Géraldine Jacques

Book - 3 mars 2016

À l’heure des statues cachées

Le livre Rhizome de la photographe belge Géraldine Jacques est né d’une larme, une larme de colère face à un appel à censure du film Tomboy par civitas : un groupuscule de bigotes moyenâgeuses.
Rhizome est donc un hommage poétique et sanguin à toutes ces œuvres, potentiellement censurables par ces fous de Dieu qui ont fait de la religion un argument de violence et cherchent inlassablement à sacrifier le temps présent.
La série, issue d’un autoportrait devenu viral, est un ensemble de diptyques, où, sur le ton de la plaisanterie, des personnes se livrent à la nudité et au travestissement sous-titré de leur propres références culturelles formulant cette indignation devant ces cases assignées.

Pourrais-tu nous parler de toi ? Comment es-tu venue à la photo ?

Je suis ce qu’on pourrait appeler un « couteau suisse » ! Mon curriculum vitae ressemble à une blague tellement j’ai exploré des voies variées (dessin, musique, cinéma, pub, head-hunting, mode, événementiel…)
La photo est arrivée il y a un peu plus de 10 ans. Mon père m’avait fait cadeau de son vieux  Nikkormat 1974, je l’ai testé avec le chanteur Daan et il a utilisé les photos pour son album « Cinema », ce fut le début d’une collaboration qui est encore d’actualité, puisque je fais encore la plupart de ses photos de presse et d’albums.
Aujourd’hui je shoote de tout mais je garde une affection particulière pour les musiciens et quelques séries personnelles que je nourris petit à petit.

Comment a démarré la série Rhizome ?

Rhizome a débarqué sur un coup de sang, je n’ai jamais pensé cette série, elle est arrivée presque à mon insu, il y a tout juste 2 ans, un soir tard alors que je regardais le film Tomboy sur Arte, diffusé suite aux polémiques de censure de Civitas.
Le premier diptyque est donc un autoportrait fait avec les moyens du bord du moment.

Dans quel contexte cette démarche s’inscrit-elle ? Est-ce une réaction engagée, un coup de gueule, face à une société qui prône trop souvent l’égalitarisme et finalement piétine l’égalité ?

En quelque sorte, oui.
L’ambiance était pesante et anxiogène depuis la Loi Taubira pour le mariage pour tous et la « manif pour personne ». L’intolérance, le racisme et l’homophobie se décomplexaient au fil des jours, ça devenait vraiment nauséabond. Des menaces de censures planaient sur la culture ; le livre pour enfants « Tous à Poil », la pièce de danse « Tragédie » etc. Je n’en pouvais plus, j’étais en colère, ça s’est matérialisé avec Rhizome, qui est une sorte de boutade.

Pourquoi ce nom “Rhizome” ?

Je cherchais un mot unique et poétique qui symboliserait les différents messages de la série. Rhizome était parfait tant par sa définition botanique que philosophique. On y retrouve des idées de nourriture souterraine, de multiplication traçante, de rébellion face à l’oppression, de non-hiérarchie, …

Les photos sont accompagnées de textes décalés qui sont souvent des références culturelles : à quel moment le texte est-il écrit ? Cela est-il fait en concertation avec le modèle ? Ces références sont-elles celles du modèle ?

Les sous-titres sont très importants dans la série, (je bisque quand je vois que certains médias relayent les photos en les recadrant sans leurs textes).
Rhizome est aussi un hommage à toutes ces œuvres qui auraient pu ou ont été censurées pour les mêmes raisons que « Tomboy » ou « Tous à poil », à savoir la question du genre et la nudité. En gros, Rhizome dit deux choses ; si on veut censurer le livre pour enfants « Tous à poil », n’emmenons plus les enfants à la chapelle Sixtine, remettons des feuilles de vignes sur le sexe des statues. Rhizome se moque également de la peur de la contamination ; si mon enfant voit le film Tomboy, il va vouloir changer de sexe !
Dans la mesure du possible, ce sont les modèles qui devaient choisir leurs sous-titres, il était essentiel qu’ils les portent et les assument comme un slogan vécu.

Rhizome est-il un “work in progress” ?

Non,  j’ai dit tout ce que j’avais à dire, je considère que Rhizome est terminée, je n’ai aucune envie d’exploiter un quelconque filon ; il y a 55 diptyques rassemblés dans un livre aux Éditions Intervalles et une exposition nomade, c’est parfait comme ça.

Comment et quand est née l’idée du livre ?

Puisque Rhizome a démarré sur les réseaux sociaux, et que la série était numérique, j’avais très envie de la tenir dans mes mains, qu’elle existe physiquement, que tous les diptyques soient rassemblés et non éparpillés sur la toile virtuelle.

Qui sont les modèles ? S’agit-il d’amis ? de personnalités ? Des personnes croisées dans la rue ?

Les premiers diptyques ont été faits avec des proches et puis très vite, j’ai été contactée par des inconnus et des personnalités.

As-tu demandé aux modèles d’exprimer un sentiment ou au contraire fallait-il qu’ils aient une pose figée ?

Pour la photo travestie, je voulais un regard affirmé, frontal voire un peu défiant. Et pour la photo nue, je voulais de la douceur et de l’humour, tout sauf du sexy ou de l’aguicheur.

Y a-t-il un autoportrait caché dans la série ?

Oui, le premier… je n’avais que moi sous la main quand l’idée m’est venue.

Y a-t-il quelqu’un que tu aimerais voir figurer dans la série ?

Elle est terminée, comme je l’ai dit mais, dans l’absolu, Christiane Taubira aurait été parfaite ainsi que chaque individu de la population mondiale !

Sur quoi travailles-tu en ce moment ? quels sont tes autres projets ?

Étrangement Rhizome me prend encore pas mal de temps, et d’espace mental pour répondre à diverses demandes d’expo et de promo.
Après le shooting je n’ai plus touché mon appareil photo pendant quelques mois. Je m’y suis remise pour des commandes et là, je suis sur une série personnelle qui je l’espère, aboutira sur quelque chose que je pourrai porter à nouveau.

geraldinejacques.com


Propos recueillis par CocoVonGollum

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