Baloji

Musique - 27 janvier 2016

Contradictions salutaires

Baloji se définit lui-même, non comme un artiste engagé, mais comme un artiste concerné. Une distinction importante car il assume ses contradictions et transforme ainsi ses fragilités en force.
Alors que la logique voudrait transformer les paradoxes en source d’erreur, lui réussit a en faire une vérité, un équilibre. Il navigue dans son histoire, la transforme, la colorie, la façonne et compose, avec une essence personnelle des valeurs universelles éclairées par la poésie.

Pourrais-tu nous parler de toi, de ton parcours ?

J’ai commencé la musique, dans le milieu des années 90 puis, en 1997/98, j’ai fait partie d’un groupe de rap, un groupe d’ados, qui s’appellait Starflam. Il a eu une bonne renommée en Belgique. C’est un peu l’équivalent de toute cette génération de groupes de rap comme Fonky Family, sens unik, 3ème œil. On a sorti 3 albums entre 1998 et 2003.
La musique à plusieurs était compliquée donc j’ai arrêté. En 2008 j’ai fait mon premier album solo. Ensuite j’en ai fait une version congolaise à Kinshasa : je pensais qu’elle allait sortir rapidement mais elle a mis 2 ans et demi à sortir (en 2012 même pour certains pays). Ce projet-là m’a ouvert plein de perspectives : on a tourné un peu partout dans le monde, on a fait à peu près 250 dates. Grâce à ça, j’ai pu sortir le EP 64 Bits And Malachite juste après.

Continues-tu avec le groupe Starflam ?

Non j’ai arrêté en 2003. Comme je te disais la musique est beaucoup trop compliquée lorsque l’on est en collectif. Tout doit être négocié, ce sont des discussions interminables.

Tu cultives de nombreux talents, notamment celui de la poésie, Quelle place lui donnes-tu dans ta musique ? Les mots ont-ils une résonance mélodieuse ? Les choisis-tu pour leur musicalité ?

En fait j’ai juste un métier, c’est celui de la poésie. C’est mon seul métier. Écrire des rimes est la seule chose que je puisse revendiquer. Du coup c’est central dans ma musique parce que tout le reste découle de la poésie. Par contre je crée la musique à partir de la musique. C’est l’instrumental, la composition qui va guider le thème de la chanson et tout le reste et non l’inverse.

Comment qualifierais-tu ta musique ?

Je n’en ai aucune idée. C’est tellement dur à définir. En fait, j’essaye de faire la musique que j’ai envie d’entendre. On vit dans une époque où tout a déjà été fait ; les 20000 meilleures chansons au monde ont déjà été écrites donc, à part faire, égoïstement, une musique que toi tu as envie d’écouter je ne vois pas. Si on y rajoute la nécessité de raconter quelque chose que tu trouves intéressant, ce sont les deux motivations. Tant que tu as des choses à dire, des choses que tu trouves palpitantes ou pertinentes, je pense que tu as une place en tant qu’artiste.

Comment composes-tu ? Quelles sont les différentes étapes personnelles de la création d’un album ?

Je démarre avec la musique mais c’est plutôt en terme de couleur, d’idée, d’inspiration. Donc je débute souvent avec un thème. Ensuite, à partir du thème, je développe un sujet qui amènera un univers musical qui pourra retranscrire cette idée-là et, après seulement, les paroles. Idée, musique et parole.
La création d’un album c’est avant tout l’idée. Que veut-on raconter ? Quelle est la direction ? Où veut-on aller ? Ensuite, comment veut-on le mettre en musique ?
Par exemple, sur l’album qui n’est pas encore sorti mais sur lequel j’ai déjà pas mal bossé, on part du Philharmonique de Kinshasa, (qui ne jouera jamais aussi bien qu’un Philharmonique Bulgare mais c’est aussi ça tout le charme) qui mélange du classique, du Ndombolo (musique traditionnelle Congolaise) avec des influences anglo-saxonnes : j’habite en Belgique et la musique Anglaise a une super influence sur tout ce qu’on fait, sur notre façon de vivre : je vis en Flandres et je communique en Anglais avec les gens autour de moi parce que la culture anglo-saxonnne est tellement présente ; pas seulement dans la musique mais dans les mœurs et la façon de vivre. On est moins imprégné de la culture francophone. C’est un autre monde ! C’est la francophonie mais complètement détachée de la France.

On est très proche de la façon de faire des anglo-saxons.)

Peux-tu nous parler de “Marvin Gaye” et de votre “histoire commune” ?

