Jean-François D’Or

Design - 30 novembre 2016

Chorégraphe d’un quotidien insoumis à l’impossible

Le quotidien enfuit, dissipe et cache les raisons d’être mais les valeureux explorateurs savent, armés de leur imagination, que derrière cette abrutissante régularité se cachent des trésors de possibles.
L’utopie, surement par trop d’usage, a perdu son sens premier : il ne s’agit en effet pas d’impossible mais bien de territoires qui n’ont pas encore été explorés ; donc du possible ou du devenir…
Le questionnement devient alors ce moyen qui permet de regarder le quotidien non plus comme un fardeau imperturbable mais plutôt comme des mystères dont les secrets persistent.
Sans peur et sans reproche, le designer, en sortant de la subordination au réconfortant, cet accablement récurrent, peut manier l’extraordinaire nanti de poésie, force brutale de l’insolite et réenchanter les fonctions, parce que oui, il s’agit bien ici d’enchantement de l’ordinaire.
Entretien avec Jean-François D’Or, designer Belge, pour qui l’impertinente liberté du regard n’a plus de secret.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours ? À quand remonte votre intérêt pour le design ?

J’ai suivi une formation classique, type sciences-math, où, à mon grand regret, la notion de culture et l’approche des domaines artistiques sont quasi inexistantes …
À travers la littérature et quelques auteurs je me suis retrouvé devant un champ infini où un gigantesque incendie a commencé à crépiter.
Pour enfin rapidement intégrer que tous ces secteurs et vecteurs sont bien étroitement liés…
Je me souviens avoir lu à, 16 ans, le manifeste des surréalistes, les écrits de Breton et autres, leurs œuvres, pirouettes et autres pieds-de-nez, jusqu’aux actes et démarches de Marcel Duchamp…

Provocation, dérision, absurdité, émotion, poésie…

Brûlé par ces envies d’expression libre et ces voyages d’électrons libres, j’ai trouvé en l’objet en délicieux vecteur d’expression ; médium idéal, lien entre l’homme et ses activités ; son contexte.  

Peu après, j’ai découvert cette discipline qu’est le design industriel un peu par hasard, via une exposition sur la brosse à dents au Design Museum de Londres ; terrain très large permettant de très sérieusement « jouer » avec les objets, leurs fonctions, leurs interactions et autres nombreux paramètres qui forgent la définition de l’objet.

Qu’est-ce qu’un designer industriel justement ?

Un chef d’orchestre dans le grand ballet symphonique des objets, de leurs contextes, leur production, leurs fonctions, leurs techniques, leurs matériaux, leurs usages, leur(s) vie(s). Le designer industriel pose une définition complète d’un futur objet dans l’ensemble des paramètres de son environnement ; en visant pertinence et harmonie.

Quelles sont vos influences ?

Les inspirations sont heureusement multiples et variées ; une grande alchimie, un grand creuset. Un champ multidisciplinaire.

Lorsque je démarre un projet, je me place toujours en situation, je visite les gestes possibles autour de cet objet, les scénarii d’utilisation, l’interaction, le contexte,… Démarche aussi qui laisse place à l’intuition et à l’art de manier le “bon sens”.

Suivez-vous une thématique particulière où avez-vous une thématique de préférence ?

Le quotidien et les gestes des gens font naître l’objet, l’outil. Nous avons la chance de pouvoir intervenir sur un terrain très vague. La plus large thématique est de vouloir revisiter autant de typologie d’objets que possible ; de la brouette à la salière en passant par le réveille-matin.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans le travail de designer ? L’œuvre, l’objet en tant que tel ou le processus créatif qui mène à l’objet ?

J’ai un profond respect pour l’objet, celui qui va le fabriquer, celui qui va l’utiliser. Cela me force à aller à l’essentiel et à être surtout loin, bien loin du « WouAAA » design, de l’excentricité. Dans ma démarche, je ne pense pas que l’objet puisse être l’expression de mon ego ! Plutôt l’approche Lego ;))

Je revisite simplement différentes typologies d’objets, les analyses, m’intéressent à leur évolution ; ont –ils besoin d’une révolution ? En ce sens, j’approche cela avec beaucoup de questions, de recul, des pincettes et des gants et si j’ai la chance de pouvoir intervenir là-dessus, je vise avant tout une certaine justesse ; c’est bien difficile et même prétentieux de prétendre y parvenir.

Quelle est l’importance de la fonction dans votre démarche ? Est-elle secondaire à la forme où inversement ?

La fonction est primordiale et certainement multiple. La fonction « utile » de l’objet, son usage mais également sa force sémantique, les valeurs que cela implique. La forme en est le résultat après longue déduction et décantation.

Avez-vous des matériaux de prédilection ?

Dans l’absolu, j’aime tous les matériaux… sauf ceux qui sont mal utilisés ou inappropriés à l’objet retenu. En somme, il faut faire le bon choix selon la synthèse de tous les paramètres qui rentrent dans la genèse d’un objet.

Comment la forme débute-t-elle ? Qu’est-ce qui préside à l’envie de créer un produit ?

La forme arrive lors d’une certaine maturité, lorsqu’on s’approche d’une synthèse cohérente ; déduction de toute la réflexion.

Qu’est-ce qui est le plus important pour vous ? Est-ce l’esthétique, la fonction, le questionnement… ?

Clairement le questionnement. Et tenter de donner les bonnes réponses dans une proposition de fonction. L’esthétique est peut-être cette balance harmonieuse entre contextes, fonctions, proportions, matériaux, formes.

La recherche, le questionnement sont-ils une sorte de leitmotiv ou même un fil conducteur entre toutes vos créations ?

Complètement et c’est cela qui est passionnant. Sinon, c’est un travail de stylisme d’objet, que je ne renie pas, mais qui n’est pas mon cheval de bataille.

L’épuré, la simplification de la forme sont-ils indissociables de la logique ?

Brancusi disait « la simplicité est la complexité résolue »…

En fait, le travail du designer pourrait-il être celui d’un insatiable chercheur d’évidences cachées dans le quotidien ?

Très juste, très pertinent. Et lorsqu’on parvient à remettre ces évidences au-devant de la scène, on se sent émerveillé comme à la première heure ;))

Quels sont vos projets à court ou long terme ?

Il y a de nombreux projets en cours, à différents stades, mais je préfère toujours les livrer plus en aval et ne pas révéler les coulisses trop en amont ;))

loudordesign.be

Image du haut : DISK for Toss B • Picture ©Toss B

Propos recueillis par CocoVonGollum

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