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Alexis Tricoire

Design - 15 juillet 2015

La nature fait bien les choses, Alexis Tricoire aussi.

Le travail d’Alexis Tricoire est à la fois un art et un art de vivre, une philosophie et un engagement écologique. Ce lien avec le végétal semble être dans sa nature profonde. Son travail de plasticien du végétal et de designer repose sur le concept de « vegetal atmosphere », c’est-à-dire sur la volonté de recréer à la fois la beauté et l’harmonie qui règnent dans la nature, et d’offrir un cadre, une ambiance paisible aux hommes : en somme, une façon de repenser, de modifier l’espace urbain, de le rendre plus zen. L’enjeu de sa démarche repose sur une problématique de l’époque et des sociétés actuelles, la prise en compte du végétal comme un élément intrinsèque de l’espace public. Ses sculptures végétales, ses installations, son travail de designer d’objets et d’espace explore le champ des possibles et ses limites entre le design et le végétal, entre la plante et l’objet, en Europe et en dehors de l’Europe.

Êtes-vous avant tout designer, architecte, scénographe, paysagiste, botaniste ? Parlez-nous de votre formation, votre parcours ?

Au départ, j’ai une formation de designer et de scénographe. Mais tout est lié pour moi à une dimension artistique. Très vite je fais des sculptures monumentales intégrant le végétal. Je ne suis pas du tout architecte. On peut résumer mon travail en 3 articulations : l’art, sous une forme engagée, puisque j’ai des messages revendicatifs en ce qui concerne l’écologie ; le design car je pense toujours la mise en œuvre, l’usage, l’ergonomie des objets que je dessine et la scénographie car je dois intégrer ces objets, ces sculptures dans des espaces, penser leur mise en scène.
Certains, à mon sujet, utilisent l’expression « designer végétal » mais c’est abusif car je ne dessine pas des plantes mais des objets. Certes ces objets, ces éléments sont destinés à mettre en valeur les plantes. Ce qui m’intéresse vraiment c’est de travailler le végétal comme une matière, de jouer sur les différentes matières justement, sur les couleurs aussi. Je m’entoure des conseils de spécialistes en la matière, botanistes et pépiniéristes mais au fil du temps j’acquiers une certaine expérience personnelle.
En 1995, j’ai été diplômé des arts décoratifs. Pendant une dizaine d’années je dessine des objets et fais un peu d’architecture d’intérieure. Je m’installe à mon compte. En 2006 je fais une rencontre décisive pour la suite de mon travail, celle de Patrick Blanc, l’inventeur du mur végétal. Il m’invite à concevoir les pièces et réaliser la scénographie qui illustre son travail de botaniste au musée « Fondation EDF » à Paris. C’est un franc succès. À partir de là, je me spécialise vraiment et définitivement, jusqu’à ce jour en tout cas, dans le végétal.

Quelles sont vos sources d’inspiration favorites ? Avez-vous des modèles, des références qui nourrissent votre travail ?

Elles sont multiples mais c’est d’abord la nature avec sa logique de création que j’essaye de retrouver. Certains noms du land art m’ont inspiré aussi, notamment Nils Udo. Mais aussi des grands maîtres du design pour moi, comme Starck.
J’alimente mon travail à la fois par l’observation de la nature et par ma culture, mes goûts culturels, ce que je découvre dans le monde de l’art. Par exemple j’ai été très impressionné et inspiré par l’exposition « Monumenta » du plasticien Anish Kapoor, au Grand Palais. Il avait fait des gros ballons qui envahissaient l’espace.

Considérez-vous votre travail comme relevant du land art ? Est-ce une « étiquette » qui vous convient ?