Marvin Gaye a un rôle super important. Quand j’ai retrouvé ma mère après 25 ans, on s’est téléphoné au bon vieux taxi-phone. Elle m’a dit qu’elle m’avait vu sur MCM Africa à l’époque et qu’elle avait toujours su que j’allais faire de la musique dans ma vie parce que mon père lui avait dit qu’il m’emmenait au pays de Marvin Gaye.

L’année où je suis arrivé à Ostende avec mon père, c’était juste après le départ de Marvin Gaye qui a vécu là-bas pendant un an et demi parce qu’il était en désintox. En fait, il avait un concert pour la Reine d’Angleterre mais il est arrivé avec 24 heures de retard. Donc il a pris le ferrie pour Ostende et y a trouvé un boulot. Il est resté là un an et demi ou deux ans en désintox. C’est d’ailleurs là qu’il a enregistré son plus gros succès : Sexual Healing.
Ça a relancé sa carrière mais après, il est un peu parti en vrille. C’est la décadence !
Mais pour ma famille c’était extraordinaire d’habiter à Ostende : le pays de Marvin Gaye.
Donc, quand elle m’a dit ça, ça a raisonné dans ma tête et j’ai commencé à m’intéresser à Marvin Gaye, à écouter tout son répertoire et je suis tombé sur I’m going home to see my mom, I’m going home to see my dear old dad. Là, j’ai eu l’idée de faire un disque que je dédierais à ma mère et qui se terminerait par cette chanson-là. Mais je me suis dit : “Le mec a écrit une chanson dans les années 70, éminemment personnelle, vu qu’il est fils de pasteur : ses parents pensaient que c’était un païen, qu’il était dans la musique du diable, dans la déchéance, qu’il ne respectait rien. Il a écrit cette chanson qui a une résonance avec moi bien que j’ai une histoire complètement différente. Donc ça m’a motivé à faire quelque chose de très personnel parce que ce qui est très personnel devient universel. Je suis parti là-dessus et j’ai construit l’album sur ce lien avec Marvin Gaye et mon pays.

Kinshasa revient souvent, quel lien particulier noues-tu avec cette ville ?

En fait je ne suis pas du tout de Kinshasa, je suis du Lubumbashi du Kasai oriental.
Dans ma famille on a toujours dit : Kinshasa ce sont des bandits, ils ne sont pas éduqués, ce sont des sauvages, tu ne vas pas parler leur langue. Le lingala est une langue de militaire qui n’a aucune construction grammaticale, c’est inintéressant.
Donc j’ai grandi dans ce truc où on ne voyait pas les gens de Kinshasa : c’était vraiment une séparation !
Puis j’ai été à Kinshasa en 2007 et j’y ai senti une énergie incroyable. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose d’aussi puissant qu’à New York. C’est une ville qui te donne l’impression que tout est à l’arrêt et que rien ne marche alors que si tu n’avances pas à Kinshasa tu es mort. Tout le monde cherche à faire de l’argent, à faire des trucs, à être créatif…Tu ne peux pas ne rien faire. Il y a une pure énergie. C’est une ville de 15 millions d’habitants construite pour un million d’habitants : c’est bruyant, bouillonnant, passionné et hyper créatif. J’ai eu le même flash qu’à New York ou des villes comme São Paulo etc… C’est de là que me vient ce truc par rapport à Kinshasa.

Puis, musicalement, je suis revenu à la musique Congolaise parce qu’à l’origine je détestais la musique Congolaise. C’était la musique de mes parents et tout se passait à Kinshasa alors que mes parents ne voulaient pas que j’écoute des trucs en lingala. C’est seulement 25 ans après que j’ai compris les trucs en lingala : je me suis réconcilié avec ça et avec la musique Congolaise. J’ai finalement trouvé que c’était une musique très raffinée, très élégante. Il y a des cuivres, des percus, c’est bien chanté, c’est super mélodique. Un peu comme du jazz : c’est du blue note en fait. Les gens décrivent ça comme de la musique Africaine sans savoir d’où ça vient mais c’est une musique classe. J’essaye de revenir à cette élégance.

En 2004 tu arrêtes la musique, qu’est-ce qui t’a fait y revenir ?

La lettre que j’ai reçue de ma mère parce qu’elle m’a demandé ce que j’avais fait en Belgique, ce qu’était ma vie et je n’ai pas osé lui dire que j’avais fait de la prison et que je n’avais pas de diplôme. Pour les gens du pays, le diplôme et le bagage sont très importants or je n’avais ni l’un ni l’autre : je n’avais rien.
Quand elle me posait des questions je lui répondais par d’autres questions donc j’ai décidé de lui faire un album pour lui raconter tout ce qui m’était arrivé de mes 3 ans jusqu’à mon retour au Congo. Chaque chanson correspondait à une période de ma vie et à ce que j’écoutais à ce moment-là. J’ai appelé ça une autobiophonie, c’est mon premier album : Hotel Impala.
J’ai écrit 2 suites que je n’ai pas encore sorties

Quelle est la part autobiographique de ta musique ?

