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Nicolas Charlet et Bruno Lavaine

Art - 6 mars 2017

À la recherche de l’Ultra-Sex

L’Atelier Relief remue Bruxelles en présentant ROBOT DAFT PEUNK – FIRST STEP ON EARTH une exposition drolatique de photographies de Nicolas Charlet & Bruno Lavaine

L’objectivité journalistique est en essence la condition sine qua non d’une interview percutante. Pas de parti-pris, un certain détachement quant à la production artistique d’une entité créatrice, et la certitude d’une distanciation par rapport à l’objet d’études, pour, enfin, proposer au lecteur d’adjoindre au texte sa propre vision de l’art, des arts et d’un message.

Ici, oubliez. Objectivité remisée aux oubliettes de la basse production pseudo-journalistique à laquelle je m’astreins avec une rigueur qui ferait rougir l’employé le moins zélé de la Poste Française, ou Pénélope Fillon. Nico & Bruno, c’est le formidable message à caractère informatif du Canal Plus de quand il n’était pas encore inféodé à l’imbattable puissance du billet violet. C’est un peu de 99F, mais c’est surtout aujourd’hui « À la recherche de l’Ultra-Sex », un génial ovni cinématographique. À l’occasion de leur exposition photo à l’Atelier Relief du jeudi 16 mars au samedi 15 avril 2017, entretien avec du second degré dedans, et une objectivité digne de faire plaisir à Jean-Pierre Elkabbach. Inexistante, donc.

Vous signez une très belle exposition d’un robot, dont nous parlerons ci-après plus bas. Tof, comme on dit en Belgique (ça veut dire « bien »). Mais quel est votre désir ultime ; battre le record de longévité de Kad et O ? Devenir les auteurs de référence du porno soft humoristique des années 2010 ?

Ahahah!! Très drôle !! C’est marrant que tu parles de « désir ultime » , parce que c’est un peu comme ça qu’on a abordé toute cette histoire. Un peu comme un fantasme. On a fait ce film il y a deux ans, « A la recherche de l’Ultra-Sex », un détournement non plus à partir de films d’entreprise comme on le faisait pour nos « Messages à Caractère Informatif »,  mais à base de films X des années 70/80. Une grosse partie de plaisir à laquelle on a voulu assez rapidement, après sa sortie et son succès (totalement surprise) partout dans le monde, y ajouter ce qu’on pourrait appeler une sorte de galaxie de désirs satellites autour de la planète Ultrasex. Oui oui, regarde, tu vas comprendre. On  cultivait déjà dans le film plusieurs de nos passions : le cinéma, le rire, le détournement, le cul, le kitsch, le travail sur le son, la musique, le montage… et on y a ajouté notre passion de la cuisine, du cocktail, du roman-photo, de la rencontre avec le public, les happenings, mais aussi la danse, le graphisme… (bon, on va vite, tout ça est réuni dans notre flimvre qui vient de sortir)… et enfin pour finir : la photo !! Notre première passion historique. En fait, tu es en train de comprendre, oui, le « désir ultime » dont tu parles, nous sommes en train de le réaliser !! Un désir ultime qui consiste à s’exprimer, partager, découvrir, rire, s’émouvoir, ensemble, à travers différentes expressions artistiques! C’est la fête.

« Robot Daft Peunk, First Step on Earth » raconte les pérégrinations terrestres du bien nommé Daft Peunk (habile), personnage du film « A la recherche de l’Ultra Sex ». Comment vous est venue l’idée de doubler des scènes de fesse de la décennie 1970 ? Tout va bien dans votre sexualité ? On est en droit de se poser la question.

Rigolotes ces questions. Bon, c’est vrai que, on ne va pas te mentir, il y a eu des moments de troubles pendant le dérushage des films. Il faut dire qu’on en a quand même regardé 2558 en 5 mois. Ce qui est énorme. Et ce qui peut perturber une sexualité personnelle. Mais à l’origine ça n’était pas l’idée ! Notre envie était de poursuivre notre travail sur le détournement en y ajoutant une nouvelle dimension de réflexion autour de l’intime. Travailler sur la frontière entre le rire et le cul, sur la cohabitation délicate entre l’éjac’ faciale et l’éclat de rire ! Et oui, vaste programme ! Et sacré défi !!  Mais attention, l’expo est assez loin de ça. C’est une œuvre satellite. Plus sur « l’émotion », la « quête ». Très déconnectée du cul. …Quoi que.