On ne peut pas vraiment rattacher mon travail au land art, c’est une prétention qu’il n’a pas et c’est autre chose ce que je fais. Mais on peut considérer que mon exposition, dans les Grandes Serres du Jardin des plantes à Paris, cet automne, se rapprochait du land art. L’idée était de concevoir des objets à partir d’éléments issus de produits industriels de recyclage et de les insérer dans la nature. En fait, je concevais une sorte de paysage hybride entre nature vivante et objets. On pourrait parler alors de land art indoor puisque les serres sont tout de même un espace intérieur et fermé. On a l’impression parfois d’être en pleine nature mais on est à l’intérieur. Ce travail peut être considéré comme une action de land art, mais c’est tout !
Au départ, le land art est un mouvement qui voulait s’éloigner des lieux classiques de l’expression artistique, c’est-à-dire les musées et les galeries, pour aller créer dans la nature. Ma démarche est un peu différente, l’idée pour moi c’est certes de créer dans la nature mais en revenant au cœur de la ville ! Mon activité se résume à ça, travailler sur toutes les manières possibles de ramener le végétal en milieu urbain. Que ce soit à travers mes sculptures monumentales, mes objets en série, mes actions artistiques, je veux toujours valoriser le végétal en milieu urbain et aborder les questions d’écologie et de préservation.

En quoi consiste l’harmonie, ou sur quoi repose-t-elle selon vous ?

Grande question… Tout à fait suggestive et intuitive de plus. Ma définition de l’harmonie est liée à ma sensibilité, elle m’est propre. L’harmonie est une idée qui dépend des goûts de chacun et des tendances de la société à un moment donné. Pour moi, l’harmonie est une forme de recherche de bien-être. C’est le charme qui opère quand on trouve une beauté dans les choses et les lieux. L’harmonie doit procurer une sorte d’apaisement ou d’excitation au contraire, en tout cas elle plonge dans un état émotionnel.
Mais dans cette recherche il n’y a pas de règles chez moi, aucune approche scientifique non plus, c’est de l’ordre du ressenti.
Quand je suis en forêt ou dans la jungle, je trouve que tout est en harmonie, naturellement, parce que chaque « élément » coexiste et s’intègre avec l’ensemble. La disharmonie serait au contraire un objet qui viendrait nuire à celui d’à côté. Comme 2 couleurs, si elles sont associées de manière disharmonieuse, elles s’autodétruisent !
L’harmonie nécessite l’ajustement de tous les éléments qui font un décor, une scène, une cohabitation dans laquelle chacun a sa place et apporte quelque chose à l’ensemble.

Comment définissez-vous le concept de « Vegetal Atmosphere » ?

C’est justement de réussir  à créer une ambiance, un tout, où règne l’harmonie. Mais le résultat est toujours lié aux émotions.

Êtes-vous particulièrement sensible aux questions d’environnement, de cadre de vie, d’écologie et de recyclage ?

Oui.
La prise de conscience pour moi face à ces problématiques  remonte à 25 ans, j’avais une vingtaine d’années, je suis parti en voyage en Amazonie et j’ai vécu quelque temps avec des Indiens, plutôt dans un coin isolé ! Là, j’ai découvert la véritable harmonie, celle par laquelle l’homme vit en parfait accord avec son environnement. L’homme est alors partie intégrante de la nature, il est l’un des composants de l’ensemble, il n’est pas extérieur, mais complètement intégré à son cadre de vie.
Depuis cette expérience, j’ai envie de protéger, de préserver cette richesse. C’est aussi une prise de conscience face aux questions écologiques. Seulement, le temps a passé, ces questions sont devenues impérieuses aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons, notamment le problème du réchauffement planétaire, l’effet de serre. Des processus irrémédiables sont enclenchés et il devient indispensable d’en parler, pas seulement dans l’art, mais au niveau de la société. En fait, il faut repenser le modèle de nos sociétés, inventer une société durable. Ce ne sont bien sûr pas des changements qui peuvent s’opérer rapidement et simplement mais c’est déjà important d’en parler, de soulever les questions, de faire réfléchir. Ça ne suffira pas mais c’est un début. Il faudrait entrer dans une autre logique que celle du monde capitaliste. Notamment en matière de ressources, consommation et gaspillage.

Qu’avez-vous pensé le jour où est apparu le premier mur végétal ?