Quasi à 100% autobiographique.
Comme beaucoup d’artistes je pense qu’on s’inspire surtout de sa vie, de ses expériences…
Et puis il m’est arrivé tellement de trucs et il y a tellement de choses à raconter.
C’est la façon la plus honnête, en tant qu’artiste, d’exister : parler de soi et des gens qui nous entourent plutôt que d’être dans la fiction. Je ne suis pas trop proche de ça en fait.

Est-il naturel, pour toi, de t’entourer systématiquement, sur chaque nouveau projet, de différents talents artistiques ?

Oui parce que je viens d’une famille nombreuse, que j’ai peur du silence, j’aime bien apprendre des autres et j’ai beaucoup à apprendre. Après la famille nombreuse, je me suis retrouvé dans un groupe où on était 7, donc me retrouver tout seul c’est l’ennui total.

En ce qui concerne mon projet, je pars du principe que je n’ai pas les compétences pour le faire, genre faire des beats. J’ai toujours besoin d’aide pour des choses très spécifiques parce que j’estime que ce que tu ne sais pas faire il vaut mieux laisser ceux qui savent le faire à ta place. À chaque étape, j’essaye vraiment de m’entourer de gens que je trouve compétents ou du moins pour qui j’ai une admiration dans leur démarche, leur travail. Il n’y a pas une personne avec qui j’ai collaboré pour qui je n’ai pas d’admiration. Je trouve ça tellement sain alors que ça manque beaucoup dans la musique. Admiration pour ses pairs, respect pour ses pairs, reconnaître leur travail, le saluer. On vit tous dans un univers un peu égoïste où on ne se retourne que sur le moi. Même si je suis au centre de mon projet, qu’il m’appartient, j’ai plus à gagner en partageant avec d’autres.

Penses-tu qu’il y ait une nécessité, pour les artistes de s’engager ?

Non, aucune nécessité, c’est purement un choix. Je ne me considère pas comme un artiste engagé mais plutôt comme un artiste concerné : parce que j’accepte de vivre dans les contradictions dans lesquelles je suis. De me rapprocher d’un discours altermondialiste mais en même temps d’aller au McDo, polluer, rouler au diesel… Du coup je suis plein de contradictions mais en l’acceptant je ne peux pas avoir un discours proprement engagé ! Même mon rapport au Congo est aussi fantasmé d’une certaine manière vu que je suis de l’extérieur… Par contre, quand je suis retourné a Kinshasa pour enregistrer, j’ai senti un truc qui était juste énorme : les mecs voulaient tous chanter sur un morceau qui s’appellait Tout ceci ne vous rendra pas le Congo parce que eux ne peuvent pas en fait. L’économie, le système sont terriblement contraignants pour les artistes locaux parce qu’il n’y a pas de maison de disque, pas de moyen d’exister sauf si tu signes avec une brasserie ou une société de télécom donc, pouvoir dire quelque chose contre la situation politique avec un artiste de la diaspora ça leur donnait une légitimité. Autrement, des artistes locaux, personne n’ose le faire : c’est compliqué ! Ça me donne donc une certaine obligation. Ce qui ne veut pas dire que je suis engagé mais c’est important : tu as une voix et la possibilité d’être un écho pour d’autres qui ne peuvent pas le faire. Pour un morceau qui s’appelle indépendance cha-cha, qu’on a repris, j’ai dû essayer 25 chanteurs et aucun ne voulait le chanter : ils avaient peur d’aller en prison ou de ne plus avoir de contrat parce que si tu chantes contre l’état il y a moyen que tu sois mort. Et de se rendre compte de ça c’est Wouah !

Quels sont tes projets ? As-tu déjà un album en préparation ?

Un projet de long métrage, un projet de série télé, un projet d’installation itinérante un peu comme on a fait à la fondation Cartier sauf qu’on aurait des photos au lieu d’avoir des œuvres d’art. L’idée serait de présenter quelque chose d’assez multiple qui représente le projet 64 Bits And Malachite.

Ensuite j’ai deux albums en préparation…

baloji.com

Propos recueillis par Laurent Salles et CocoVonGollum
Texte : CocoVonGollum

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