Confrontés à vos photos, plongés dans leur univers colorimétrique, on ressent une influence des photographes documentaires, à l’esthétique chiadée et au message brut. Un peu de Martin Parr chez Nicolas et Bruno, si vous voulez (et pas uniquement parce que c’est inscrit sur le dossier de presse). Voyez-vous une certaine, sinon paternité, au moins influence du travail de Parr sur cette série photographique ?

Ça nous fait plaisir que tu parles de Martin Parr !! (et pas uniquement parce que c’est inscrit sur le dossier de presse !). Oui bien sûr on a beaucoup d’admiration pour son travail qu’on suit assidûment depuis 30 ans !! Quel talent ! Il est un des seuls photographes  à mêler  rire et  recherche esthétique dans son travail, un parti pris si rare dans ce milieu et cette expression artistique. Cette cohabitation, c’est un des combats de notre vie. Chacune de nos comédies de cinéma est un combat de résistance à une certaine pensée assez répandue qui considère  que  l’humour et l’exigence esthétique sont antinomiques, que l’esthétisme nuit au rire. Ce qui explique pourquoi les comédies au cinéma sont souvent visuellement horribles. Il y a aussi l’idée que le rire dévalue l’ambition « Artistique » d’une œuvre… ce qui explique pourquoi il y a si peu d’humour dans la photo contemporaine ! La prise de tête sinistre est souvent beaucoup plus efficace en terme de reconnaissance. Bref. On aime beaucoup aussi ce que fait Olivier Culmann qui nous a fait l’honneur de signer le texte d’intro de l’exposition, qui lui aussi convoque très souvent le sourire. On pourrait aussi citer, pour le sourire, les magnifiques  Elliott Erwitt, Jacques-Henri Lartigue, Robert Doisneau qui nous ont fait découvrir la photo, et plus récemment Lars  Tunbjörk qu’on adore. Et pour la forme, la construction de l’image : Cartier Bresson et Alex Webb qui nous fascinent.

Après le « message à caractère informatif » (merci, d’ailleurs, de la part de tous les enfants des années 90 pour cela), vous avez notamment emmené votre plume partagée sur le chemin de Beigbeder, avec qui vous aviez déjà collaboré dans la pub, pour 99 francs. S’ensuivirent d’autres films, courts et longs. Aviez-vous déjà envisagé la photo pour offrir une nouvelle dimension à votre carrière ?

Pas du tout. C’est un peu venu naturellement. Ce qui ne veut pas dire « facilement », il ne faut pas confondre. Quand une idée, une envie, est bonne, quelque chose au fond de nous nous dit, oui, il faut le faire, il faut aller défricher par là, essayer ça, et si on peut (financièrement) le faire, on y va, on met toute notre énergie et notre inspiration pour le faire ! On revendique totalement notre CV de slasher ! Scénariste / [prononcer « Slash »] réalisateur / de télé / de cinéma/de pub / photographe / voix / acteurs / paroliers / musiciens /  chanteur / décorateur / webmaster / gourmands / alcooliques.

Pour persévérer dans cette dimension d’intertextualité, pensez-vous que l’exercice créatif visuel est par essence interdisciplinaire ? Pour faire moins Télérama, pensez-vous que photos, films (cf. La Classe Américaine), livres et même peinture font partie d’un même élan créatif cohérent ?

