Cynthia Fleury

Book - 4 février 2016

À partir du moment où il y a du sujet, une trace de sujet, il y a possibilité de la responsabilité.

On ne peut évidemment pas résumer un livre de philosophie de 220 pages en quelques mots ( sinon on n’écrirait pas des livres de philosophie de 220 pages).
Dans son dernier ouvrage « Les irremplaçables » Cynthia Fleury, spécialiste en philosophie politique et psychanalyste, s’attache à monter que la qualité de l’État de droit et de la démocratie dépend de la qualité de l’individuation, et vice versa . Elle nous éclaire sur la notion d’individuation (ce qui permet le lien de soi vers l’autre, ce qui relie l’individu au collectif) qui n’est pas l’individualisme (une sorte de « moi obèse »).

Pour Cynthia Fleury, il n’y a pas de démocratie sans le désir, la conscience, l’exigence et l’engagement des sujets libres qui la composent : « Les irremplaçables ».

Chercheuse, enseignante, chroniqueuse à l’Humanité depuis 2003, elle est aussi membre du Comité consultatif national d’éthique, elle fait également partie du think tank de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme et intervient dans le cadre de la cellule d’urgence médico-psychologique de Paris (Samu).

Cynthia Fleury, qu’est-ce qu’un état de droit ?

Un « état de droit » s’appuie sur le droit, soumet ses pratiques à des principes et des règles de droit. Un « État de droit » fait coïncider les paramètres de l’état de droit avec la figure étatique ; dès lors, la première grande Institution garante de l’état de droit est l’État lui-même. La France est un État de droit mais tout état de droit n’est pas nécessairement un État.

Les derniers événements (violence des attentats, violence des élections) bousculent considérablement la France… et questionnent peut-être là où on ne se questionnait plus depuis des décennies. Pensez-vous que la démocratie représentative telle qu’elle est « incarnée » par quelques-uns et « ressentie » par la plupart soit réellement un état de droit ou pensez-vous que le fait même de se poser la question est un luxe de nos sociétés occidentales ?

L’État de droit doit toujours veiller à rester « critique » envers lui-même car sinon la tentation de toute puissance du pouvoir exécutif prend la main. Un État de droit repose sur des principes stricts de séparation des pouvoirs et de quantité de contre-pouvoirs, indépendants et efficaces. Dans les situations d’urgence, l’État peut basculer dans un « état d’urgence » mais il ne doit en aucun cas devenir un État d’urgence, qui viendrait constitutionnaliser des principes liberticides. La France est un État de droit qui a une belle marge de progression dans la mesure où, par exemple, la magistrature est sous tutelle, la pluralité des médias est faible, la consanguinité des élites grande, les lanceurs d’alerte dans une protection minimale, l’inflation législative forte et corollairement, l’affaiblissement de la loi réel, les lois anti-corruption sans grand pouvoir, ou trop conniventes, etc.

L’Irremplaçabilité dont vous parlez, est en fait indissociable de la notion de responsabilité…

Tout à fait. L’irremplaçabilité désigne la manière qu’a un sujet de se saisir d’une dynamique d’engagement, au sein de sa propre vie, comme dans celle de la Cité. « Prendre part à », transformer le récit commun n’est accessible qu’au sujet qui choisit le chemin de l’individuation. Car l’engagement, que ce soit par rapport à sa vie intime comme par rapport à la vie commune, se nourrit d’une même exigence d’individuation. Certes, ensuite, il y a des arbitrages : certains privilégieront un retrait, une vie privée, mais pas au détriment de la vie publique. L’individuation n’est pas l’individualisme. Dans l’individuation, l’individu sait qu’il est « manquant », que sa subjectivité se construit à l’aune des subjectivités autres, qu’il est dans la nécessité de construire un rapport non chosifiant avec l’autre. Á ce moment-là, vie intime, vie privée, vie publique, vie citoyenne, sans s’assimiler, ne sont pas si antinomiques que cela.

