux vidéos.

Je me souviens de l’impression que j’ai eu, en feuilletant la première édition de cet almanach moderne, à la librairie du palais de Tokyo ; une sensation d’immersion totale, instantanée, dans un univers que j’ai bien connu, il y a longtemps.
Une transe visuelle un peu nostalgique, induite par la succession d’images toutes singulières, sans légende autre qu’une date et un lieu ; fascinantes, un appel syncopé à entrer profondément dans un univers le plus souvent invisible, au fond d’une intimité urbaine. Je deviens le spectateur d’un récit qui se déroule au fil des pages, comme un film documentaire.
Lorsque je l’ai acheté, j’avais déjà passé presque une heure, au milieu de touristes bruyants et d’enfants pressés de sortir, à plonger dans les images, à découvrir la ville à travers des yeux familiers.
Je rentrais chez moi pour le ranger à hauteur d’œil dans ma bibliothèque, où il serait bientôt rejoint par les éditions suivantes, enrichies, toutes différentes, mais produisant toujours le même effet ; celui d’un souffle rassurant sur les braises adolescentes qui rougeoient toujours un peu, au fond de moi, sous les cendres du temps passé loin du skate. Une madeleine en somme, une grosse madeleine.

Entretien avec Thomas Busuttil, fondateur de DPY éditions, à l’occasion du lancement de son dernier livre, de photographies de surf cette fois ; « De Biarritz yearbook » et de la projection du film « THE SHORE CUT » à Anvers.

Parlez-nous de la genèse du projet « De Paris ». Quelle était l’intention de départ, celle-ci a-t-elle évolué au fur et à mesure des éditions ?

Après avoir collaboré à plusieurs magazines papier, j’ai décidé de monter mon propre projet afin de continuer à travailler dans l’image et les médias.
L’idée était de monter une plateforme qui puisse s’articuler à 360 degrés (print / web / expositions en physique et merchandising plus ou moins culturel), en partant du travail des photographes qui documentent le skate, tout en leur faisant produire des images supplémentaires afin d’écrire l’histoire de la culture urbaine au sein d’un groupe ouvert sur la ville sur une période donnée.
Projet qui pouvait s’ouvrir, par la suite, à d’autres espaces géographiques, sur d’autres périodes, et surtout à d’autres thématiques.
L’idée était également de proposer quelque chose de totalement différent autant dans le rendu que dans la démarche, afin d’avoir une grille de lecture plus ouverte à d’autres types de publics et ne pas rester essentiellement sur la documentation de la performance.
C’est une des raisons pour laquelle nous avons choisi le format du Yearbook : la chose la plus scolaire qui soit en édition, et qui, de prime abord, est exactement le genre de chose que le skateboard a évité, par souci de démarcation des outils institutionnels.
Cependant, le fait de rassembler tous ces gens sur un seul support permet de faire le lien entre les initiatives de chacun tout en permettant à un grand nombre de se sentir impliqué car s’il fait partie de la « scène » il y a toujours une photo qui documentera un événement auquel il aura participé, un spot qu’il aura skaté, un ami en photo ou présent dans le cadre, etc…
Après être parti d’une page blanche, d’une DA très épurée sur la première édition qui mettait quasi uniquement en avant le travail photographique, nous avons pu offrir la possibilité aux différents DA d’ajouter de plus en plus d’éléments et de propositions issus de leurs univers respectifs, au fur et à mesure des livres. La direction artistique étant évolutive, chaque année différente, le processus de travail est en constant renouvellement. Nous avons ajouté des portfolios que nous avons produits avec certains photographes afin de pouvoir les faire travailler autour de thèmes précis.

Le projet s’est enrichi des éditions « Of London », « Aus Berlin » et depuis cette année « De Biarritz » : incursion réussie dans le monde du surf, ainsi que dans celui de la production de films, de l’organisation d’événements, de la création de vêtements, de planches, etc…

C’était donc le but assumé de pouvoir évoluer au fil des années, et de s’étendre géographiquement, ainsi qu’à d’autres thèmes en ayant trouvé une façon de documenter la chose qui ne réponde pas aux urgences du moment et de la nouvelle temporalité de l’information.
Prendre le temps. Riches de notre expérience d’exposition, nous déclinons la matière produite pour l’exprimer singulièrement au travers du print et de la vidéo.
Nous avons par la même occasion développé le coté branding du projet en créant nos propres planches dessinées par des artistes issus de notre culture, tout comme des vêtements et autres goodies afin de pouvoir proposer des produits plus mainstream que des bouquins et qui, à travers leur conception, continuent de faire écho au lifestyle mis en avant dans le livre.
Chaque année nous avons réussi à rajouter une ville supplémentaire, et nous ouvrir à de nouveaux thèmes.
Avec l’expérience c’est ce qui devient le plus plaisant mais qui permet également de se renouveler et d’avancer : de ne pas rester à réfléchir sur les choses de la même façon.

