Claire Legendre

Book - 11 juillet 2015

Avoir peur de laisser une trace et…

Avoir peur de laisser une trace et pourtant marcher dans la neige… claire… (proverbe chinois).
Claire Legendre n’a pas eu peur d’écrire. Ou peut-être un peu cette fois, du moins plus qu’à l’ordinaire. Parce que dans Le Nénuphar et l’araignée l’écriture repose sur un vrai pacte de sincérité. En analysant les peurs, de l’intérieur et de l’extérieur, des fausses vraies aux vraies fausses, de l’ultime qui est celle de mourir à la plus insidieuse celle de l’hypocondrie, Claire raconte son histoire et démontre que plus le propos est intime, plus finalement il touche de monde et devient universel. L’approche – comme s’il s’agissait de dompter – est à la fois théorique, l’analyse porte sur le mécanisme de nos peurs et romanesque, puisque là encore il s’agit d’un processus. Mais le principe qui détermine tout ça, peurs y compris, dans la vraie vie comme dans la fiction, c’est toujours l’ironie tragique.
Le livre est paru en France le 25 mars 2015. Le 26 en Belgique. Aux Éditions Les Allusifs.

Avec les arrangements de tout pacte autobiographique, si l’exercice consistait à devoir te présenter en quelques mots, sans obligation de phrases, lesquels choisirais-tu ?

Je me souviens que ma prof de prépa nous en avait demandé 3. J’avais dit claire, constance, doute.
J’aime bien la combinaison, elle est toujours valable il me semble.

Peux-tu nous résumer ton parcours ? Comment l’écriture surgit dans ton existence ? Une évidence, une obligation, une fuite, un refuge … rien de tout ça, bien plus que ça, c’est quoi l’écriture pour toi ?

J’ai commencé à écrire quand j’ai su le faire. C’était un mélange d’expression et d’intimité. Ça plaisait à mes parents mais c’était moins dangereux que le théâtre (mon père m’a fait jouer au théâtre quand j’étais petite) j’étais maîtresse de mon monde, en écriture, je pouvais dire tout ce que je voulais, et puis gommer, refaire, ne montrer aux autres que quand j’étais satisfaite (ou à peu près) du résultat. L’écriture est un truc de control freak, de complexé. Le contraire du théâtre où tu te jettes dans le vide en direct. J’ai très vite commencé à raconter des histoires. Ça m’a donné une autonomie.  Quand tu es fille unique, écrire des histoires c’est comme jouer aux Barbie mais en mieux. Et c’est plus valorisant. J’ai commencé à envoyer des manuscrits à 15 ans. Heureusement les éditeurs les ont refusés. Puis quand j’ai eu 18 ans il y en a un qui a été pris : Making-of, un polar qui se passait dans le milieu du cinéma new-yorkais. Je m’étais beaucoup amusée à l’écrire. Il est devenu mon « premier roman ».

Quel est le point de départ de ce nouveau texte, Le Nénuphar et l’araignée (Les Allusifs, 2015) ?

Je vis à Montréal depuis 2011. Il y a deux ans, pour le lancement de mon précédent roman, Vérité et amour, j’ai rencontré Jean-Marie Jot, qui reprenait la direction de cette belle maison que sont Les Allusifs. Il m’a proposé d’écrire un livre sur les peurs – il y avait chez eux une collection intitulée « Les Peurs », à laquelle avait participé Pierre Jourde. En me lisant, Jean-Marie a pensé que le sujet me parlerait. Je venais d’apprendre que j’avais un problème de santé, moi qui luttais contre l’hypocondrie, j’avais cette matière dont je ne savais que faire, des peurs avec lesquelles je vivais, des peurs ordinaires – et puis celle-ci, celle de disparaître, qui venait de m’arriver en pleine tête. Écrire ce livre m’a aidée à faire quelque chose de ça. À donner du sens à ce qui m’arrivait. À reprendre le contrôle… Et je me suis rendu compte, en parlant de ces peurs à mon entourage, qu’elles ne sont pas honteuses, que tout le monde a les siennes, doit négocier avec au quotidien.