En somme, pourrait-on dire que nous sommes tous « potentiellement » irremplaçables mais que pourtant certains ne le sont pas… Alors, ceux-là précisément, qu’ont-ils de moins que les autres ?

Nous sommes tous irremplaçables sauf ceux qui renoncent délibérément à la subjectivation. Dans les cas extrêmes, cela donne l’exemple d’Eichmann qui n’était, selon ses propres termes, qu’un « rouage », un « chaînon ». Dans les cas plus ordinaires, cela donne des individus clivés, à tendance psychotique plus ou moins forte : des pervers et des lâches. Au milieu, il y a ceux qui se bagarrent, plus ou moins blessés, plus ou moins dépressifs. La dépression est précisément le signe d’un sujet en mal de subjectivation, qui ne supporte plus de faire subir au sujet qu’il est une procédure de réification.

Est-on toujours un peu (soi-même) responsable d’une individuation « ratée » ?

Á partir du moment où il y a du sujet, une trace de sujet, il y a possibilité de la responsabilité. Maintenant, il y a de telles existences meurtries, de telles enfances détruites, que nous sommes loin d’être égaux devant la possibilité d’une juste individuation. Croire en sa possible individuation est une nécessité, mais reconnaissons que c’est aussi une chance.

Il y a, comme vous avez pu le dire, des Mandela (rares !) et des lanceurs d’alerte. L’essentiel de votre vie est finalement dédié à débusquer, disséquer, comprendre et dire. Peut-on dire que vous êtes une lanceuse d’alerte ? Plus globalement est-ce que donner l’alerte est la fonction essentielle de la philosophie ?

La fonction d’alerte – de « torpille », d’« aiguillon » disait Socrate – est assez viscérale à la philosophie. Par le dire, par la pensée qui provoque, par la « parrêsia » (dire-vrai), le philosophe agit. En revanche, à la différence des lanceurs d’alerte, mon premier territoire n’est pas juridique. C’est celui de l’enseignement et de la recherche.

Vous avez plusieurs « casquettes » et vous vous engagez sur de multiples terrains (l’écologie, l’éducation, la santé, la bioéthique etc). Vous semblez nous dire : La génétique attention, l’état de la planète attention, la dérégulation économique attention, la pollution numérique attention, l’éducation attention…

La multiplicité de ces domaines d’engagement ne sont-ils pas le signe que «  rien ne va » ?

Je travaille sur l’entropie démocratique, les dysfonctionnements des vieilles démocraties. Résumée ainsi, c’est assez terrible, votre description. Attardons-nous sur le « faire attention à ». On peut tout de même jouer de la polysémie du terme : pas simplement se méfier, mais se soucier de, prendre soin de.

À votre avis Cynthia Fleury, est-il plus difficile de penser le monde aujourd’hui hui que dans d’autres temps de l’homme ? Est-ce que finalement ce qui caractérise notre temps ce n’est pas que l’espoir ne se projette nulle part ? Plus qu’invisible, il serait comme définitivement enfermé dans le passé… ?

Sans doute que les paramètres à prendre en compte sont plus nombreux, car plus conscientisés aujourd’hui, tant au niveau collectif, qu’au niveau individuel. Ce qui caractérise la France (et non le XXIe siècle), et encore une certaine France tant les destinées sont inégales, c’est une forme de découragement, de sentiment de déclassement, comme si elle percevait les bouleversements et les déséquilibres de la mondialisation sans en ressentir nécessairement les bienfaits. Ce sentiment n’est pas nouveau, il date des années 90. Et la France peine encore, collectivement, à proposer un projet de société basé sur un compromis social digne de ce nom.

Cynthia Fleury, titulaire de la Chaire de Philosophie à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu.

Auteur de Les irremplaçables, Gallimard, 2015.

gallimard.fr/Cynthia-Fleury


Propos recueillis par Nathalie Albar

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