Donnez nous un aperçu de l’univers « De Paris » et dites-nous comment tout cela s’articule.

L’univers de « De paris » s’articule de façon très large autour de la création issue du skateboard. La planche à roulettes n’est ici qu’un moyen, un médium, et c’est ce qui s’en dégage qui nous importe. Outre le côté performance pure, c’est l’expérience et son processus qui nous amène à voyager. Nous collectons donc les photos de petits jeunes de 15 ans qui se baladent avec leur appareil photo (et non leur téléphone portable) et qui restent des témoins privilégiés de certains moments de vie. Nous sommes aussi en contact avec des photographes de renommée plus internationale, comme Ed Templeton, qui nous a, par exemple, fourni des images pré et post attentat (Bataclan) afin de ne documenter que ce qui va changer dans le regard photographique des intéressés pendant ce type de période.

Nous sommes donc très concentrés sur les acteurs de chaque milieu : ceux qui font ou vont faire bouger « les choses » ou « la scène », tout en cherchant également à prendre en compte le point de vue de ceux qui sont extérieurs à nous, qui ne sont que de passage et qui ont leur propre regard : une vue de l’extérieur.
Donc tout cela s’articule autour de plus de 150 photographes d’une quinzaine de nationalités différentes, sans compter les vidéastes, les créatifs et les galeries auxquelles nous faisons appel dans chaque pays.
En plus de l’activité d’agence avec laquelle nous développons de la prod event ainsi que du brand content.

Cela me paraît représenter une somme de travail très importante… Pourriez-vous nous parler de vos collaborateurs et de votre méthode de travail ?

Nous avons monté ce projet en 2013 avec Stephane Borgne, qui m’aide à le manager lors de certains moments de rush.
La direction artistique étant tournante, nous reprenons un nouveau processus de travail chaque année, en fonction de la personne que nous avons en face et de son approche de l’objet livre.
La méthodologie est assez aléatoire, mais se répartit entre :
– l’appel à contributions photographique
– les devis et le choix de direction artistique ainsi que le recrutement de l’équipe annuelle.
– les recherches de financements/partenariats et la distribution
– la production de contenu propre et des portfolios
– la diffusion des contenus produits

Sur le papier tout se fait par étapes. Dans la réalité, il faut être un peu plus flexible…
À l’époque nous avons commencé avec des stagiaires mais aujourd’hui nous avons une équipe solide avec un directeur commercial, un régisseur, une personne sur le web et bientôt une responsable des politiques culturelles afin de donner un maximum de visibilité aux expositions qui continuent de tourner une fois produites.
Nous arrivons également sur nos 5 ans et la matière accumulée et déjà présentée est encore à exploiter avec différents types de curation et sélection.
En terme de scénographie également nous travaillons avec un atelier de menuiserie qui produit toutes nos structures et nos cadres, et qui vient répondre chaque année à la nouvelle direction artistique.

Le skateboard a parfois été très « tendance », parfois moins. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Le skateboard a toujours subi un effet de mode par vagues.
Au creux de la vague plus personne ne veut en entendre parler mais régulièrement cela redevient quelque chose que l’on voit partout, pas loin d’être ce qu’on appelle « un élément de civilisation » (chose ou objet qui nous renvoie à une période donnée et qui est porteur d’informations précises sur l’époque) qui peut se glisser dans l’arrière-plan d’une photo ou d’une publicité.
Nous sommes dans le début du creux de la vague, qui remontera surement avant les Jeux Olympiques, qui, en déficit de « Coolness » récupère le skateboard et le surf afin de rajeunir un peu son audience et toucher un nouveau public.
Le seul souci est que malgré ces vagues de popularité, les petites marques et petits magasins qui s’impliquent et redistribuent à leur échelle aux acteurs locaux, peinent à s’en sortir de manière récurrente. Alors que d’autres gros, qui placent mieux leurs billes, semblent ramasser des sommes bien plus intéressantes. Cela est peut-être simplement un symptôme de notre époque.

