Feu! Chatterton

Musique - 2 mars 2016

“Almighty Framer of the Skies ! O let our pure devotion rise.”

L’incantation du maudit Thomas Chatterton résonne en la prose charnue de cinq garçons dans le vent, auteurs dévoués d’un premier album à succès.
Arthur, leur hypnotique déclamateur, héritier d’un Oscar Wilde fredonné, revient pour TENTEN sur le renouveau de la musique, et sur l’inspiration poétique de Feu! Chatterton.

Pour bien saisir Feu! Chatterton, peux-tu nous décrire, en un mot, les membres de ton groupe ?

Déjà, il y a dans Feu ! Chatterton une exigence commune. On partage une ambition musicale, nous avons besoin de trouver que ce que l’on fait, on le fait bien. Parfois, on rate, bien sûr, mais on doit avoir confiance. C’est cela qui est complexe ; nous sommes tous différents au sein du groupe, et on se rejoint souvent. En grandissant ensemble, on apprend beaucoup sur l’ouverture, la tolérance, la bienveillance et la curiosité. C’est une chance que l’on se soit rencontré, et que l’on ait trouvé un endroit que l’on aime ensemble, la musique. Cela nous a éduqué. C’est ça, le secret, connaître les autres.
Antoine est plutôt doux dans son rapport aux choses, très curieux, attentif. Raphaël a une abnégation qui le conduit, c’est le plus pointilleux, le plus travailleur, le plus dur vis-à-vis de lui-même. Sébastien est enjoué, plus enlevé, c’est lui, sans doute, le plus fougueux du groupe. Clément a une intériorité qui le porte, une mélodie, une forme de mélancolie.
On se retrouve tous ensemble, à se satisfaire de ce qu’on trouve de beau chez l’autre. Parfois, ça crée des frictions, des étincelles, mais à la fin, quand on arrive à polir le caillou ensemble, on est très heureux.

On ressent beaucoup vos influences, la chanson française, de Léo Ferré à Alain Baschung, et le rock anglo-saxon. En parlant de rock, que représentait David Bowie pour vous, et que gardez-vous de sa musique ?

Personnellement, je suis fan du live de Santa Monica en 1972. Toute la période des années 70 de Bowie fut incroyable, et nous a tous beaucoup influencés, comme beaucoup d’artistes. On n’est pas passé à côté, et on a de la chance. David Bowie, dans les années 70, c’était le meilleur, dans les années 80, c’est encore le meilleur, alors que cette décennie musicale a tout balayé. Il est très impressionnant sur cela. Sa manière de vivre perpétuellement dans l’art et dans la beauté, c’est une belle ligne de conduite. Il se fait le réceptacle d’une somme d’arts différents, de manières de faire. Inventer des personnages, les faire mourir et vivre ensemble, c’est un rêve d’art total. C’est un maître. Au sommet de la gloire, suicider son personnage, c’est une marque de courage. Avec du recul, on analyse, mais sur le moment, c’est révolutionnaire. Aujourd’hui, peu de gens sont capables de refuser l’embourgeoisement, sans se reposer sur leur savoir-faire.
Sur le live de 1972, la chanson My Death est une reprise d’une chanson obscure de Jacques Brel, La Mort. Je trouve incroyable que la figure emblématique de la pop star connaisse ce titre et ose le reprendre sur scène.
Il y a peu de chanteurs sur lesquels on s’entend tous dans le groupe, et David Bowie en fait partie.

En juillet, dans le cadre du festival d’Albi, en France, vous allez jouer aux côtés d’Elton John. Ça fait quoi de partager l’affiche avec l’auteur de Bennie and the Jets ?

Par exemple, Elton John est un chanteur qui aurait pu accomplir un chemin irréprochable. À l’époque, c’est ambitieux la pop de Rocket Man. Il y a quelque chose de recherché. Mais je trouve qu’il s’est dissous, avec le temps et malgré lui. C’est dur de rester à l’avant-garde, alerte, irrévérencieux. C’est pour cela que j’admire les chanteurs comme Gainsbourg, Baschung, Brel. Jeunes, ils étaient dans la dissidence et dans l’insolence, mais ils ont réussi à le rester, après trente ou quarante ans de carrière, et c’est ça qui est difficile à faire. Elton John, c’est un monstre, et je suis ravi de le rencontrer. Mais je reste moins admiratif.

J’ai été fasciné par les influences électro dans votre EP vinyle, notamment dans le titre Sex Appeal. Qui travaille à trouver des nouvelles pistes dans Feu! Chatterton ?

La plupart des compositions se fait en groupe, et c’est cela qui est intéressant. Antoine, notre bassiste, vient du conservatoire. Il y était contrebassiste classique, et on l’a débauché de justesse avant qu’il n’en fasse son métier ! Parallèlement, et paradoxalement, c’est un grand fan de house et de musique électronique. C’est lui qui nous a initiés au vrai clavier, et qui nous a appris à distinguer des claviers analogiques d’un clavier Roland SH-101, qu’on utilisait beaucoup. Il nous a tous convertis.
Mais cette influence électronique est diffuse dans tout l’album. Bien sûr, la batterie et la guitare sonnent très années 70, mais il y a énormément de couleurs et de textures de clavier, et notamment le SH-101 qui n’est pas 70s.
C’est en fait Antoine qui est à l’origine de Sex Appeal, lors d’une impro, au petit matin, sur une scène, seul. Je suis arrivé, et je lui ai demandé de recommencer. Si je ne m’étais pas levé, ce serait resté une simple mesure de clavier. Il est très modeste, et si ça se trouve, il fait ça tous les matins… On a d’ailleurs dû le convaincre de mettre le morceau instrumental, Vers le Pays des Palmes, sur l’album.  

Lorsque je regarde les classements des charts en France en cette période, je vois Kids United, plusieurs fois Kendj Girac, Pascal Obispo ou Maître Gims. Ça fait quoi d’y être en si bonne compagnie ?

À la sortie de l’album, on s’est retrouvé entre ces gens-là, et on trouvait que c’était une belle réussite. D’arriver à proposer quelque chose d’un peu risqué.

Vous avez connu, artistiquement, une excellente année 2015. Comment avez-vous appréhendé les événements tragiques en France durant cette année si particulière pour vous ?

On ne se pose pas vraiment de questions sur les choses qu’on vit au moment où on les vit. S’il y a au moins une chose que les attentats de novembre de Paris nous ont tragiquement rappelé, c’est notre fonction de saltimbanques, de musiciens. Depuis ces moments, on vit différemment, avec plus de simplicité. C’est triste à dire, on aurait dû faire ça avant, mais la situation rappelle l’important. Nous vivons dans le risque, tout est emmêlé, peine et joie. Ce fut une année très triste, et nous avons été touchés de très près.
Ce qui est sûr, c’est que l’on est de plus en plus en accord avec cette idée que ce que l’on fait, c’est trouver une fonction, une place claire. Pas une entreprise gigantesque, mais nous accomplissons la fonction de musicien. Avant, on était gêné, parce que cela voulait dire aux yeux des autres flatter notre égo. Mais on le ressent de moins en moins. Plus on a du succès, plus on se détournerait des voies honnêtes, mais finalement, non. Plus on avance, plus on se resserre, plus on est attentifs aux autres. La musique a cette force. Ça nous suffit. Échanger avec les gens.

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Propos recueillis par Charles Shinaski

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