Amin Maalouf

Book - 26 juillet 2016

Amin Maalouf, la voix de l’Académie

L’œuvre d’Amin Maalouf a l’importance de celles qui inventent leur langage. Il ne faut que quelques pages au lecteur attentif pour saisir son ampleur, de Léon l’Africain aux Identités Meurtrières, de Samarcande aux Désorientés.  L’auteur franco-libanais, élu Immortel en 2011, succéda à Claude Lévi-Strauss sous la coupole de l’Institut de France. Plus qu’un héritage, un fragment de son identité, elle-même agrégat des dimensions d’une vie.

Amin Maalouf nous invite à réinventer notre monde.
Entretien.

Avant toute chose, parlez-nous un peu de la genèse de ce livre ; d’où vous est venue l’idée de vous atteler à l’étude des membres de l’Académie Française pour en faire le reflet des époques successives ?

Ce livre est né d’un remords. Quand j’ai été élu à l’Académie en 2011, j’ai commencé tout de suite à préparer mon discours de réception, et traditionnellement ce discours est consacré au prédécesseur. J’étais ravi de le consacrer à Claude Lévi-Strauss, que je lisais depuis longtemps. J’avais même étudié son œuvre au cours de mes études de sociologie à Beyrouth, à une époque où Lévi-Strauss était une référence en anthropologie, ce qu’il est d’ailleurs resté. Je voulais parler aussi, dans ce discours, d’un autre personnage, Ernest Legrand, qui entretient d’ailleurs une relation particulière au Liban ; c’est l’un des premiers à effectuer les fouilles qui ont permis de découvrir les vestiges phéniciens. Et enfin, je souhaitais mentionner également un autre personnage, mais je ne pouvais pas parler de tout le monde. C’est un homme tout à fait oublié, un historien : Joseph Michaud. J’ai eu la chance de découvrir son histoire des croisades, il y a plus de trente ans, lorsque j’ai commencé à travailler sur mon tout premier livre. Je cherchais dans les librairies et les bibliothèques des livres consacrés aux croisades, et je suis tombé à l’époque sur l’ouvrage en sept volumes de M. Michaud, avec une quantité de documents qu’on ne trouve nulle part ailleurs, et qui m’ont été extrêmement utiles dans la préparation de mon livre. J’avais réellement une dette envers M. Michaud, et je n’ai pas pu le mentionner dans mon discours.

Quelques temps après ma réception, j’ai commencé à lire quelques textes écrits sur Michaud pour essayer de le connaître un peu mieux, en pensant que j’allais peut-être lui consacrer un article, une conférence… J’ai découvert que ce personnage était étonnant : je pensais que c’était un érudit, qui avait passé sa vie à fouiller sur l’histoire des croisades. Ce n’était vrai qu’en partie ; il y avait consacré la deuxième moitié de sa vie. Dans la première moitié, c’était un aventurier, qui a été arrêté onze fois, condamné à mort deux fois, emprisonné dans le Collège des Quatre-Nations. Un jour, pendant une traversée entre le Collège et les Tuileries, où se tenait le Tribunal Révolutionnaire, il rencontre un ami qui l’aide à s’évader, et il échappe à la guillotine. Il sera tout de même guillotiné le lendemain en effigie, ce qui est généralement moins grave.

L’une des caractéristiques de cette aventure de Joseph Michaud est que le Collège des Quatre-Nations, fondé par Mazarin, et transformé en prison au moment de la Révolution, est devenu aujourd’hui le siège de l’Académie Française. Je trouvais cette histoire assez cocasse, et qu’elle méritait d’être racontée. C’est comme cela que, de fil en aiguille, j’ai commencé à travailler sur ce qui allait devenir le livre.

Les histoires que vous y racontez sont en effet parfois inattendues. Le premier sociétaire de l’Académie Française, dont vous parlez, Pierre Bardin, s’est noyé dans la Seine…

C’est vrai que l’Académie a un lien particulier avec la Seine, ce qui explique le titre du livre. Elle a été fondée par quelques amis, qui se réunissaient régulièrement et qui parlaient, entre autres, de littérature. Ils avaient promis de garder leurs réunions secrètes. Un jour, ils invitent quelqu’un qui voulait absolument leur parler d’un livre qu’il venait d’écrire. Cet homme fait parvenir la nouvelle à Richelieu, qui leur envoie aussitôt une proposition pour tenir ces assemblées sous autorité publique.