Le choix du « nénuphar » donne un horizon d’attente au lecteur puisqu’il est la métaphore de la maladie qui ronge le poumon de Chloé dans l’Écume des jours de Boris Vian, pourquoi l’avoir associé à l’araignée, que représente-t-elle ?

Le nénuphar c’est le danger intérieur, la tumeur, la maladie, la peur de porter en soi un mal qu’on ignore. Le nénuphar c’est le mal des hypocondriaques. L’araignée est l’intruse, l’étrangère, l’inquiétante étrangeté qui s’immisce dans votre intimité sans y être invitée. Le nénuphar et l’araignée sont ainsi les deux faces du danger, intérieur et extérieur, de la menace telle que nous la ressentons.

Dans quelle(s) catégorie(s) préfères-tu ranger ton dernier livre: essai, roman, roman autobiographique, autobiographie ? Y-a-t-il une étiquette qui convienne ?

Au début je disais essai autobiographique. C’est un mot que j’emprunte à Václav Jamek, un écrivain tchèque que j’aime beaucoup. C’est un essai dont je suis le cobaye. Au final c’est un livre entre essai et récit, qui raconte une histoire pour illustrer un propos qui va un peu au-delà de cette histoire. Le but n’était pas de raconter ma vie, ma vie était plutôt le moyen de montrer quelque chose, comment ça fonctionne à l’intérieur, et comment on écrit un livre quand on a, d’un coup, plus grand-chose à perdre.

Comment résumerais-tu le propos de ce dernier livre ?

J’ai essayé d’explorer le mécanisme des peurs que j’éprouvais, et je me suis rendu compte qu’elles étaient souvent sur le même modèle, celui de l’anticipation, celui de l’ironie tragique : j’ai quelque chose qui me rend heureuse, j’ai peur de le perdre, ce faisant je l’ai déjà perdu. L’araignée, je la traque tant que je ne la vois pas, elle peut être n’importe où, son absence me tient en esclavage jusqu’à la découvrir. Comme on cherche le rival amoureux lorsqu’on est enfin heureux en amour… On voudrait prévoir la suite, anticiper, donner un sens à chaque signe, chaque événement de la vie. Cependant on se met en stand-by au lieu d’être dans le mouvement. Il y a dans l’écriture quelque chose qui redouble ça, qui l’exige presque.

C’est la première fois je crois que tu t’essaies ouvertement à l’écriture à caractère autobiographique, quels sont les enjeux pour toi et pour tes lecteurs ?

En 2007 j’avais écrit un livre de photos-textes avec Jérôme Bonnetto, Photobiographies. Le pacte autobiographique, nous l’assumions en jouant avec. Tout ce que nous racontions n’était pas vrai. Deux textes pour une même image pouvaient mettre en garde le lecteur, par exemple : il ne faut pas tout croire. Ici c’est un peu différent. D’abord je suis seule, je n’ai pas d’image ni de fiction pour me cacher derrière. Évidemment il y a toujours une part de mise en fiction quand on écrit, dans le choix des épisodes, leur agencement. Mais j’ai écrit ce livre dans un moment de ma vie où j’avais le sentiment de n’avoir rien à perdre, rien à préserver. La peur de mourir permet de baisser la garde.   

Quelle place accordes-tu à l’autodérision, au cynisme, à l’humour, dans ton œuvre en général, dans ce livre en particulier ? Sont-ils liés pour toi à l’absurdité de la condition humaine ?

Le cynisme, non, je ne crois définitivement pas être cynique. L’autodérision permet de sourire quand tu es désespéré, l’ironie est une forme de pudeur pour raconter des choses tristes. Une manière de dire à l’autre « ça ne va pas » sans lui casser le moral. Le fait d’écrire est pour moi lié à l’absurdité de la condition humaine. J’en parle beaucoup dans Le Nénuphar et l’araignée et c’est peut-être ce que j’ai compris en l’écrivant : combien écrire revient à se prendre pour Dieu quand on n’y croit pas, à pallier un manque.

