Marc Monnet

Culture - 8 novembre 2016

À Monaco, un Directeur fait le printemps

Entretien avec Marc Monnet, Directeur du Printemps des Arts

« Ma biographie n’est pas d’être français, australien ou tchèque. C’est d’être. Et comment suis-je ? » questionne Marc Monnet sur son site officiel. Marc Monnet est un compositeur français, directeur artistique depuis 2002, du festival Printemps des Arts de Monte-Carlo.

Le festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo est une manifestation qui interpelle toutes les générations d’auditeurs en offrant une grande diversité de musiques allant du XIème au XXIème  siècle. La trente-troisième édition du Printemps des arts se déroulera en Principauté et dans les communes limitrophes du 17 mars au 08 avril 2017.

Entretien avec un directeur artistique atypique qui cherche à faire bouger les lignes sans rien renier de ses exigences esthétiques.

Le Printemps des arts existe depuis 33 ans exactement, vous en assurez la direction depuis treize ans. Quelles sont les grandes caractéristiques du Printemps des arts ? Ses grandes évolutions ? Quelles orientations lui avez-vous imprimées en termes de programmation, d’organisation ou de calendrier ?

Un festival est une institution comme une autre. L’histoire varie avec le temps et les personnalités qui la composent. Ma probable particularité est que je suis compositeur, donc quelqu’un qui est et vit avec la musique depuis toujours. Je connais la musique de l’intérieur, je la lis et je la réfléchis quotidiennement. Je crois que dans toutes institutions artistiques, quand un créateur est à sa tête cela est différent.

J’avais reçu pour mission de donner une nouvelle impulsion à ce festival. Ne connaissant ni Monaco ni ce festival de l’intérieur, je suis venu observer et proposer un plan, qui après dix années se révèle presque exactement ce que j’ai fait. Je ne peux penser la musique sans son public ; je me sens responsable de toutes ces personnes qui viennent écouter de la musique, parfois avec ignorance, parfois avec détermination, parfois par hasard. Le public est complexe, il faut donc essayer de gérer cette complexité en proposant quelque chose de clair, une sorte de chemin. J’ai de suite imposé une règle simple : écoutez si possible toute notre histoire occidentale, depuis que la musique s’écrit jusqu’à aujourd’hui. Je ne souhaite aucun ostracisme esthétique.

Lire notre passé c’est comprendre notre avenir, observer que de tous temps, la lutte entre les modernes et les anciens se répète éternellement : Ars Antiqua, Ars Nova, Monteverdi/Artusi, l’opéra français, l’opéra italien etc. Le changement est mal accepté. Notre mal profond est l’habitude. C’est sur cette base globale de réflexion que j’ai essayé d’inventer un itinéraire pour le public.

Le territoire de la Principauté est un territoire singulier : espace contraint, multiplicité des nationalités, grande proximité avec la Côte d’Azur et la Ligurie, cette singularité a-t-elle une incidence dans vos choix de programmation ?

Il faut en tenir compte. C’est une région dont le dynamisme artistique est assez faible, et Monaco représente sans aucun doute la locomotive régionale de la culture avec son orchestre de très haut niveau, son excellent ballet, son musée d’art contemporain, son opéra… Mais la responsabilité artistique, c’est-à-dire les choix que je vais faire pour solliciter l’attention du public, passe inévitablement par une prise de risque. Une  programmation fourre-tout, comme l’on peut en voir de nos jours, dans laquelle les noms des artistes sont les locomotives du contenu artistique, me parait être une réflexion insuffisante. Il faut oser proposer des œuvres ignorées du public ou peu jouées dans cette région. Il faut aussi par exemple donner la chance à toute une région d’inviter les grandes phalanges internationales afin d’offrir des points de comparaison. Monaco est le seul à le faire dans toute la région.

Le Festival 2017 combine comme les éditions précédentes concerts, tables rondes, rencontres et master-classes, comment s’articulent ces activités ?

Comme j’ai essayé de le dire dans mes propos, une politique artistique c’est un risque, tout du moins je le vois comme ça. Je n’ai aucunement envie de proposer une programmation répétitive, et encore moins de me limiter au répertoire classique et romantique uniquement. Pour guider le public, il me semble nécessaire de mettre en place une démarche complémentaire et pédagogique. C’est pour cela que j’ai réuni une équipe de musicologues autour de Corine Schneider et David Christophel, pour élaborer des échanges, des rencontres et mettre en place une réflexion en parallèle de l’écoute.

Lieux multiples, époques multiples (du baroque à la musique d’aujourd’hui), origines multiples, dénominations multiples, ne craignez-vous pas de perdre les festivaliers dans ce foisonnement ?