Vous collaborez avec pratiquement tous les photographes du milieu, parlez-nous de ce métier : « photographe de skate ».

Le métier de photographe est en pleine mutation. Celui de photographe de skateboard se complique également. Beaucoup de photographes de skate ont commencé la photo en shootant les performances de leurs amis, puis ont détourné l’objectif sur ce qui se passait également à côté, à force de trainer dans la rue, toujours à la recherche de nouveaux spots. On finit par tomber sur des scènes de vie ou des architectures intéressantes, et ainsi faire avancer ses prises de vues.
Il est très difficile pour les photographes de skate de vivre de leurs photos. Les magazines ne payant que très peu. Le seul moyen de s’en sortir est d’arriver à faire des photos qui soient rachetées pour des publicités ou partir en trip, payé par une marque. Le rapport temps passé dehors, dans le froid, les genoux dans la pisse (pour avoir l’angle choisi) argent gagné n’est pas le meilleur ratio existant.
Cependant, l’expérience de pouvoir travailler dans des studios à ciel ouvert, avec un terrain de jeu quasi infini en terme de prise de vue reste intéressante. Certains photographes d’ailleurs travaillent également dans la mode, ce qui leur permet de pouvoir prendre, à d’autres moments, plus de temps pour shooter du skate. Même nous, nous n’avons qu’un budget iconographie très limité. Et même si nous nous efforçons de rétribuer nos photographes, ce n’est pas grâce aux photos que nous leur prenons qu’ils payent leur loyer chaque mois..

Il existe beaucoup de ponts entre le skateboard, le street-art et l’art contemporain et je sais que vous avez développé une certaine expertise en la matière…

Cela commence, selon moi, par un rapport à la créativité évident.
La recherche est partie prenante de l’activité skate, que ce soit rechercher un nouveau terrain, une nouvelle architecture. Apprendre une nouvelle figure est aussi important que la façon de la documenter. L’esthétique liée au skate et sa représentation est une part très importante de la pratique elle-même. De plus, comme la pratique repose souvent sur une performance physique extrême avec un facteur risque omniprésent, le skateur n’essaiera pas forcément de pousser ses limites si personne n’est là (photographe/caméraman) pour documenter et immortaliser la « performance » ( qui prend ici sens autant artistique que sportif ). La personne qui en parle le mieux et qui personnifie ce pont est Raphael Zarka :
Artiste contemporain, qui a écrit plusieurs essais relatifs à la chronologie (lacunaire) du skateboard, ainsi que théorisé les mécaniques quantiques issues des formes simples rencontrées dans le skateboard.
Il vient également de publier un ouvrage consacré à la pratique du skateboard sur des œuvres d’art contemporain et a conçu une installation « skatable » : une structure modulable faite à partir de formes simples qui fait actuellement le tour des musées en Europe.
Le skate en lui-même est également un support d’expression mobile assez intéressant.
Les collaborations avec des artistes et illustrateurs pour venir habiller les planches permettent de garder un côté créatif et souvent subversif (voir nos planches et le livre de Sébastien Carayol – Agents provocateurs).
Cependant, demander à un artiste de venir simplement apposer son style comme à pu le faire Damien Hirst, avec sa série de planche à pois, ou les planches « d’artistes » faites par la skateboard room (qui proposent des Basquiat, ou du Ai Weiwei, imprimés sur des planches) ne relève pas d’un grand intérêt à mes yeux.
Le skate n’étant plus qu’un support, moins qualitatif que le papier, le côté médium subversif se perd en chemin : le produit n’est alors clairement plus un marqueur culturel mais un simple objet de déco…
Nous pouvons aussi parler de la gallery Alleged à New York, fin des années 90 début 2000’s et du courant Beautiful Loosers ( Ed Templeton, Evan Hecox, Thomas Campbell, etc…). Tous les artistes de ce courant sont contemporains, mais n’appartiennent pas forcément au marché de l’art contemporain et continuent de trouver leur inspiration dans la vie de tous les jours et dans des sujets qui me semblent plus proches du réel.
Pour finir sur ce sujet je dirais que la documentation du skate est comparable à celle en histoire de l’art.
Il y a une notion où la création a une part très importante, et chez chaque skateur deux expressions motivent leur pratique : ABD et NBD (already been done et never been done)
Une figure qui a déjà été réalisée à un endroit précis par quelqu’un d’autre perd totalement son intérêt du point de vue du skateur.
Comme la copie d’un tableau pour un historien ou amateur d’art éclairé.
L’idée, pour que ce jeu soit intéressant, est d’apporter quelque chose de nouveau. La reproduction n’a que peu d’intérêt pour le skateur averti.
Ce qui nous amène à la connaissance de l’historique de la pratique et de sa documentation (importance des vidéos produites dans les années 90’s qui ont jeté les premières bases) auxquelles chaque personne qui essaie de faire de la photo ou de la video autour du skate (selon notre idée) doit s’intéresser afin d’avoir les connaissances nécessaires pour lui donner une crédibilité (liée à la compréhension de l’esthétique et du mode de vie) et permettre au photographe de suivre les skateurs comme un observateur participant lors des sessions.