Évidemment, c’est la même chose ! C’est ce qu’on fait depuis 20 ans ! Ce n’est pas forcément simple, c’est à chaque fois un nouveau métier, ça prend beaucoup de temps mais c’est tellement passionnant ! C’est un renouvellement permanent, une proposition nouvelle à chaque fois. Le seul risque c’est de perdre les gens, qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne fassent pas le lien, qu’ils ne captent pas un truc et qu’on les largue. Et c’est pile là où on en est ! Avec ce film, cet Ultrasex et ses satellites, on a l’impression que les gens comprennent enfin ce qu’on fait. Ou en tout cas, à travers les rencontres qu’on organise avec le public dans les salles et dans nos signatures, les gens nous le disent ! Ils font le lien avec tout, ils comprennent parfaitement la cohérence !!! …Et s’ils nous disent parfois qu’ils ont raté un truc, un film, une chanson, du coup ils vont aller le (re)voir ! Ça fait plaisir. Parce que dans la comédie, dans notre façon d’aborder les choses, il y a l’idée de partage, de partage avec les gens. Forcément. …Les artistes maudits comiques sont assez rares. Ahahah oui ça doit être vraiment bizarre: « Qu’ils aillent tous se faire foutre ! Personne ne rit à mes blagues, alors que je suis pourtant si drôle ! ». En fait plus sérieusement, c’est aussi pour ça que le cinéma de comédie est un art aussi violent : quand le film ne marche pas, quand les gens ne viennent pas rire à tes blagues, c’est vraiment triste.

Avec l’exercice de votre liberté créatrice vient la polymorphie de vos réalisations, et donc la difficulté de classer votre œuvre. Ou aimeriez-vous être classés par les historiens de l’Art ? Comme Doc Gynéco sur Première Consultation, « dans la variet’ » ?

Je crois que tu as bien compris que ça n’est pas notre problème. Qu’ils se débrouillent avec leurs maudits classements ! 😉

Le Robot Daft Peunk est-il l’allégorie de tout un chacun dans notre monde froid et dématérialisé, où nous sommes d’éternels égarés, en découverte permanente ? Il a quand même souvent l’air perdu, Peunk.

C’est exactement ça ! Ou plutôt c’est exactement ce que ça pourrait être ! Notre idée était dès le départ de nous contraindre et de nous limiter à l’expression photographique, à la narration par la photo, et cette fois-ci, pour notre première fois, sans textes, sans dialogues, juste l’image ! Et laisser le spectateur se raconter des choses, s’approprier le personnage, son histoire… C’est passionnant ! Les gens se racontent des choses assez différentes !

Comment avez-vous envisagé, avec l’Atelier Relief, la scénographie et le commissariat de votre exposition ? Que désirez-vous que le spectateur retienne en sortant de l’Atelier ? La collaboration a été extrêmement agréable ! L’endroit est quand même une sorte de rêve !

Une maison sublime, des bureaux magnifiques, avec des architectes, des graphistes, tous adorables, un atelier, une boîte de nuit, des chambres… et si on y ajoute la passion, l’écoute, le talent et le bon goût, avec une salle d’expo magnifique, cet endroit est un paradis ! On a travaillé dans un esprit très généreux, on a beaucoup échangé sur l’entrée dans la narration, l’introduction à l’expo, comme un préliminaire, une mise en condition, avec un cheminement dans le noir  juste éclairé par des lasers avec une bande-son étrange. Oui c’est vrai on aime bien la mise en scène ;). Et puis il y avait cette envie de proposer quelque chose de différent, encore une fois dérider un peu le genre, décontracter la sacro-sainte galerie, apporter une dimension joyeuse, presque ludique ! On passe à travers des photos, on suit le fil jusqu’à cette fin et ce relief qui propose encore une autre dimension. Farid Issa et Thomas Erber sont des hôtes de grand talent, et d’une précision redoutable. Toute l’expo a été pré-modélisée en 3D, si bien que l’on pouvait s’y balader et modifier en direct avec notre souris, c’est dingue, on ne savait pas que ça existait !! C’est extrêmement intéressant pour construire le rythme, choisir les formats des tirages, créer du mouvement ! C’est un peu comme un prémontage virtuel d’un film ! Très pratique aussi pour éprouver notre « fil rouge » narratif.  Oui, parce qu’il y a une sorte d’histoire, un début et une fin (on est quand même un peu scénaristes, on ne se refait pas !). Et puis il a eu bien sûr le travail sur les pièces en relief. L’Atelier propose un truc assez unique et jouissif pour des photographes, une interprétation, une nouvelle vision de nos photos. C’est passionnant ! On peut raconter encore autre chose ! Au final nous proposons  2 tirages en relief glissés dans l’expo. C’est très beau.

Une question bonus, qui me taraude. C’est qui, sous le casque ?

Bah, le Robot Daft Peunk ! C’est bizarre cette question.

facebook.com/alarecherchedelultrasex
atelier-relief.com

Propos recueillis par Charles Shinaski

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