C’est comme cela qu’a commencé à exister l’Académie, qui n’avait pas de lieu fixe à l’époque, se réunissant chez l’un puis l’autre des membres. Un jour, on leur a proposé de s’installer au Louvre, où l’Académie est restée pratiquement jusqu’à la Révolution. Napoléon l’a ensuite installée au Collège des Quatre-Nations, mais toujours à quelques pas de la Seine.

Le premier occupant de ce vingt-neuvième fauteuil, lui aussi oublié aujourd’hui et qui s’appelait Pierre Bardin, a la particularité d’être le premier Immortel à mourir : quelques mois après son élection, son élève préféré, en train de se baigner dans la Seine à Charenton se noie. Il se jette à l’eau pour le sauver, et se noie à son tour. C’est un acte généreux, un peu triste, et je dirais que toute l’histoire de l’Académie tourne autour du fleuve. Ainsi, l’académicien qui occupait ce siège vingt-neuf, juste avant Claude Lévi-Strauss et qui n’était autre qu’Henri de Montherlant, s’est suicidé, assis dans un fauteuil face à la Seine.

On croise donc, tout au long de la lecture de votre ouvrage, des personnages qui représentent leur époque. Après Bardin, le Chanoine Nicolas Bourbon, qui n’était pas le seul religieux, d’ailleurs : vous mentionnez notamment le Cardinal de Fleury auquel vous vouez une certaine admiration.

Pour moi, chacun a une histoire assez étonnante. Le Chanoine Nicolas Bourbon a été élu à l’Académie, ce qui a beaucoup fait rire à l’époque parce qu’il n’a jamais écrit en français. C’était un poète tout à fait respectable, mais en langue latine. Il disait à ses amis qu’écrire en langue française, c’est comme boire de l’eau : j’aime boire du vin, donc j’écris en latin. Ce qui est une opinion comme une autre.

Le Cardinal Fleury n’était, lui, pas un écrivain. C’était le précepteur de Louis XV, lequel avait perdu toute sa famille alors qu’il était extrêmement jeune. Louis XIV, son arrière-grand-père, a décidé de confier son éducation à un évêque qui allait devenir le Cardinal Fleury. Pour Louis XV, cet homme était tout : son père, sa mère, son conseiller. Il lui vouait une confiance aveugle. D’ailleurs, à la mort de Fleury, Louis XV était complètement perdu, et son règne ne s’en est jamais véritablement rétabli. La caractéristique de Fleury est qu’un jour, il est arrivé au pouvoir et y est resté, maître absolu du pays, jusqu’à ses quatre-vingt-dix ans, chose rare dans l’Histoire. Son autorité n’était pas contestée, et tout le monde reconnaît qu’il fût un excellent dirigeant.

Lorsqu’on a fêté les quarante ans de l’élection de Valérie Giscard d’Estaing en 2014, on lui a demandé quel était le meilleur gouvernement de l’Histoire française. Il a répondu le gouvernement du Cardinal Fleury. Voltaire, qui n’avait pas d’atome crochu avec les cardinaux et les évêques, considérait aussi Fleury comme quelqu’un de remarquable. Il a même voulu lui succéder, mais c’est une autre histoire.

On remarque également votre fort attachement à Claude Lévi-Strauss, dont vous parliez précédemment. Que représente-t-il pour vous ?

Je connaissais ses livres, mais très peu l’homme. J’ai eu la chance, au moment de lui succéder, de rencontrer sa veuve. Elle m’a parlé longuement de lui, de son histoire et de sa famille. C’était merveilleux. Il y a une chose qui m’a parue essentielle dans le parcours de Lévi-Strauss. Son père était un peintre portraitiste, et l’invention de la photographie a engendré une crise de cette profession. Quelqu’un est venu dire au père de Claude Lévi-Strauss qu’à Bruxelles, des gens commandaient encore leur portrait. Il s’est donc installé quelques temps dans la capitale belge avec sa femme enceinte, et Claude y est né en 1908.