J’ai trouvé ça fabuleux. Les premiers murs végétaux sont de Patrick Blanc et datent des années 80-90. Il y a eu en 86 celui réalisé à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris et celui que j’ai vu dans le cadre du Festival des Jardins de Chaumont- sur- Loire en 1994. Mais j’ai surtout été époustouflé par le mur qu’il a fait au Pershing Hall hôtel à Paris en 2001. Un mur sur 6 étages qui m’a donné vraiment l’impression de voir un champ végétal, une surface végétale verticale qui ressemblait vraiment à une surface horizontale, c’était presque surréaliste ! Mais ce mur propose vraiment un paysage très riche. Le mur végétal est devenu une des voies possibles pour l’architecture, en tout cas en ce qui concerne le revêtement de surface. C’est l’une des possibilités seulement de végétaliser la ville. Mais mon travail est bien au-delà du mur végétal. Il est sur l’objet, sur les 3 dimensions et pas seulement sur la surface.

Quelle vision avez-vous de l’architecture de demain ?

Je ne suis pas architecte mais je pense l’espace quand il s’agit de l’occuper, et de mon point de vue, je pense que l’architecture de demain doit se concentrer sur la qualité de vie, concevoir des espaces plus zens, en contraste avec nos modes de vie, imaginer des villes plus calmes.

Quelle est l’installation ou la sculpture végétale dont vous êtes le plus satisfait ? Pourquoi ?

J’hésite à vous répondre, elles sont toutes superbes…! Peut-être la dernière que je viens de terminer en Allemagne, Minto, le Diner’s tree. C’est une grande sculpture de 18 mètres de haut, installée au cœur d’un centre commercial dans lequel elle impose un mouvement, une circulation. La nature se retrouve encore là où on ne l’attend pas. C’est une forme d’arbre, planté comme un totem, aux branches desquelles poussent des assiettes qui font presque 2 mètres de large. Ces branches sont aussi comme le bras du serveur qui tend l’assiette. Chacune d’elles est composée de végétaux, comme si un cuisinier avait fait un plat. Cette installation est un objet du design végétal. La plante n’est pas forcément l’élément perçu en premier mais elle est mise à l’honneur, comme un exergue grâce à un contexte particulier.
Bien sûr, cette installation a un lien avec l’art culinaire, elle est basée d’ailleurs sur les 5 sens. Il y une zone de restauration proche de la sculpture. Les plantes font partie de l’art culinaire mais sont encore peu utilisées ou bien ce sont toujours les mêmes. Dans le « Dinner’s tree » il y a 60 espèces de plantes différents.
C’est une installation écologique aussi. Sa mise en place est définitive, la sculpture est pérenne.

Quel a été votre projet le plus fou ? Le plus ambitieux ?

Il faut encore choisir ! Alors Vienne, une double installation dans un centre commercial : « Agave tree » et « ovnis » en 2013. La première est un ensemble de 3 arbres de 12 mètres. Pas des vrais, ils sont en métal. Dessus il y a 80 jardinières, comme suspendues dans les arbres.
« Ovnis », ce sont des anneaux de verdure suspendus. Mais il y a aussi un jeu de lumières et du son qui « tombe » comme une pluie fine sur des gens confortablement installés dessous.
Le tout créé une vraie zone de détente. C’est comme une forêt. Ces installations sont sur une immense place, sous une grande verrière. Ce projet a été une étape cruciale dans ma carrière.

Pensez-vous que la nature soit un spectacle qu’on doive instrumentaliser ?

Oui on l’instrumentalise pour conscientiser les gens, pour la préserver. Il faut rappeler les gens à la nature, mais le faire d’une certaine manière. Comprendre comment la société bouleverse, dénature l’harmonie naturelle et essayer de proposer des solutions.
La nature est forcément instrumentalisée dans le cadre de mon travail, je ne suis pas un dieu, je ne peux pas créer ou reproduire la nature sauvage. Il y a toujours une interaction entre culture et nature dans la recherche de la beauté. Nous ne pouvons que créer des paysages inspirés par la nature.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quels sont vos projets à venir ?

J’ai 3 expositions prévues en mai-juin à Paris.
Le « D’Days », festival du design à Paris, début juin. Une installation en forme de cocon dans lequel prendre place dans une immersion sensorielle. Dans la boutique B&B.
On pourra voir aussi mon travail dans le cadre du festival Jardins, jardin aux Tuileries, début juin.
Et enfin une installation en place jusque fin octobre à la Cité de la mode et du design.

alexistricoire.com


Propos recueillis par Virginie Jux

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