Que dirais-tu du traitement du sujet dans ce livre ? L’approche est-elle psychologique, psychanalytique, sociologique, physiologique ?

Rien de tout cela : elle est littéraire. Mon matériel, c’est moi, ma vie, mes émotions, mais c’est surtout l’écriture. J’ai des notions de pycho/psycha/neuro comme tout le monde, j’ai une conscience sociale… mais c’est en écrivant que je tente de comprendre les choses. De leur donner une couleur, du sens.

L’écriture pour toi est-elle liée à la peur de mourir, de disparaître sans rien laisser ?

Oui, bien sûr. Sinon on passerait nos soirées à danser plutôt qu’à écrire. Le plaisir est plus immédiat…

Qu’a changé pour toi l’écriture de ce livre ? En es-tu satisfaite ?

J’aime ce livre parce qu’il est complètement honnête et parce que les personnes qui m’en parlent vont chercher quelque chose en eux qui me touche infiniment. Accepter de reconnaître sa part vulnérable, de ne pas en avoir honte, c’est un peu vertigineux. Alors j’ai l’impression de partager ça avec les lecteurs. Il y a beaucoup d’émotion dans les mots que je reçois.

Fais-tu une distinction entre la peur et l’angoisse ? Si oui, laquelle ? Crois-tu que l’une vaille mieux que l’autre ?

L’angoisse est peut-être plus profonde, plus métaphysique. Peut-être n’est-elle pas rationnelle. Encore que, la conscience de sa finitude, je pense qu’on peut trouver ça très rationnel… et donc l’angoisse existentielle tout à fait légitime. Les peurs sont peut-être des réactions à des événements, des situations, des choses qu’on ne maîtrise pas… c’est une manière de penser ce qui nous échappe – de se l’approprier aussi.

D’expérience, penses-tu que les peurs soient décuplées du fait d’être expatriée ?

L’expatriation fragilise bien sûr, parce qu’on perd ses repères, il y a peut-être des angoisses typiques des gens qui n’habitent plus chez eux. À Rome j’avais peur que tout brûle, que tout ce qui me restait de repères parte dans un incendie. À Prague c’est probablement la peur d’être malade qui a pris le dessus… Dans Vérité et amour je parlais de ça, et aussi du lien avec une certaine oisiveté, qui est souvent la condition des « femmes d’expat ». Dans le Nénuphar il y a un chapitre sur la condition sociale de l’angoisse : je l’envisage comme un symptôme  géopolitique. L’angoisse métaphysique est d’autant plus présente qu’on a le temps, la place de l’éprouver. Je ne crois pas que les gens qui ont faim ou qui vivent dans des pays en guerre, par exemple, aient des angoisses métaphysiques aussi handicapantes que les nôtres. Ils n’en ont pas le temps. L’angoisse est un luxe, un signe paradoxal de quiétude. 

Ce livre se compose de 35 chapitres brefs, au ton acéré et sans complaisance, à la fois drôles et inquiétants, quel est ton chapitre préféré, pourquoi ?

Impossible de répondre. Il y en plus d’un, heureusement. Certains sont liés à des épisodes précis de ma vie, par exemple à la mort de mon ami Thierry, qui est une des raisons qui ont rendu nécessaire l’écriture de ce livre. Les passages qui le concernent me donnent une responsabilité. Il y a quelque chose de solennel, de délicat, à parler de quelqu’un qui n’est plus là pour opposer sa réalité aux mots que vous choisissez pour lui.

Quels sont tes projets d’écriture à venir ?

J’écris mon prochain roman, pour Grasset.

Donne-moi 5 titres de livres que tu aimes tout particulièrement si tu veux bien.

– Lolita, de Nabokov
– Dix heures et demie du soir en été, de Duras
– L’amant de Lady Chatterley, de D.H. Lawrence
– Douleur exquise, de Sophie Calle
– Le livre brisé, de Serge Doubrovsky

clairelegendre.net


Propos recueillis par Virginie Jux

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