Qu’est-ce qui fait, selon vous, que tant de skateurs soient ou deviennent des artistes ?

Ce que je vais dire ne s’applique plus forcément à notre époque, mais depuis toujours les skateurs se sont auto-documentés, ont produit une quantité phénoménale de matières premières (photo/ vidéo/dessins/fanzines etc…) autour de leur pratique, documentant différentes facettes. Une partie de cette matière première, créée sans but précis (de diffusion ou de montage) a servi d’inspiration pour améliorer ce qui se faisait déjà, ou à faire de façon différente ce qui avait déjà été fait.
Par exemple : un skateur qui essaie de filmer une vidéo part (clip auto-promotionnel de lui pratiquant le skateboard) sera beaucoup plus méticuleux. Le but de cette vidéo part se doit de renouveler le genre en la signant de sa propre musique et de ses propres effets visuels. Il y a toujours une recherche pour ne pas copier ce que les autres ont fait.
Là où certains ne font que profiter de leur passe-temps, nous participons au développement et à la documentation (en interne) de notre pratique, qui, au fur et à mesure, lui permet d’évoluer. L’iconographie du skate est faite par des skateurs. Le regard vient de l’intérieur même de la pratique, c’est peut-être cela qui aiguise l’esthétique de certains. Tout cela parfait leur sens créatif. Ensuite, que le rendu soit intéressant ou pas est une autre question. Mais le principe de création commence souvent de façon désintéressée, ce qui fausse un peu moins le rapport au sujet, et permet d’avoir un regard sans a priori.

Je sais que vous pratiquez personnellement la photographie argentique depuis longtemps, avec des sujets souvent assez éloignés du skate. Thomas, êtes-vous avant-tout un artiste ?

C’est une question intéressante, à laquelle je tacherai de ne pas répondre moi-même.
La démarche entreprise autour des livres est une réelle démarche de création guidée par cette envie de ne pas refaire de choses déjà faites ou trop vues (cette fameuse notion de NBD), de mise en avant et parfois en abîme de ces contenus photographiques, de créer une certaine histoire du réel.
Je ne « sais pas » peindre, ni jouer de la musique, mais j’essaie de travailler ma sensibilité quand j’utilise un objet de création.
Je viens de voir mes premières photos exposées dans une exposition collective à San Francisco, en Avril dernier, entouré d’artistes que j’admire depuis longtemps mais je ne pense pas que cela me confère pour autant un statut différent : je suis juste heureux que ce type d’opportunités se présentent.

Pour finir, parlez-nous un peu de l’actualité de votre projet, et du futur…

De nouveaux thèmes, de la production vidéo sur un concept que je suis en train de finir d’écrire. Continuer de développer la partie agence, ainsi qu’une volonté de se rapprocher de lieux plus institutionnels afin de pouvoir travailler en profondeur sur la curation d’expositions. Permettre une réelle rencontre entre le public non averti et les esthétiques que nous défendons sans jamais tomber dans la vulgarisation de l’objet. Nous sommes régulièrement affligés lors d’applications dans le domaine de la publicité, elle-même vecteur d’image pour le grand public. Ce qui ne nous rend pas forcément service…

deparisyearbook.com
vimeo.com/deparis
SummerSuburbs

Propos recueillis par Thibault Fournal

 

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