On peut toujours reprocher d’offrir trop, mais je ne crois pas que ce soit le cas. Il y a des lignes directrices sur chaque festival, d’abord je choisis chaque année un ou deux compositeurs dont nous ferons des portraits, pas d’intégrale évidemment, mais des concerts monographiques. Il y aura aussi des thèmes plus originaux comme le voyage surprise, qui est un concept que j’ai choisi et qui a posteriori m’étonne encore. Pourquoi ? Parce que le fait de déplacer le public dans des lieux qu’ils ignorent qui ne sont jamais des lieux de concerts mais des lieux originaux, comme les rotatives de Nice Matin par exemple, ou encore l’usine de réparation de train de la SNCF à Cannes la Bocca, désinhibe le public au point qu’il se sente prêt à écouter tous les styles de musiques. Le public sait que dans cette journée, tout est possible, et il aime ça. Si je faisais le même concert dans une salle de concert, je crois que je n’aurais pas le même résultat ni le même succès. Il y a la convivialité qui réunit les gens dans un plaisir, celui de la découverte. Donc en face de monographie plus traditionnelle autour d’un compositeur d’autres formes sont offertes. Chacun choisit là où il se retrouve.

Pour vos conférences de presse comme pour certains concerts, vous aimez investir les lieux insolites.  Quels sont les lieux insolites investis par le printemps des Arts 2017 ? Coup de com’ ou désir d’investir tous les lieux a priori non musicaux ?

Je ne suis pas pour les coups de com’. Cela est artificiel. Je sais qu’aujourd’hui nous sommes déformés par cette conception superficielle. En revanche, ce que je cherche à faire, c’est mettre le public dans un état d’écoute supérieur à la moyenne. Peu m’importe si c’est un voyage surprise, ou un lieu original. Ce qui compte pour moi, ce ne sont pas les moyens mais la façon d’y arriver. Ainsi en 2017, nous ferons le voyage intra-muros dans Monaco alors que jusqu’à maintenant ce fut toujours extra muros. Il faut exciter le public, c’est la création, la nouveauté qui l’intéressent. Il faut le rendre curieux.

Le public semble en général plus attiré par des œuvres qu’il connait ou croit connaitre et par la notoriété des artistes que par les œuvres plus rares, contemporaines ou non. Les festivals sont-ils condamnés à osciller entre  programmations sans surprises  et programmations médiatiques ?

C’est tout le travail de responsabilité artistique. Je crois qu’en faisant l’inverse de beaucoup, en ayant créé plus de 44 œuvres en un peu plus de dix ans, en associant la musique à la danse et aux arts plastiques, ou en offrant aussi bien des concerts plus classiques, comme un concert de quatuor à cordes ou d’un grand pianiste, que des concerts plus insolites, comme des Chants glagolitiques du XIème siècle, je n’ai ni donné dans la programmation sans surprises, au contraire, ni dans la programmation médiatique. Parfois c’est le projet original qui l’a rendu médiatique, mais personne n’est condamné, à se contenter de produire une programmation répétitive et convenue.

Le Printemps des arts est connu pour l’exécution de premières musicales mondiales. Quelle est la politique du Printemps des Arts en termes de commande,  de premières mondiales d’œuvres, de soutien à la création d’aujourd’hui en Principauté ?

La Principauté a eu une grande politique de création. Souvenons-nous de quelques forts moments comme les Ballets de Diaghilev, qui sont restés longtemps en résidence à Monaco à une époque où l’art contemporain n’était pas plus admis qu’aujourd’hui, comme la création donc d’œuvres très osées esthétiquement, des créations de Stravinsky, Massenet, Puccini, Ravel (L’Enfant et les sortilèges) etc. J’ai souhaité continuer cette tradition qui me paraît tout à fait naturelle. J’entends souvent dire, lorsqu’un organisateur souhaite passer commande à un artiste, qu’il n’a pas de budget, ou très peu. Je trouve cela inadmissible. Il suffit d’inscrire dans le budget une ligne dédiée à la commande artistique. Cela limiterait peut-être le nombre de concerts, mais apporterait tellement un plus pour la création et les artistes ! Ce devrait être aussi naturel de le prévoir que d’embaucher une secrétaire ou un directeur technique.

Je dois dire que je suis très soutenu dans cette politique par notre Présidente, S.A.R. La Princesse de Hanovre.

J’ai aussi créé une collection d’interviews de compositeurs. Il existe une telle pauvreté au niveau des archives dans ce domaine. Celles-ci seront progressivement disponibles sur notre site internet. C’est une mémoire d’aujourd’hui.

Le Printemps des Arts a développé depuis quelques années le concept des concerts en appartement. En quoi participent-ils à la conquête de nouveaux publics ? Cette  formule pourrait-elle s’adapter à des résidences de création ?