Si j’en parle, c’est parce que l’idée que le progrès ait pu fragiliser sa famille, détruire le monde de son père, l’a poursuivi toute sa vie. Il a toujours eu une tendresse extrême pour les cultures fragiles. En Amazonie, il défend la préservation de la culture de ces peuples en voie d’extinction, l’honneur de leurs rituels. Le jour où il est élu à l’Académie Française, en 1973, il fait un discours en comparant les rituels de l’Académie à ceux des tribus amazoniennes. Les gens étaient un peu perplexes, peut-être certains offensés, mais il voulait leur dire que cette institution n’était rien de plus que ces tribus, qui devaient se battre pour préserver leur existence.

Cette fragilité, présente chez lui, explique l’essentiel de sa vision humaniste du monde.

Justement, le but de votre ouvrage n’est pas de montrer l’importance de la culture face à la prédominance de l’économie dans les débats actuels ?

C’est vrai. Je pense qu’on devrait donner plus d’importance à la culture. Trop souvent, on considère que la culture n’est qu’un ornement supplémentaire, qu’un gouvernement doit faire une politique « normale », et avoir un petit volet culturel, parce que « ça fait bien ». Et je pense qu’on se trompe : la culture, ce n’est pas seulement un volet, un budget, c’est ce qui fait la raison d’être d’une société. Je suis persuadé, mais c’est un autre débat, que si on avait voulu construire l’Europe sur un socle solide, l’économie et la politique ne suffisaient pas. Il aurait fallu introduire une dimension culturelle. C’est par celle-ci que les gens auraient senti qu’ils avaient une histoire commune, un avenir commun.

Cela fait-il toujours de vous, comme on le disait dans la presse de l’époque des Désorientés, un « humaniste éclairé » ?

Je crois que je ne suis pas le mieux placé pour le dire. Je maintiens néanmoins qu’une personne n’a pas une identité simple, qui se réduirait à un élément, mais que l’identité est faite de nombreuses influences, et qu’il faut les assumer. Cette dimension, qui tourne autour de la Seine, est un élément de mon identité que j’ai envie d’assumer pleinement, comme j’assume la montagne libanaise dans Le Rocher de Tanios, ou d’autres cultures dans d’autres ouvrages.

Quel est pour vous le rôle de l’intellectuel, dans un contexte contemporain aussi complexe que celui que l’on observe aujourd’hui ?

Je pense que le rôle, non pas seulement de l’intellectuel, mais du citoyen, est d’essayer de comprendre le monde dans lequel nous vivons pour trouver des solutions. Nous vivons une époque à la fois fascinante et effrayante. Fascinante car jamais nous n’avions pensé que nous aurions à ce point tout le savoir de l’univers au bout de nos doigts. C’est une chose extraordinaire. Nous avons une science qui nous apporte tous les jours des satisfactions, des ouvertures. Nous vivons mieux, plus longtemps, des pays qui semblaient devoir s’enfoncer longtemps dans le sous-développement réussissent à en sortir…

D’un autre côté, nous ne savons pas où aller, ou ce que nous devons faire de nos sociétés, comment faire vivre les gens ensemble, quel type de société nous voulons bâtir. Nous avons un extraordinaire développement sur le plan matériel, scientifique et technologique, qui, paradoxalement, s’accompagne d’une régression, et d’un égarement total. C’est effrayant car nous avons tout pour bâtir un monde extraordinaire, et nous ne savons pas le bâtir. C’est le grand défi, non pas des intellectuels, mais de tous ceux qui ont envie que leurs proches ou leurs enfants vivent mieux qu’eux-mêmes.

C’est dans cela que trouvent leur pertinence des institutions comme l’Académie Française ?

Je n’irai pas jusqu’à considérer que l’Académie, dans ce cadre précis, est garante de valeurs. C’est important, comme disait Lévi-Strauss, de préserver les cultures, surtout si elles sont fragiles, vont à contre-courant et paraissent superflues face à l’utilitarisme qui triomphe. Je suis pour la préservation d’institutions comme celle-là, mais je pense que la question que vous posez va au-delà. Il faut aller au-delà même d’une nation ou d’un pays, et penser l’avenir du monde.

Jamais le monde n’a eu autant besoin d’être repensé, ré-imaginé, réinventé et reconstruit.

Interview enregistrée à la Librairie Filigranes

Amin Maalouf, Un fauteuil sur la Seine, Grasset, 336 p.

aminmaalouf.net

Image du haut : ©Hanna Assouline

Propos recueillis par Charles Shinaski

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