Ces concerts font partie d’une panoplie de communication. Je ne crois pas ou peu à la publicité traditionnelle.

Je crois que nous avons besoin de convivialité, aujourd’hui très peu présente dans la communication. D’ailleurs, communication est un mot usurpé pour dire que l’on fabrique de la com mais on n’en fait pas en réalité. Pour moi la communication est un mot noble. La musique de chambre correspond bien par son intimité à rapprocher les personnes. La construction des concerts en appartement au fil des années crée un véritable lien entre les gens et forme notre public.

Si vous imaginez que vous avez une vingtaine de personnes dans ces concerts en appartement, sur des années nous avons touché un public au plus près par milliers, et pas avec des programmes passe-partout : à chaque concert une œuvre contemporaine est intégrée dans les programmes.

Le Printemps des Arts possède son propre label  de cd. A une époque où les maisons de disques disparaissent, est-ce le bon format ou est-ce un geste militant ?

Non ce n’est pas qu’un geste militant, mais l’aboutissement d’une réflexion. Aujourd’hui le CD disparaît, pas l’enregistrement. J’ai donc décidé de créer une mémoire du festival. Cette collection n’est pas un label supplémentaire, c’est un label du Printemps des Arts qui diffuse les concerts du festival que nous avons enregistrés après coup en studio avec la meilleure qualité possible. Ma réflexion est la suivante : dans une région comme la nôtre, où Virgin a disparu, où la boutique Harmonia Mundi a fermé, où sur trois Fnac (Cannes, Nice et Monaco) vous ne trouvez quasiment plus de CD de musique classique et contemporaine, c’est toute une région qui se trouve privée de ce type d’enregistrement et de diffusion. Cela veut donc dire que le changement est déjà fait, et la disparition du CD réelle. Il reste deux moyens : le net pour commander ou le téléchargement. C’est ce que nous avons décidé de faire. Nos CD physiques sont disponibles sur notre site ou téléchargeables sur tous les sites mondiaux, mais également en HD. Il s’agit de s’adapter à une autre forme de diffusion de l’enregistrement. Vous avez pu constater que les voitures n’ont plus de lecteur CD, ni les ordinateurs portables. Ceci me semble clair…

Le Printemps des Arts s’est attaché depuis l’an dernier les services du musicologue David Christoffel qui anime radio et tables rondes. Cette collaboration s’inscrit-elle dans la durée ? 

Bien entendu, je le souhaite. La radio sur le net est encore une initiative complémentaire à la diffusion de la musique et du festival. Je souhaitais que ce soit fait professionnellement et avec idée. Je ne voulais pas le ronron de certaines chaînes classiques ou le découpage des symphonies ou concertos en petits morceaux. Je souhaitais aussi que la radio soit accessible à tous. Ainsi David Christoffel a interviewé les interprètes, les compositeurs, mais aussi les jeunes, le public etc. Ce doit être une chaîne originale comme je l’imagine depuis longtemps, qui soit créative et qui soit surtout différente de ce que l’on peut nous offrir sur les chaines hertziennes.

Fonds publics, évergétisme, mécénat d’entreprise, comment envisagez vous l’équilibre entre les différentes sources de financement publiques et privées à l’avenir pour accompagner au mieux  vos projets artistiques en Principauté et en France ?

Hélas, je crois que l’intervention publique est la seule viable aujourd’hui. Nous avons un sponsor fidèle pour le moment (Banque Martin Morel Sella) et nous en sommes heureux. Mais nous savons que l’argent privé est instable. Il faut aussi une autorité morale qui soit en dehors des pressions financières. Je vois le mécénat comme un complément, pas comme la source principale, tout du moins aujourd’hui. Le problème de l’argent privé, est qu’il doit être valorisé, et que cette valorisation a une incidence sur l’artistique. Il faut rester libre et ne pas voir comment aujourd’hui une grande partie des médias sont sous la pression de l’argent.

Certaines associations monégasques contribuent à développer la notoriété des institutions culturelles de la principauté, l’association « Les Amis du Printemps des Arts » comme son nom l’indique a pour objet d’accompagner amicalement  l’institution que vous dirigez, quelle complémentarité cette association peut-elle apporter à votre projet ?

Les amis sont des amis, pas comme sur Facebook ! Ce sont des personnes motivées, aimant la musique et le projet du festival. Ils sont désintéressés matériellement, et assurent un soutien sincère au festival. Je suis très touché par leurs actions et leur humilité. J’ai besoin de cette humanité de proximité qui nous aide bien sûr matériellement en recrutant des fonds, mais surtout en étant la bonne parole du festival. Qui peut mieux que ces amis défendre cette institution de façon aussi désintéressée ?

printempsdesarts.com

Propos recueillis par Ce cher Théodore Charles

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